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SOCIALISME THÉORIQUE
ET
SOCIALDEMOCRATIE PRATIQUE
L"aulcur cl rL-dilcur rléclaroiil rt'scr\c'r leurs droits «le Iraduclion et
de reproduction.
Ce volume a été déposé au Ministère de llntéricur (section de la
librairie) en décembre 1899.
Il a été tiré à part de cet ouvrage sept exemplaires su?"
paxjier de Hollande.
n
RKOHEUCIIES SOCIALES. — N» 1
ED^ BERNSTEIN
SOCIALISME îHÉOmOUE
ET
SOGIALDÉMOCRATIE PRATIQUE
Traduction. d'ALEXANDRE COHEN
« Et c'est pourquoi la loi des dix
heures était non seulement
un grand résultat pratique,
mais encore la victoire d'un
principe. »
Karl Marx. Adresse inaugurale
de l'Internationale.
PARIS
P.-V. STOCK, ÉDITEUR
(Ancienne librairie TRESSE & STOCK)
8, 9, lO, ]I, GALHRIE DU THÉÂTRE-FRANÇAIS
PAL;tlS-ROYAr
1900
Tous droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés pour tous
les pays, y compris la Suède et la Norvège.
REPONSE A iMES CRITIQUES SOCIALISTES
PRÉFACE POUR L'ÉDITION FR\NÇAISE
Dans sa lettre sur Proudhon adressée à J.-R.
vou Schweitzer, Karl Marx dit du livre de celui-
ci « Qu'est-ce que la Propriété? » que, dans une
histoire scientifique de l'économie politique, il ne
mériterait presque pas d'être mentionné. » Mais,
ajoute-t-il, « de pareils écrits sensationnels
jouent leur rôle aussi bien dans les sciences que
d^ns la littérature romancière ».
( Si l'auteur du présent livre peut assurer au
lecteur unech «se, c'est qu'il ne l'a pas écrit pour
provoquer de la sensation) C'est siu- la demande,
on pourrait dire sous la pression, de mes amis
politiques que je me suis décidé à développer
dans un livre des idées émises dans quelques ar-
ticles de revue et qui commençaient à attirer
l'attention d'une manière tout à fait imprévue.
Le titre coliectif de ces articles était : « Pro-
blèmes du Socialisme». J'y discutais des ques-
tions auxquelles la croissance continuelle du
VIII PREFACE POUR I/EDITION FRANÇAISE
monvemenl socialiste en Allemagne et des forces
politiques qu'elle met à la disposition de la so-
ciaklémocratie commencent à donner de l'ac-
tualité, et par le sous-titre : « Idées personnelles
et idées traduites », j'indiquais déjà que j'étais
bien loin de prétendre à une originalité particu-
lière. Je savais trop bien que presque toutes ces
questions avaient été discutées déjà par d'autres,
et que le peu de nouveau que je pouvais mettre
dans la discussion était de les traiter par rapport
à la théorie socialiste qui est aujourd'hui accep-
tée dans presque tous les pays par la majorité
des socialistes militants et qu'on connaît sous le
nom de « marxisme » ou « socialisme scienti-
fique ».
On s'était accoutumé à rea^arder le marxisme
comme une doctrine immuable ou définitive, et
les conclusions établies par ses auteurs ou leurs
disciples comme indissolublement liées à sa base
théorique. Toute réfutation, même partielle, de
ces conclusions semblait, par conséquent, mena-
cer tout l'édifice. Et cela d'autant plus que, de
leur côté, quelques représentants autorisés du
marxisme ont un peu trop pris l'habitude de
traiter toute critique de la doctrine du maître,
qu'elle soit dirigée contre l'idée fondamentale, ou
bien contre de simples hypothèses secondaires
de la doctrine, avec une même hostilité. Or, mes
recherches m'amenèrent à douter de la validité
de quelques-unes de ces hypothèses, et à for-
muler quelques hypothèses plus ou moins oppo-
PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE IK
sées. D'où ce cri : le marxisme est démoli par
un des siens J
De là aussi rinvitation d'expliquer mes idées
dans un livre.
Ce n'est pas sans avoir tout d'abord sérieuse-
ment résisté, que je me suis mis à l'œuvre. Je
croyais, en effet, qu'il serait difficile de ne pas
accentuer encore l'impression qu'avaient causée
les articles épars. Un recueil d'observations cri-
tiques doit, forcément, paraître beaucoup plus
comme une attaque dirigée contre l'ensemble
d'une théorie, que des remarques en elles-mêmes.
Et je n'avais rien à rétracter. Au contraire, à la
liste de mes hérésies déjà publiées, j'avais encore
à ajouter quelques autres, non publiées encore.
Tous mes efforts pour éviter le rôle qu'on
avait commencé à m'attribuer ont été vains.
Le livre fit sensation. 11 a eu pour résultat
toute une nuée d'articles de journaux et de re-
vues, ainsi que d'autres livres et pamphlets.
Adversaires et adhérents du marxisme étaient de
nouveau d'accord sur son caractère vis-à-vis de
cette doctrine ; pour eux, c'était une œuvre de
destruction. Seulement, tandis que les uns pro-
clamaient l'efficacité de cette œuvre de critique
destructive, les autres affirmaient qu'elle avait
complètement échoué. De là des éloges compro-
mettants d'un côté, et des attaques amères de
l'autre. Il faut pourtant bien reconnaître que
dans les deux camps il y a aussi bon nombre de
gens qui se sont réservé un jugement plus
4
X PREFACE POUR L ÉDITION FRANÇAISE
calme, et qui ont pris mon livre pour ce qu'il est
en vérité : un essai de revision, de reconnais-
sance et de débrouillement.
J'ose espérer que la critique française aussi
l'interprétera dans ce sens.
♦ *
De tout ce qu'on a écrit en critique du présent
livre, j'admets comme justifiées deux observa-
tions qui, surtout en France, seront considérées
comme des reproches très g-raves. L'une est
qu'il manque de méthode, l'autre que les con-
clusions y sont plutôt indiquées qu'exposées avec
clarté. Dans le pays classique de l'esprit de mé-
thode, où la pi'écision et la clarté de pensée sont
si hautement goûtées, les défauts qui, sous ce
rapport, sont inhérents à mon livre, seront sans
doute doublement ressefitis. Qu'on me permette
donc de répéter que le livre est plutôt devemi
qu'il n'a été fait, et que l'intention de l'auteur a
été plutôt de poser que de résoudre les pro-
blèmes. On m'a reproché de ne pas suivre ma
pensée jusqu'au bout. Ainsi entre autres M. le
docteur Weisengrün, dans un pamphlet intitulé
La fin du marxisme. Il est vrai que je ne suis
pas parvenu jusqu'ici à voir comment, par la lec-
ture de mon hvre, on peut conclure à ce cata-
clysme théorique. Mais à part cela il n'était pas
du tout nécessaire, pour ma besogne à moi, de
PRÉFACE POUR L'ÉDITION FRANÇAISE XI
mener à fin toutes les dt^duclions contenues dans
oeuvre.
[jl ne s'agit pas d'opposer à la doctrine dite
marxiste une autre doctrine ou théorie sociolo-
giqueTjll ne s'agit pas non plus de réfuter le
marxisme. Sous ce rapport, je suis d'avis que le
professeur W. Sombart, qui est généralement
considéré comme un des plus spirituels socio-
logues de l'Allemagne contemporaine, a dit le
mot décisif en écrivant que le progrès de la
science sociale n'est pas dans la réfutation, mais
dans l'assimilation et le développement des con-
séquences de l'œuvre scientifique de Marx, mais
que cette continuation ne peut pas être menée à
fin si on ne fait pas d'abord l'inventaire critique
de la théorie. C'est ce que Sombart écrivit en
1895, et les événements ont depuis prouvé qu'il
avait raison.
Mais nulle part on ne se montre moins disposé,
je ne dis pas à entreprendre, mais même à admet-
tre celte œuvre d'inventaire, que chez nombre
de ceux qui forment plus spécialement l'école
marxiste, et cela s'explique par deux raisons.
L'une est essentiellement sentimentale. 11 est
toujours pénible pour les disciples d'un penseur
de critiquer son œuvre. Et cela d'autant plus
qu'une pareille critique évoque trop facilement
le soupçon d'une présomption personnelle.
L'autre raison est que sous le terme marxisme
on n'entend pas seulement une théorie scienti-
fique mais encore une doctrine politique. 11 est
XII PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE
donc tout naturel que ceux qui regardent les
deux comme absolument liées et qui tiennent
fermement à la doctrine politique arrivent à re-
garder la critique, même partielle, de la théorie
scientiûque comme une attaque politique, comme
un acte d'animosité à l'égard de la classe dont la
doctrine politique marxiste exalte comme force
dominatrice : le prolériat.
Cependant il est clair qu'avec une pareille
conception la théorie doit finir par perdre sa na-
ture scientifique et devenir un credo sectaire,
qui, à un moment donné, peut, de son côté, de-
venir fatal au développement de la doctrine poli-
tique, c'est-à-dire s'opposer à son ad^iplation
aux conditions économiques et politiques modi-
fiées. On arrive ainsi à stérihser de la théorie.
Et, il faut le dire, c'est justement cet esprit
de stérilisation qui prévaut dans la critique que
m'ont opposée mes coreligionnaires marxistes.
Tandis que Marx et Engels ont vivement com-
battu l'idée d'une vérité définitive (voir par
exemple l'anti-Dühring) ces critiques ont traité
même les parties très inférieures de la théorie
marxiste comme des dogmes sacro-saints, aux-
quels on ne p^ut toucher sans ébranler l'édifice
tout entier. LEtait-ce l'applaudissement un peu
bruyant par lequel des adversaires du socialisme
saluaient ma critique qui les étourdissait? Etait-
ce la crainte que mon exposé décourageât ou
déconcertât les ouvriers ? Le groupe ou la
communauté des gens qui crurent la théorie
PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE XllI
menacée dans ses hases mêmes, prit l'aspect
d'une véritable ésrlise orthodoxe. \
La critique et les attaques venues de ce côté
se reflètent ou se centralisent dans les articles
que K. Kautsky m'a opposés dans le « Vor-
waerts » et la « Neue Zeit », et qu'il a recueillis et
complétés dans un livre intitulé « Bernstein und
das socialdemokratische Programm » (Stutt-gard,
Dietz). Ce livre de Kautsky a été acclamé par
tous ceux qui me combattent comme marxistes,
et il a formé la base théorique d'un discours
de six heures qu'au congrès de Hanovre Bebel
a fait contre mon livre, et c'est pourquoi la cri-
tique de ce livre est en même temps la critique de
presque tout ce qui, de ce côté, m'a été reproché.
Or, le titre déjà du livre de Kautsky est carac-
téristique pour les tendances de sa critique...
Bernstein et le programme socialdémocrate. Le
programme socialdémocrate en question c'est le
programme d'Erfurtqui, en majeure partie, a
été rédigé par Kautsky et dont l'auteur de ces
lignes doit confesser d'avoir été un peu l'accou-
cheur. J'en partage donc la responsabilité d'au-
teur. Ce programme se divise en deux parties:
Tune contient les conceptions théoriques et les
principes et buts du parti, l'autre ses revendica-
tions immédiates.] Ce sont les cinq ou six pre-
miers considérants de la partie théorique aux-
quels je suis accusé (et je l'ai confessé) d'être
réfractaire aujourd'hui. Elles forment la partie
la plus abstraite du programme.
XIV PRÉFACE POUR L ÉDITION FRANÇAISE
Mais ce n'est pas contre la forme abstraite que
je me révolte. Les considérants du programme
minimum du parti ouvrier français sont encore
beaucoup plus abstraits, mais ils sont, à mes yeux,
à tous les points de vue, supérieurs aux paragra-
phes en question du programme d'Erfurt. Ils se
bornent à caractériser les tendances générales
de Tindustiie moderne, l'élimination de la forme
individuelle par la forme collective, et à cons-
tater, en aussi peu de mots que possible ctd'une
manière très prudente, le but général du parti
et les conditions économiques nécessaires à la
réalisation de ce but.
Les paragraphes tjiéoriques_du_jirogramme
jÜEifurTsönt assez cbffus. Ce n'est plus une expo-
sition circonspecte des faits ou des tendances,
mais une description dramatique des résultats.
Le langage en est plutôt emphatique, c'est un
réquisitoire plein de verve, un appel aux senti-
ments, à la passion. C'est un excellent morceau
pour l'agitation, où l'exagération est justifiée par
la nécessité de remuer les esprits lourds. Mais il
ne reste plus dans les faits, il n'est plus de la
science.
Un exemple :
Tandis que les considérants du programme
français constatent simplement que, par le déve-
loppement mêuje delà société capitaliste, la forme
de possession individuelle des moyens de produc-
tion est de plus en plus éliminée et de plus en plus
formés les éléments matériels et intellectuels de
PREFACE POUR L ÉDITION FRANÇAISE XV
possession colleclive, le programme d'ErCurt pro-
clame que ce développement conduit forcément
à lii ruine des petits ateliers, que tous les avan-
tages de cette transforuiation sont monopolisés
par les capitalistes et les grands propriétaires,
que, pour le prolétariat et les couches moyennes
qui disparaissent — petits bourgeois et paysans —
il signifie accentuation de tout « l'incertain » de
leurexistence, de la misère, de l'oppression, de la
servitude, de la déchéance, de l'expluitation.
[Personne ne niera que tout cela es! en grande
partie vrai, et il faut certainement reconnaître
que la tendance du régime capitaliste est dans
cette direction?] Mais si la tendance existe, les
laits de la société actuelle n'y correspondent pas
sous tous les rapports. Ni les petits bourgeois ni ^*
les [)aysans ne disparaissent.
Aussi ne peut-on pas dire qu'actuellement la
misère, la servitude, la déchéance s'accroissent
dans les pays avancés. Car la contre-action so-
cjaJe confréries tendances ruineuses du régime
capitaliste a déjà commencé et empêche la réa-
lisation des conséquences extrêmes de ces ten- (^
dances. On peut admettre cela sans compro- ~~
mettre en rien l'idée socialiste. Pour moi du
moins, la justification et la réalisation du socia-
lisme ne dépendent pas de la réalisation extrême
de ces tendances. 11 y a d'autres forces — forces
économiques et forces idéologiques — qui pous-
sent dans la direction du socialisme. Gomme je l'ai
dit dans mon livre, la victoire du socialisme ne
XVI PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE
dépend pas, à mon avis, de sa nécessité économi-
que immanente. Je ne vois ni la possibilité ni la
nécessité de lui donner une base purement ma-
térialiste.
Tout cela est, d'après Kautsky, en contradic-
tion flas^rante avec les dits paragraphes du pro-
gramme d'Erl'urt, et dans son livre il s'efforce
de le prouver.
D'un côté il discute l'exactitude de mon inter-
prétation du programme, et de l'autre Texacti-
tude de mon interprétation des faits économi-
ques.
Quant à la première preuve, elle ne peut avoir
qu'un intérêt très médiocre pour le lecteur fran-
çais. Elle roule sur le sens des notions a maté-
riel », « matérialiste, » « nécessité immanente, »
etc., etc. Jusqu'ici la discussion n'a prouvé
qu'une chose : que Kautsky les comprend autre-
ment que \ùo\.
Aussi bien à la page 155 de son livre, il s'en
réfère à un paragraphe du programme d'Erfurt,
où la nécessité du socialisme est déduite des be-
soins de la classe ouvrière et il dit : « voilà ce
que vaut l'opposition que Bernstein fait à l'idée
de la nécessité économique du socialisme. »
Mais si l'on compare mon livre, on trouvera que
mon opposition se dirige contre l'idée de fonder
le socialisme exclusivement sur. sa nécessité his-
■\ torique objective.
Or,, le besoin d'amélioration d'un groupe spé-
cial de la communauté n'est jamais une chose
PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE XVII
objective. On pourrait bien affirmer qu'il n'est pas
permis, dans les raisons des transformations éco-
nomiques, d'employer le mol « objectif» puisque
les choses ne s'y font jamais sans l'intervention
de l'agent humain. Mais une fois qu'on fait cette
distinction entre forces objectives et forces sub-
jectives, on doit aussi s'en tenir au critérium
caractéristique de cette distinction.
[Ce qui forme ce critérium c'est l'élément
conscient, volontaire, intentionné de l'action hu-
maine. Le besoin général de se nourrir est une
force objective, mais le désir d'un changement
de nourriture est une force subjective. Ce qui est
nécessaire pour réaliser une idée ou un but
voulu, en dehors des habitudes courantes de la
vie, n'est pas objectivement nécessaire, n'est pas
basé sur une nécessité objective, j
Là où la volonté humaine n'indique pas la di-
rection — comme par exemple dans la concur-
rence — on peut bien parler de force objective.
Mais où elle forme l'élément déterminant, nous
avons la force subjective. De même en ce qui
concerne ces besoins de la classe ouvrière dont
parle le paragraphe en question du programme
d'Erfurt.
On peut encore poser la question ainsi : là où
il s'agit de buts voulus collectivement , il y a dans
les mouvements historiques ou sociaux des forces
subjectives. Mais là où il s'agit des résultats so-
ciaux qui ne sont que le produit no7i intentionné
des agissements d'individus ou même de collée-
XV[1I PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE
tivilés, nous avons devant nous des forces objec-
tives. Dans la concurrence économique, chaque
individu a en vue des buts voulus, mais le ré-
sultat général est toujours autre chose que ce
que les individus en question ont voulu. Donc
le mot objectif est justifié ici (1).
Mais on voit aussi qu'avec une pareille dis-
tinction — et je n'en vois pas d'autres si les
notions« objectif et subjectif » doivent avoir un
sens défini^ — il devient impossible de donner
au socialisme une base de nécessité purement
objective. Si le socialisme est une nécessité histo-
rique objective, les efforts des partis socialistes
sont la chose la plus superflue qu'on puisse
imaginer, une véritable dissipation d'efforts.
(1) Que cette explication ne soit pas superflue, cela a été
démontré par quelques passages du discours de Bebel où
V- nécessité objective » et « nécessité en vue de buts dé-
terminés » sont plusieurs fois confondues. Ainsi Bebel
me reproche d'être plus réactionnaire que le professeur
« bourgeois », Sonibart, qui, dans une conférence faite
à Breslau, s'est prononcé contre le maintien artificiel des
petits établissements de commerce. Mais on ne trouvera
pas une seule ligne dans mon livre où je recommande un
semblable maintien artificiel. Je dis seulement — et c'est
ce que Sombart confirme — que ces établissements ne dis-
paraissent pas automatiqiicment par nccessilé économique
objective.
Un autre quiproquo, qu'on trouve du reste aussi chez
Kautsky, c'est que Rehel confond ce que je constate de la
en distribution du produit surplus social avec une apologie
de la distribution du produit de la production totale. Au
moins les trois quarts du discours de Bebel sont basés
sur des erreurs pareilles.
PRKFAr.F l'(H'H [. KIHTlO.N FRANÇAISE XIX
Mais qui peut prouver cette nécessité objective?
Pensen ne !
Qj va sans dire que la volonté humaine n'est
jamais une chose absolument individuelle ou
subjective; c[u^e dépend de beaucoup de con-
ditions physiologiques, historiques ou sociales.
X^influence du milieu est une chose entendue
chez tous les hommes raisonnables. Le milieu,
les conditions sociales et naturelles forment la
base objective de la volonté subjective. Mais déjà
cette base .objective n'est pas chose purement
matérielle^.RLes conceptions de morale ou de
droit, les croyances relis^ieuses et les théories
scientifii]ues y jouent un grand rôle| Et quelle que
soit leur généalogie ou leur relation avec les fac-
teurs économiques, eljei^oniloujoursdes forces
idéologiques qui de leur côté influent sur les
"Facteurs économiques et cela souvent d'une ma-
nière très énergique et avec des résultats consi-
dérables.
Cette influence des forces idéologiques est
méconnue dans les premiers écrits de Marx
et Engels. Du moins, n'y est-elle pas assez
clairement définie. Engels lui-même l'admis
dans sa lettre de 1890. J'ai constaté cela en
ajoutant que quiconque voudra aujourd'hui ap-
pli([uer le matérialisme historique de Marx et
Engels devra se tenir à la forme mûrie et élabo-
rée qu'Eni<els lui donne dans ses derniers écrits.
Dans une polémique, queje peux d'autant moins
qualifier ici qu'elle est basée sur des interpréta-
XX PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE
tions et des suppositions plutôt que sur des cita-
tions faciles à vérifier, Kaätsky termine le cha-
pitre qui traite de ce sujet par la déclaration :
que ma « correction de la méthode marxiste
consiste en un matérialisme inconséquent! »
A ce reproche, j'ai à répondre 1" que je ne
peux pas découvrir dans uion livre une autre
correction de la méthode marxiste que celle faite
par Engels lui-même, et que 2° j'ai des doutjas,
sérieux, quant à l'existence dans ce monde im-
parfait, d'un « matérialisme conséquent ». Je ne
l'ai pas pu découvrir jusqu'ici.
Kautsky s'oppose aussi à ma déclaration qu'à
mesure que les hommes, par la connaissance des
lois naturelles et sociales de leur existence et des
organisations correspondantes^ arrivent à subju-
guer la nature et à diriger l'évolution économique,
la notion « nécessité d'airain de l'histoire »,
subit des restrictions. Cette déclaration est pour
lui une tentative coupable de « réconcilier la né-
cessité historique avec la liberté de l'utopisme. »
Malheureusement pour mon critique si sévère,
ce fut Engels lui-même qui, d'accord avec Marx^
qualifia dans son anti-Diihring la réalisation du
Socialisme comme « le saut du régime de la né-
cessité dans le régime de la liberté ». On admet-
tra que cette appréciation est beaucoup plus abso-
lue que la mienne. J'ai demandé à Kautsky de
concilier sa condamnation de ma thèse avec le
maintien de celle d'Engels, et j'attends encore sa
réponse.
l'KÉFACE l'OUU LÉDITlOiN Fl'.ANCAlSE XXI
((
Selon qu'on conçoit le socialisme comme une
nécessité objective — c'est-à-dire indépendante
de la volonté humaine — ou comme une néces-
sité en vue de certains buts, les questions de"
"concentration économique deviennent plus im-
portantes. Voilà la raison pourquoi les adhérents
de la première conception persistent avec une
inquiétude passionnée, à ne voir partout que
la concentration, et cela dans la forme où la
virent Marx et Engels aux temps de l'élabora-
tion du manifeste communiste. De là aussi cette
polémique fiévreuse contre les chiffres que j'ai
donnés pour prouver que dans l'industrie et le
commerce où la concentration est un fait incon-
testable, eiïe n'est pas encore si avancée que
le suppose la doctrine, que dans ^agriculture
nous assistons même dans plusieurs pays à un
processus de décentralisation, et que, dans la dis-
tribution des fortunes, la réalité diffère de beau-
coup de ridée d'une concentration ininterrom-
pue des capitaux dans les mains d'une classe
toujours moins nombreuse de grands capitalistes.
Ce que mes adversaires m'opposent sous ce rap-
port est tout à fait insignifiant et plein de con-
tradictions. Après s^être épuisé en vains efforts
pour prouver que ces chiftres ne correspondaient
pas aux faits, on a fini par m'objecler que Marx
lui-môme avait déjà reconnu l'augmentation du
nombre des capitalistes. C'est vrai, je l'ai cons-
taté moi-même. Mais il ne s'agit pas de ce que
Marx a dit ici ou ià, mais de la théorie basée sur
/
XXII PRÉFACE POUR L'ÉDITION FRANÇAISE
l'idée de la diminution du nombre des possé-
dants.
Bien plus raisonnables sont les objections
ayant traità^nmportance croissante de Hnclus-
trie vis-à-vis de l'agnculture dans les états mo-
de rn es," et au^rôle pré^pondérant que joue la
grande industrie vis-à-vis de l'industrie moyenne
et petite — faits que du reste j'ai moi-même
sôïïveïït constïités. Mais ici aussi il y a beaucoup
"^exagération, il est vrai que si l'on analyse la
'productivité des grandes entreprises industrielles
— bien qu'inférieure encore en ce qui concerne
le nombre des personnes occupées, elle repré-
sente une production beaucoup plus grande ; et
il n'est pas moins vrai qu'un grand nombre
d'établissements, petits et moyens, ne sont que
des succursales des grands établissements ou
des compagnies capitalistes. Il est vrai aussi, —
ce que Kautsky relève dans son livre sur la ques-
tion agraire — que beaucoup d'entreprises agri-
coles ne sont que des dépendances des établisse-
ments industriels. Cependant, ici aussi, il faut
bien se garder d'exagérer les choses j_Dans beau-
coup de cas, les étabbssements industriels sont
des dépendances des associations agricoles, et le
fait, que la grande industrie représente une plus
grande masse de production que la petite et la
moyenne industrie, ne prouve pas encore la su-
periluité de celle-ci. Au congrès de Hanovre,
où il a relevé les arguments de Kautsky, Bebel
a dit, pour prouver que la petite industrie n'a
PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE Will
qu'une existence apparente, que le maître ser-
rurier moderne ne fait pas hii-mênie les serrures,
mais qu'il les fait venir de la fabrique. C'est un
peu exagéré, uiais, même si cela était une vérité
absolue, cela ne prouverait pas encore la super-
fluité sociale du dit maître serrurier. Sa fonction
ne s'arrête pas à la fabrication des serrures.
Comme agent intermédiaire entre la grande fa-
brique et le consommateur, il peut bien être en-
core indispensable, — pour ne pas dire « objecti-
vement nécessaire. » Du reste, j'ai moi-même
constaté -que la petite industrie change visible-
ment de caractère.//
À part l'exagération de la concentration réa-
lisée, on ne se rend pas encore compte du pro-
blème administratif dont il s'agit ici. C'est une
question qui ne peut pas être résolue d'avance.
Nous savons seulement quqjß domaine adminis-
tratif de l'Etat et des communes ne peut pas
être étendu tout d^un coup au degré que coni=-
p 0 rtemHa^s^ajjsation de la production et de
la distribution des produits, et il en est de même
quant aux associations coopératives de produc-
tion. Rien d'aussi instructif sous ce rapport que
l'hésitation — pour ne pas me servir d'une ex-
pression plus forte — de la grande Wholesale-
Society (Société centrale d'achats) des coopéra-
tives anglaises, qui dispose d'un capital presque
illimité et d'une clientèle énorme, lorsqu'il s'agit
d'entreprendre une production nouvelle.
Tout le monde sait que c'est en grande partie
XXIV l'RÉt.xE POUR l'Édition française
la difficulté croissante de diriger et de contrôler
tant de branches de production qui est la cause
de cette hésitation. Et pourtant, quelle partie
infime de la production nationale représente la
Wholesale Society ! En 1897, elle employait
en tout 5.663 ouvriers.
D'autre part, lorsque l'Etat ou les communes
socialisent des industries ou des services publics,
ils ne subordonnent point leurs décisions au de-
gré de centralisation des industries ou des ser-
vices en question, mais_à_des raisons d'utilité
publique.
jPour toutes ces raisons, je n'attache pas autant
d'importance à la centralisation dite automa-
tique des établissements industriels que les adhé-
rents de la doctrme de la nécessité objective du
socialisme. Certes, il y a des forces qui poussent
dans cette direction, etil n'est pas douteux que
sans cette tendance évidente à la centralisation
industrielle, sans la création et la croissance des
grands centres industriels, il n'y aurait .pas de
mouvement_socialiste sérieux. Il n'est pas pos-
sible de nier cettè^^asë économique ou, si l'on
veut, matérialiste du mouvement socialiste. Mais
le désir ou la volonté d'un nombre croissant
d'ouvriers et de leurs partisans de voir abolie la
domination capitaliste, l'esprit démocratique et
socialiste, s'il est basé en grande partie sur ce
mouvement économique, n'est pas pour cela
rien qu'un produit. 11 est aussi force créatrice de
soO-QÔté. Nous le constatons chaqu^our daTîs
rUEFACE POUR L EDITION ER.VNr.AlSE XXV
la vie politique des peuples avancés. L'instruction
{j^Libliipie, par exemple, est aussi iTn iiii portant
facteur du mouvement socialiste ; elle aide à
faire connaître aux hommes les avantages des
institutions collectivistes, et j3lle les incite à en
créer sans être poussés par la contrainte des forces
objectives) J'ai même osé dire, que du point de
vue de la nécessité économique,Cla socialisation
des industries s'effectue presque en raison inverse
de leur centralisation) Ce sont des raisons extra-
techniques qui, dans la plupart des cas, con-
duisent à leur socialisation.
Kautsky voit dans cette conception la preuve
de l'esprit éclectique, lequel esprit est pour lui
un véritable spectre noir. Partout où je me re-
fuse à ne regarder les questions que d'un seul
côté, il constate les conséquences funestes de ce
maudit éclectisme. Aussi bien est-il ôïï n ë~pëïï t
plus choqué de ce que jVImets la théorie anglo-
autrichienne (Jevons-Bœhm) de la valeur, à côté
de la théorie ricardo-marxienne. Admettre deux
théories contradictoires de la valeur et parler
néanmoins du besoin d'établir l'unité dans la
théorie mai:xiste, cola lui paraît le comble de la
confusion^Il ne voit pas que la théorie marxiste
de la valeur telle que nous la connaissons, n est
unitaire qu'en apparence. Elle est basée sur la
fusion de deux principes tout-à-fait incommen-
surables : temps de travail nécessaire j^ la
production^ et utilité sociajerMaî^x7"pÔîjF analy-
ser les lois de la plus-value, fait abstraction de
XXVI PRÉFACE POUR L ÉDITION FRANÇAISE
la question de l'utilité — c'est-à-dire, il présup-
pose une égalisation moyenne de l'offre et de la
demande au cours de certaines périodes. Mais il
admet ou il constate lui-même à maintes re-
prises, dans le troisième volume du « Ca[)ital »,
la nécessité d'une analyse plus approfondie de
l'utilité sociale. Or, il est évident que si l'analyse
de la valeur de travail ne peut pas être faite sans
abstraction de l'offre et de la demande, oude l'uti-
lité sociale, l'analyse de celle-ci nécessite la pré-
supposition des frais de production, c'est-à-dire
du travail cristallisé dans les denrées. D'où il ré-
sulte ({u'en principe l'une de ces analyses n'est
pas plus juste ou plus fausse que l'autre. Leur
justification di'pend du but en vue duquel l'ana-
lyse est faite. Et, à ce point de vue, je suis plus
que jamais d'avis que si, pour les recherches de
Marx, son abstraction était parfaitement justifiée,'
elle n'est plus permise lorsqu'il s'agit d'analyser
la valeur comme le facteur déterminant des prix.
Cette constatation signifie-t-elle le sacrifice de
l'uriiléjeja^pensée? Je ne le crois pas. Je croîs
"pTuloTqu'elle la rétablit. On ne peut pas parler
ici d'éclectisme. Le progrès de la science consiste
dans la distinction de ce qui est de nature dif-
férente. Kautsky lui-même admet que la théorie
delà valeur de Marx laisse des vides. Il me re-
proche de vouloir les combler par une introduc-
tion d'idées étrangères et hostiles à la théorie
marxiste, et élaborées dans un but de réiutalion
du marxisme. Et après? Le marxisme n'est pas
PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE XWll
un système dt^finitif ; il aspire à être une science,
et {)oiir la science la question n'est pas de savoir
dans quel but ou avec quelle intention politique
une théorie a été élaborée, mais bien si elle est
exacte ou non. La contradiction absolue qui
existe entre la théorie de la valeur de travail et
la théorie de la valeur d'utilité, pouvait bien exis-
ter dans l'idée des économistes qui ont élaboré
la dernière pour réfuter la première, mais elle ne
doit pas pour cela exister forcément dans la réa-
Hté. Il est souvent arrivé, dans l'histoire des
sciences, qu'une hypothèse formulée originelle-
ment à titre de réfutation d'une autre, finissait
par être reconnue comme son complément.
Le lecteur constatera la différence qui existe
entre ma manière de scruter les problèmes du
socialisme, et celle de la critique que Kautsky
m'a opposée. Ce n'est pas à moi de qualifier
cette dernière ; il me suffit de signaler la diffé-
rence pour faire comprendre au lecteur français
comment Kautsky a pu arriver à dénoncer mon
livre comme un abandon complet du marxisme.
^^ Quant aux questions pratiques dont je parle,
je prie le lecteur de ne pas perdre de vue que je
ne voulais jejer qu'un rapide coup d'œil sur les"
ÏÏëvoTrF présents de la socialdémoçratie alle-
mande. EtT^ën ce qui concerne les questions de
tactique, il n'oubliera pas que mes remarques se
rapportent à la situation politique actuelle de
l'Allemagne et surtout de la Prusse.
On sait qu'Engels, quelques mois avant sa
xxviJi pri;fa(:e pour l édition française
mort, a dit que l'intérêt de la socialdémocratie
allemande est d'éviter autant que possible des
conflits entre ses forces et la force armée de
l'Etat. Or, si l'on admet cette thèse, il faut bien
aussi en tirer les conséquences. C'est pourquoi
j'ai cru utile de me prononcer contre l'emploi
d'un langage qui laisserait supposer que le parti
désire, au contraire, provoquer ces conflits. Ces
remarques passagères, adressées à quelques col-
lègues de la presse allemande socialiste, ont été
considérées comme une critique générale du
parti, et elles m'ont attiré plus d'attaques peut-
être que tous mes péchés de doctrine.
De même pour mes remarques concernant le
libéralisme. Bien que j'eusse établi une très nette
distinction entre le mouvement historique géné-
ral et les partis contemporains qui s'appellent
« libéraux », j'ai été accablé de critiques pour
avoir défendu « les libéraux » et pour avoir
voulu faire du parti socialiste une simple annexe
des partis bourgeois. Je regrette ce malentendu,
mais je ne peux rien rétracter de ce que j'ai
écrit à ce sujet. Et si on a découvert dans les re-
marques en question une espèce de concession à
l'anarchie, j'ai à répondre que si je suis l'ad-
versaire acharné de l'anarchie qui prêche le
vol et l'assassinat, je suis aussi adversaire de
l'anarchie qui méconnaît l'importance de l'ac-
tion politique de la classe ouvrière et de l'emploi
de la législation. Mais je reconnais, et j'ai re-
connu depuis longtemps, dans l'anarchisme li-
PRKF.Vr.E POUR f, KDITION FRANÇAISE XXIX
bertaire, une réaction naturelle et saine contre
l'étatisme outré. Il y a plus de quatre ans j'écri-
vis dans la « Neue Zeit » que, d'après moi, ce ne
peut pas être la mission de la socialdémocratie
de préparer une humanité qui regarde l'Etat
comme le grand dispensateur de toutes choses.
On trouvera dans la section III du 4*^ chapitre
de mon livre, une proposition datant de l'année
1890, et conçue dans le même esprit. Je suis
fermement convaincu que les créations écono-
miques de la classe ouvrière ont une impor-
tance plus grande que de n'être que les soutiens
de son action politique.
Je répète que je ne présente pas mes idées
comme nouvelle dans leur essence. D'autre part,
ce serait d'une modestie immodérée de vou-
loir renoncer à tout mérite. Je crois avoir rendu
des services par la manière dont je pose les pro-
blèmes, et je crois aussi avoir dit quelque chose
de nouveau sur l'une et l'autre des questions
théoriques. Mais je sais très bien que la plupart
de mes remarques ne sont que la répétition de
choses dites déjà par d'autres. J'aurais voulu
éuumérer les auteurs qui m'ont précédé dans la
direction que je suis, mais j'y renonce. La liste
serait trop longue. On y trouverait des socia-
listes de tous les pays et de toutes les écoles, des
socialistes contemporains et des socialistes de
générations antérieures. Si Ton traite la plupart
de mes observations de lieux communs, je ne
pourrai que m'en réjouir. Si l'on m'accuse
XXX PRÉFACE POUR l'îÎDITIOX FRANÇAISE
d'éclpctisme, je ne me défemlrai que mollement.
Je reconnais parCaitement l'itnportaDce de la re-
clierclie mélhodi(|ne el de la classiûcatiou systé-
matique des faits, et, à mes yeux, une grande
faute du marxisme, tel qu'il a été formulé par
ses fondateurs, est dans son manque d'exposi-
tions systématiques. Mais je constate aussi que
la vie des nations modernes est trop complexe
pour pouvoir être enfermée, pour ainsi dire,
dans les limites d'un principe unique. Si pour
des recherches spéciales, les méthodes déductive
ou spéculative peuvent rendre de grands services
elles sont pour la conception exacte du touty
absolument insuffisantes.
Je l'ai dit d'autre part : Unité n'est pas pour
moi uniformité. Même si nous réussissions à
établir d'une manière irréfutable la loi dernière
et la forme la plus simple de ce que nous appe-
lons la substance du monde, et si nous pouvions
dissoudre dans nos laboratoires tous les autres
éléments dans cette forme dernière, nous ne se-
rions pour cela pas dispensés de la nécessité de
tenir compte, pour notre action pratique, des
formes développées de cette substance et des
formes développées de ses qualités. — Dans leur
domaine déterminé, elles restent pour moi descau-
salités distinctes. De même pour les éléments de
notre vie sociale (Neue Zeit. XVll, 2, p. 851).
Pour saisir cette vie dans toutes ses forujes mul-
tiples, il faut recourir à la méthode syucrélique
ou éclectique.
PRÉFACE POUR L ÉDITION FRANÇAISE XXXI
Praliquement, nous le faisons tons. En ma-
tière de ihéorie, cela est souvent rendu impos-
sible par la nécessité de faire ressortir distincle-
ment l'influence d'un principe, respectivement
à une force. Voilà pourquoi les théories sont si
souvent contradictoires, en apparence plutôt
qu'en réalité. Basées sur les mêmes faits, mais
envisageant ces faits sous un autre aspect, les
unes ne sont pas plus fausses ou plus justes que
les autres. Elles ne s'excluent pas, elles se
suppléent.
Mais de cela les esprits doctrinaires ne veu-
lent jamais convenir. De là cette exclamation hor-
riûée de quel(|ues marxistes à mon intention : Il
ressuscite Proiid'hon! Je leur ai répondu <jue ce
n'est pas moi mais bien la réalité des choses qui l'ait
revivre l'auteur de Les capacités politiques de la
classe ouvrière . La critique que Marx a faite de
Proud'hon n'est pas pour cela désavouée. Seule-
ment, elle ne frappe pas ce penseur en tout ce
qu'il a dit. De même pour d'autres socialistes
considérés comme surannés ou même complè-
tement oubliés. Le grand mouvement socialiste
d'aujourd^hui les fait renaître dans la réalisation
partielle de leurs idées.
« 11 est, assez facile d'écraser un écrivain dans
une polémique. Mais tout au plusfieut-on réussir
à annihiler ses marottes et ses faiblesses. Ce
qu'il a émis d'idées viables ne peut pas être
anéanti par la polémique la plus spirituelle
même. »
XXXII PREFACE POUR L EDITION FRANÇAISE
C'est ainsi que je m'exprimais à ce sujet, il y
a cinq mois. Et ce qui s'est passé depuis n'est
pas de nature à me faire douter de la vérité de
ces paroles.
Pendant que j'écrivais cette préface, le congrès
du parti socialdémocrate allemand tenait ses
assises à Hanovre. On y a consacré un temps con-
sidérable au présent livre. Des esprits passionnés
lui avaient prédit un verdict écrasant et les dis-
cours, calculés pour provoquer un verdict sembla-
ble, n'ont pas fait défaut. Mais le bon sens et l'ex-
périence pratique du parti ont remporté la victoire
sur l'esprit de chapelle, et la fin a été une résolu-
lion dont une partie frappe tout au plus la forme
que l'auteur a donnée à ses idées, tandis que
l'autre formule des concessions considérables à
leur essence même. Ceci se rapporte à l'admis-
sion des compromis électoraux, à la reconnais-
sance de l'utilité des associations coopératives
pour l'œuvre de l'émancipation ouvrière, et à
l'abandon de l'idée que le programme actuel du
parti soit obligatoire au-delà delà proclamation
des principes et des revendications fondamen-
tales. Accusé d'hérésie contre les cinq premiers
considérants du programme d'Erfurt, je recon-
nais que le congrès a été assez raisonnable pour
n'en pas parler dans la dite résolution.
Il ne serait ni de bon goût ni même juste de
chanter victoire.
Mais on concédera bien à l'auteur le droit de
dire, en terminant, qu'il ne se sent pas ébranlé
IMIEFAGI^ POUR L lU)lT10N l r.AJNÇAISI': XXXIll
du tout dans les convictions qu'il a exprimées
dans le présent livre.
Ed. Bernstein.
Londres, le 14 octobre 1809.
iV. B. — L'édition française n'est pas partout
une traduction textuelle de l'édition allemande.
Çà et là des passages qui sont d'un intérêt trop
spécial à l'Allemagne ou des notes de polémique
d'un intérêt secondaire ont été Omis à un ou
deux endroits ; l'auteur a aussi tenu compte de
la critique de son livre en donnant à sa pensée
une expression plus correcte. Mais rien n'a été
changé en matière de principe.
E. B.
AVANT-PROPOS
DE
V ÉDITION ALLEMANDE
Le présent travail a pour but de justifier les
conceptions développées par fauteur dans une
lettre adressée au congrès de la Socialdémocratie
allemande, siégeant à Stuttgart du 3 au 8 oc-
tobre 1898.
Nous donnons ci-dessous les principaux passages
de cette lettre :
« Les idées émises par moi dans la série d'arti-
cles intitulée Problèmes du Socialisme ont été dis-
cutées récemment dans des journaux et dans des
réunions socialistes, et on a demandé que le congrès
de la Socialdémocratie allemande se prononçât à
ce sujet. Pour le cas où cela arriverait, je dois
dire ce qui suit :
« Certaines personnes ont prétendu que la con-
clusion pratique de ma façon de voir, serait le re-
noncemtnt à la conquête du pouvoir politique par
le prolétariat politiquement et écouoiiiHjunneut
organisé.
C^est là une conclusion absolument arbilraire,
dont je nie catégoriquement la justesse.
Je me suis opposé à la propagation de Cidée que
XXXVl AVANT-PROPOS
r écroulement de la société bourgeoise fût proche,
que la Social démocratie doive régler sa tactique
sur cetle grande catastrophe sociale imminente et,
éventuellement, l'y subordonner. Je m'y tiens en-
tièrement.
Les partisans de cette théorie du cataclysme in-
voquent, à V appui de leur façon de voir, le « Ma-
nifeste communiste ». A tort, sous tous les rap-
ports.
V hypothèse de V évolution de la société moderne,
exposée dans le « Manifeste communiste », était
exacte, en ce qu'elle caractérisait les tendances gé-
nérales de cette évolution. Mais elle était erronée
en plusieurs conclusions spéciales, et notamment
en ce qui concerne V évaluation du temps que né-
cessiterait cette î'volution. Cette dernière erreur a
été reconnue, sans réserve, par Frédéric Engels,
le co-rédacteur du « Manifeste », dans V avant-
propos de « Les luttes de classe en France ». Et il
est de toute évidence que, puisque révolution éco-
nomique apris un temps beaucoup plus considérable
qu'on ne le croyait tout d'abord, elle devait aussi
revêtir des formes et conduire à des situations non-
prévues et impossibles à prévoir à l'époque de la
rédaction du « Manifeste ».
L'aggravation de la situation économique ne
s'est pas effectuée comme l'avait prédit le « Mani-
feste ». // est, non seulement inutile, mais très sot
même de dissimuler ce fait. Le nombre des possé-
dants n'a pas diminué, mais grandi. E énorme ac-
croissement de la richesse sociale n'est pas accom-
AVAMT-l'UOl'OS NNW II
paynê par la diminulion du nombre des maynats
du capital^ mais, au contraire, par L'augmenlalion
du nombre des capitalistes de tout degré. Les
couches m,oyennes modifient leur caractère, mais
elles ne disparaissent pas de V échelle sociale.
ILa concentration de la production ne s'effectue
pas partout, de 7ios jours, avec une force et une
rapidité toujours égales. Dans nombre de branches
de production, elle justifie, il est vrai, toutes les
prévisions de la critique socialiste, mais dans beau-
coup d'autres elle ny répond pas encore actuelle-
ment. Plus lent encore est le processus de la con-
centration dans l'agriculture. La statistique de
Vindustrie révèle une articulation infinie des entre-
prises. Aucune catégorie nen fait mine de vouloir
disparaître. Les importantes modifications sur-
venues dans la structure interne des entreprises et
leurs^ rapports réciproques ne changent rien à ce
fait, i
Dans le domaine politique, nous voyons dispa-
raître petit à petit les privilèges de la_ bourgeoi-
sie capitaliste devant les progrès des institutions
démocratiques. Sous rinfluence de celles-ci et la
pression toujours plus forte du mouvement ou-
vrier, une contre-action sociale a commencé contre
les tendances exploitrices du capital, contre-action
encore hésitante et tâtonnante aujourd'hui, mais
qui, néanmoins, étend de plus en plus le champ de
ses opérations. La législation sur les fabriques, la
démocratisation des administrations municipales
et l'élargissement de leur champ d'action ; l'émanci-
-K
XXXVIII AVANT-PROPOS
pation des institutions syndicales et coopératives de
toute entrave légale et la prise en considération
des organisations ouvrières pour tous les travaux
exécutés pour le compte de V administration, carac-
térisent celte phase de révolution sociale. QiCen
Allemagne^ on puisse encore songer à entraver
l'action des syndicats, cela ne caractérise pas l'état
avancé mais l'état arriéré de V évolution politique
de ce pays.
Mais plus les institutions politiques des nations
modernes se démocratisent, plus aussi la nécessité
et r éventualité des grandes catastrophes politiques
disparaissei'it. Celui qui s'en tient à la théorie des
catastrophes devra, logiquement, combattre à ou-
trance et chercher à entraver révolution constatée
ici, comme d^ailleurs les partisans logiques de
cette théorie l'ont fait jadis. (Mais est-ce que la
conquête du pouvoir politique par le prolétariat
est, en réalité, autre chose que la conquête de ce
pouvoir par une catastrophe politique? Est-ce
qu'elle signifie la conquête et rutilisation exclusi-
vistes du pouvoir politique par le prolétariat
envers et contre l'univers non-prolétarien tout
entier?...^
Si non, on ne peut pas non plus raisonnablement
se formaliser lorsque quelqu'un dit que ce que la
Socialdémocralie aura, pendant longtemps encore,
à faire, au lieu de spéculer sur « la grande catas-
trophe », c'est « d'' organiser politiquement et de
préparer, pour la démocratie, la classe ouvrière, et
delutter pour toutes les réformes dans l'Etat,
\
AVAM-rnui'Os \\\i\
propresù relever la classe ouvrière et à transformer
rinstilidion deVElat dans un sens démocratiq^ue. »
C'est là ce que j'ai dit dans mon article tant
incriminé et ce que^ maintenant encore, je main-
tiens intégralement. Pour la question qui nous oc-
cupe, cela aboutit à l'assertion d'Engels. Car
la démocratie signifie toujours : juste autant de
pouvoir exerce par la classe ouvrière, que celle-ci
est capable d'en exercer, conformément à sa matu-
rité intellectuelle et au degré de développement
de^'évolution économique....
([Et comme je suis absolument convaincu qiiil
est impossible de sauter des périodes importantes \/
dans révolution des peuples, j'attache la plus
gravide signification aux devoirs présents de la
Socialdémocratie, à la lutte pour les droits poli-
tiques des ouvriers, à l'activité polTtïque desoit-
^riers dans_ ITlntérêi de leur classe, ainsi quji
V œuvre de leur organisation économique^ C est en
ce sens que j^ ai écrit à un moment donné que, pour
moi, le mouvement était tout et que ce qiCon appelle
habituellement le but final du socialisme__n.MaJ,t -K
rien. Et dans ce sens, je répète cela encore aujour-
d'hui. Même si le mot habituellement ^l'avait pas
indiqué que ma phrase devait être interprétée co7i-
ditionnellement, il était de toute évidence quelle
ne pouvait pas signifier de r indifférence en ce qui
concerne la réalisation finale des principes socia-
listes, mais seulement de V indifférence ou, mieux :
de l'insouciance quant au « comment » de ï a.s'pect
final des choses.
\I. AVANT-PROrOS
Il La conquête du pouvoir politique par la classe
ouvrière, r expropriation des capitalistes, ne sont
pas^ en elles, des buts finaux, mais des moyens
seulement pour la réalisation de certains efforts et
buts détermines. Comme telles, elles font partie
du programme de la Socialdémocratie et ne sont
combattues par personyie. On ne peut rien prédire,
quant aux circonstances dans lesquelles se fera
leur réalisation. Œi ne peut que combattre pour
cette réalisation. \ Mais pour pouvoir conc[uérir le
pouvoir politique, il f autres droits politiques.^ et
la plus importante des ciuestions de tactique, que
la socialdémocratie allemande a à résoudre ac-
tuellement, me parait être celle du meilleur moyen
d'élargir les droits politiques et économiques des
ouvriers allemands. Et jusqu'à ce qu'une solution
satisfaisante soit trouvée à cette question, V accen-
tuation des autres ne saurait être, finalement, qxie
de la déclamation .
A la suite de cette déclaration, f ai eu une courte
polémique avec Karl Kautsluj, à laquelle s^est mêlé
aussi Victor Adler, dans la Wiener Arbeiterzei-
tung. Cette polémique nécessita une seconde décla-
ration de ma part, que je publiai dans le Vor-
waerls du 23 octobre 18US, et dont voici un ex-
trait :
Il résulte des réponses faites par Karl Kautsky
et Victor Adler, dans le Vorwaerts, à mon article
sur « La conquête du pouvoir politique, » ([u'un
exposé, en forme de livre, de ma façon de voir,
exprimée dans mes « Problèmes du socialisme »,
.VVAM-PROrOS \n
leur parait désirable. Jusqii'ici f avais résisté à ce
désir de mes amis, étant donné qiià mon avis la
tendance de ces articles concordait entièrement avec
l'évolution générale de la socialdémocratie. Et je
crois cela maintenant encore. Mais comme ils
ont répété ce désir et ([ue nombre d autres amis me
Vont manifesté également, je me suis décidé à les
écouter et à développer systématiquement, sous
forme d'étude, mes conceptions sur le but et les de-
voirs de la socialdémocratie...
{// // eut un temps où la conception développée plus
haut n'aurait pas rencontré d'opposition dans le
parti. El s'il en est autrement aujourd'hui, je ne
vois en celac/u'une compréhensible réaction contre
certains phénomènes du jour, réaction qui disparaU
tra en même temps ([ue ces phénomènes et fera place
à la reconnaissance de cette vérité,Cqu'avec l'exten-
sion des institutions démocratiques , la pensée plus
Immaine, cßii, de plus en plus, se manifeste dans
l'ensemble de notre vie sociale, ne peut pas s'ar-
rêter même devant les luttes de classe plus consi-
dérables, mais qu'ici comme ailleurs, elle créera
des formes de réalisation j) lus. adoucies. De nos
jourSf nous réalisons, au moyen du bulletin de
vote, de manifestations^ et d'autres'rriöyem ana-
logues, des réformes c[ui, il y a cent ans, auraient
nécessité des révolutions sang tantes A
Voilà les raisons du présent travail.
Je sais fort bien que, sur plusieurs points impor-
tants, il diffère des conceptions théoriques de Marx
XLII AVANT-PROPOS
et d'Engels — des hommes de qui les écrits ont
grandement influence ma pensée socialiste et dont
Vun, Engels, m'a non seulement honoré jusqu'à
sa mort de son amitié personnelle , mais qui enco7'e,
par des dispositions testamentaires et d^outre-
tombe, m'a témoigné sa grande confiance. Cette
déoiation ne date pas, en vérité, de peu de
temps. Elle est le produit d'une lutte intérieure
de plusieurs années, connue d" Engels — comme
je puis le prouver. D'ailleurs, Engels n'était pas
si borné d' exiger, de ses amis, une soumission sans
réserve à ses idées à lui. Mais on comprendra, après
tout ce que je viens de dire, pourquoi jusqu'ici
j'ai autant que possible évité de donner à l'exposé
de mes conceptions la forme d'une critique de la
doctrine marxo-engelsienne. Et, jusqu'ici, cela
était d' autant plus facile à éviter que, en ce qui
concerne les questions pratiques dont il s'agit,
Marx et Engels eux-mêmes avaient considérable-
7nent modifié leur façon de voir daiis le courant
des annéesA
Maintenant il en est différemment. Aujourd'hui,
j^ai à polémiser avec des socialistes , sortis, comme
înoi, de l'école marxo-engelsienne, et vis-à-uis
d'eux je suis obligé, pour défendre mes concep-
tions, d'indiquer les poiiits où, la doctrine marxo-
engelsienne me semble erronée ou contradic-
toire.
Je ne me suis pas écarté de ma tâche, qui, pour
les raisons personnelles que j'ai indiquées, ne m'a
pas été légère, f avoue cela franchement, afin que
AVANT-PROPOS \LlIi
le lecteur ne voie pas dans la (orme irrésolue et
lourde des premiers chapitres, une hésitation quant
au fond de la question; ce que fai ècrit^Je_le
maintiens énergiquement. Mais je nai pas tou-
jours réussi à choisir la forme et les arguments
qui auraient donné à mes conceptions leicr expres-
sion la plus tranchante. Soies ce rapport, mon tra-
vail est certainement inférieur à tant d'autres pu-
bliés sur le même sujet. Certaines choses, omises
dans les premiers chapitres, ont été dites à la fin
de mon étude. Quant au chapitre sur les associa-
tions, vu le retard apporté dans la publication de
mon livre, j^y ai ajouté certaines parties, ce qui
explique quelques repétitions.
Pour le reste, le livre par 1er a pour lui-même. Jene
suis pas assez naïf pour m^ imaginer qu'il conver-
tira sur-le-champ ceux-là qui ont combattu mes ar-
ticles précédents et je ne suis pas assez sot pour
exiger que ceux qui, en principe, partagent mon
point de vue, souscrivent à tout ce que je dis.
L'objection la plus sérieuse qiion pourrait faire à
la présente étude est qu'elle discute trop de sujets.
Dès que j'avais à parler des devoirs présents, je
devais, pour ne pas me perdre dans des généralités,
entrer en toutes espèces de questions isolées au
sujet desquelles il y a des divergences d'apprécia-
tion inévitables même parmi ceux qui sous tout
autre rapport, pensent de la même façon. En
même temps, j'étais obligé, pour ne pas faire un
livre trop volumineux, de me boriwr à l'exposé
de quelques points principaux et à plutôt indiquer
\LIV
AVANT-PIiOPOS
que prouver. Mais il ne s'agit pas de savoir si l'on
est d accord avec moi sur toutes les questions
isolées. Ce qui rniînporte et ce qui est le but prin-
cipal de cette étude, cest de fortifier Velement
réaliste en même temps que l'élément idéaliste dans
le mouvement socialiste, en combattant les der-
niers vestiges de la pensée utopique daiis la théo'
rie socialiste.
Londres, janvier 1899.
Ed. Bernsteik.
SOCIALISME THÉORIQUE
ET
SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE
CHAPITRE I '^•
LES BASES FONDAMENTALES DU SOCIALISME
MARXISTE
a) Les éléments scientifiques du marxisme.
« Avec eux le socialisme devint
une science qu'il s'agit mainte-
nant de développer plus ample-
ment avec toutes ses particula-
rités et connexités ».
Engels : « La révolution
de la science faite par
M. Eugène Dühring. »
Lasocialdémocratie allemande reconnaît au-
jourd'hui, comme base théorique de son action,
la doctrine sociologique développée par Marx
et Engels, et par eux dénommée : socialisme
scientifique. Ce qui veut dire que, tandis que la
social-démocratie, en tant que parti d'action,
représente certains intérêts et certaines ten-
dances, et lutte pour des fins par elle-même
fixées, elle part en déterminant ces fins, en der-
1
"2 SOCIALISME THEORIQUE
nier lieu et de façon définitive, d'une notion
initiale dont la solidité est prouvée par des dé-
monstrations objectives, basées exclusivement
sur l'expérience et la logique. Car tout ce qui
ne peut pas être démontré de cette façon n'est
pas de la science et n'est basé que sur des opi-
nions subjectives et de vagues suppositions.
Dans toutes les sciences on peut distinguer
entre la doctrine pure et la doctrine appliquée.
La première consiste en formules axiomatiques,
découlant d'un ensemble expérimental indiscu-
table, et conséquemment considérées comme
universellement reconnues. Elles constituent,
dans la théorie, l'élément immuable. De l'ap-
plication de ces formules aux phénomènes isolés
ou dans les cas particuliers de la pratique,
se constitue la science appliquée : les notions
qui en découlent, condensées en maximes, de-
viennent les formules de la science appliquée.
Elles constituent, dans la doctrine, l'élément
variable.
Les expressions imimmble et variable doivent
être comprises d'une manière relative. Même
les formules de la science pure sont sujettes à
des variations, qui, cependant, se manifestent le
plus souvent par des restrictions. A mesure que
la science se répand, des formules, considérées
auparavant comme absolument exactes, sont re-
connues n'être plus que d'une précision appro-
ximative, complétées par des formules nou-
velles qui en limitent la valeur .tout en élar-
gissant le domaine de la science pure. Inverse-
ment, dans la science appliquée, les formules
isolées conservent pour des cas spéciaux une va-
ET SÜCIALDE.MÜCKATIL; l'IlAllOLE '>
leur durable. Une formule de la chimie agri-
cole ou de 1 électro-technique, une fois vérifiée,
reste valable dès que les prémisses sur les-
quelles elle est construite se trouvent répétées.
Mais la multiplicité des éléments hypothéti-
ques et de leurs connexités possibles produit
une quantité infinie de ces formules, en même
temps qu'un déplacement ininterrompu de
leur valeur comparative réciproque. Sans
cesse, la pratique crée de nouvelles notions de
savoir, en changeant l'aspect général des
choses, et elle fait passer, d'une façon ininter-
rompue, dans la rubrique des méthodes démo-
dées ce qui, à tel moment, fut une découverte
toute nouvelle.
Jusqu'ici, et bien que d'importants travaux
préparatoires ne fassent pas défaut, la décorti-
cation systématique de la science pure du so-
cialisme marxiste n^a pas été entreprise encore.
L'exposé bien connu de sa conception de l'his-
toire par Marx, contenu dans l'avant-propos
ée Critique de f économie politique Qi\di troisième
partie du livre d'Engels : Le développement du
socialisme d'utopie en science doivent être en
premier lieu mentionnés ici. Dans l'avant-propos
en question, Marx expose les bases générales
de sa philosophie de l'histoire ou sa socio-
logie en des formules d'une netteté et d'une
lucidité extraordinaires. Une manque là aucun
élémentessentielde la conception philosophico-
historique marxienne.
L'ouvrage d'Engels est en partie une rédac-
tion moins aride, en partie une amplification
des formules marxistes. L'auteur y traite des
4 SOCIALISME THEORIQUE
phénomènes particuliers de l'évolution de la
société moderne — bourgeoise suivant l'expres-
sion de Marx — et il y développe plus large-
ment le cours de cette évolution, de sorte qu'à
plusieurs endroits du livre on pourrait parler
déjà de : science appliquée. Certains passages
pourraient être supprimés sans que pour cela
l'idée fondamentale soit entamée. Mais dans ces
formulations principales, l'exposé est encore
assez général, pour pouvoir être revendiqué
par la science pure du marxisme. Et cette re-
vendication est justifiée par le fait que le mar-
xisme veut être plus qu'une abstraite théorie
historique. Il prétend être à la fois une théorie
de la société moderne et de son évolution. On
pourrait à la rigueur qualifier cette partie de
la doctrine marxiste de doctrine appliquée.
Mais pour le marxisme elle constitue une ap-
plication absolument essentielle, sans laquelle
cette doctrine perdrait, ou à peu près, toute si-
gnification comme science politique. Aussi
bien les formules générales ou principales de
cet exposé de la société moderne doivent-elles
être considérées comme faisant partie de la
pure doctrine marxiste. Si l'ordre social actuel,
basé juridiquement sur la propriété privée et la
libre concurrence, n'est dans l'histoire de l'hu-
manité qu'une phase particulière, il est cepen-
dant, pour le monde civilisé contemporain, la
phase générale et durable. Tout ce qui, dans
la caractérisation marxiste de la société bour-
geoise et de son évolution, revendique la re-
connaissance sans conditions (c'est-à-dire : in-
dépendante de particularités nationales ou lo-
ET SOCIALDÉMOCRATIR PRATIQUE 5
cales) ferait oonséquemment partie du domaine
de la doctrine pure, tandis que tout ce qui a
rapport aux pliénomènes temporaires et locaux
et aux conjectures, toutes les formes spéciales
de l'évolution, appartiendrait à la science
appliquée. 11 est de mode, depuis quelque
temps, de discréditer toute critique tant soit
peu analytique de la doctrine marxiste, par le
mot : scolastique. Cette façon de faire est très
commode. Mais à notre avis l'examen des idées
et la séparation de l'accidentel du réel sont tou-
jours nécessaires si, du moins, on ne veut pas
que les idées s'affaiblissent ou que les dé-
ductions n'en deviennent des dogmes pétrifiés.
La scolastique n'a pas fait que couper des che-
veux en quatre. Elle n'a pas exclusivement fait
le jeu de l'orthodoxie. Elle a aussi, en ana-
lysant avec netteté les dogmes de la théologie,
aidé beaucoup à la défaite du dogmatisme. Elle
a miné les remparts, dont l'orthodoxie dogma-
tique s'entourait contre le libre esprit de la cri-
tique philosophique. Sur le terrain préparé par
la scolastique a poussé la philosophie de Des-
cartes et de Spinoza. Car il y a deux sortes de
scolastique : l'apologétique et la critique. Cette
dernière a toujours fort déplu à toutes les ortho-
doxies.
En divisant ainsi la doctrine marxiste de la
façon indiquée, nous trouvons un critérium
d'appréciation de certaines formules pour le
système tout entier. Avec chaque formule de la
science pure une pierre fondamentale serait
arrachée, et une grande partie de l'édifice,
privée de ses bases, menacerait ruine. Il n'en
6 SOCIALISME THÉORIQUE
est pas de même des formules de la science
appliquée. Celles-là peuvent tomber sans que le
fondement en soit le moins du monde ébranlé.
D'entières séries de formules de la science ap-
pliquée pourraient disparaître, sans entraîner
dans leur chute les autres parties. Ce qu'il fau-
drait prouver c'est que, dans la construction des
parties moyennes, des fautes aient été com-
mises. Mais où ces fautes-là n'apparaissent pas,
il faut bien conclure, fatalement, que dans les
bases mêmes il y ait quelque chose qui cloche.
Il est en dehors du but du présent livre d'en-
treprendre ce triage systématique jusque dans
ses particularités de détail. Il ne s'agit pas d'un
exposé définitif et d'une critique de la doctrine
marxiste. Il me suffit de caractériser — comme
formant les éléments principaux de ce qui, à
mon avis, constitue l'édifice de la pure science
marxiste — le programme déjà mentionné du
matérialisme historique, la doctrine de la lutte
des classes en général et la lutte de classe entre
bourgeoisie et prolétariat en particulier, ainsi
que la théorie de la plus-value avec la théorie
du mode de ijroduction de la société bourgeoise,
et les tendances évolutionnistes qu'elle com-
porte. Tout comme les formules de la science
appliquée, celles de la science pure diffèrent
entre elles, quant à leur valeur par rapport au
système.
Ainsi nul ne niera que l'élément le plus im-
portant dans les bases du marxisme, pour ainsi
dire : la constitution qui anime le système tout
entier, soit sa spécifique théorie de Vhistoire,
connue sous le nom de : conception matéria-
ET SOCIALDÉMUCRATIE rr.ATIQLE 7
liste de l'histoire. Avec elle se maintient — ou
tombe — le principe môme. Et à mesure qu'elle
subit des restrictions, les autres éléments cons-
titutifs en ressentent le contre-coup. Tout exa-
men de sa valeur doit donc avoir pour point de
départ la question si, et si oui, jusqu'où cette
théorie est admissible.
b) La. théorie matérialiste de l'histoire et la nécessité
historique.
« Nous RAdons, envers nos adver-
saires, à prouver le principe
essentiel (le côté économique)
par eux nié, et alors nous
n'avions pas toujours le temps,
la facilité et Toccasion pour
faire ressortir suffisamment les
autres facteurs participant à
l'action réciproque ».
F. Engels, Lettre de 1890,
publiée dans le « Soz.
Akademiker, » octobre
1895).
La question de l'exactitude de la conception
matérialiste de l'histoire est la question de la
nécessité historique et de ses causes. Etre maté-
rialiste signifie, en premier lieu, dériver la né-
cessité de tout ce qui arrive du mouvement de
la matière.
Le mouvement de la matière, d'après la doc-
trine matérialiste, obéit nécessairement à cer-
taines lois. Nul événement sans son effet néces-
saire, nul effet sans cause matérielle. Mais
comme le mouvement de la matière détermine
réclusion des idées et des tendances de volonté,
8 SOCIALISME THEORIQUE
celles-là aussi, et avec elles tout ce qui arrive,
sont nécessaires dans l'humanité. Ainsi le maté-
rialiste est-il un calviniste sans Dieu. S'il ne
croit pas à la prédestination ordonnée par un
Dieu, il croit pourtant — ei'ûdoit croire — qu'à
partir de n'importe quel moment tout ce qui
arrive désormais est déterminé d'avance par
l'ensemble delà matière existante et par les re-
lations réciproques des forces qu'elle engendre.
L'application du matérialisme dans l'inter-
prétation de l'histoire signifie donc, en premier
lieu, l'affirmation de la nécessité de toutes les
phases et évolutions historiques passées et à
venir. La question, pour le matérialiste, est
uniquement : de quelle façon se manifeste, dans
l'histoire de l'humanité, cette nécessité ? quel
élément ou quels facteurs moteurs y sont déci-
sifs? quelle est la relation réciproque de. ces
divers facteurs et quel est le rôle qui incombe,
dans l'histoire^ à la nature, à l'économie, aux
institutions juridiques et aux idées ?
Marx, à l'endroit déjà indiqué, dit qu'il consi-
dère comme le facteur déterminant les forces
productives matérielles et les conditions de pro-
duction humaines de tout temps. « Le mode de
production de la vie matérielle détermine tout
d'abord le processus social, politique et spiri-
tuel de la vie. Ce n'est pas la conscience des
hommes qui détermine leur être. C'est au con-
traire leur être social qui détermine leur cons-
cience.
« Arrivées à un certain degré de leur dévelop-
pement, les forces productives matérielles de la
société se trouvent en contradiction avec les
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 9
conditions de production existantes, ou, pour
employer le terme juridique, avec les conditions
de propriété au milieu desquelles elles s'étaient
mues jusque là. De formes d'évolution des forces
productives qu'elles étaient, ces conditions se
changent en entraves. C'est alors que le monde
entre dans l'ère d'une révolution sociale. Avec
la modification des bases économiques, le co-
lossal édifice social ( les institutions juridiques
et politiques, auxquelles répondent certaines
formes de la conscience sociale) évolue plus ou
moins rapidement... Une forme sociale n'est ja-
mais détruite avant que toutes les forces pro-
ductives qu'elle peut comprendre ne soient
arrivées à leur développement, et des rela-
tions de production nouvelles ne les rem-
placent pas, tant que leurs conditions maté-
rielles d'existence ne sont pas écloses dans le
sein même de l'ancienne société... Les condi-
tions de production bourgeoises sont la der-
nière forme antagoniste de l'évolution de la
production sociale... mais les forces produc-
tives qui se développent dans le sein de la so-
ciété bourgeoise engendrent en même temps les
conditions matérielles nécessaires à la solution
de cet antagonisme. Avec cette ère sociale, la
phase préhistorique de la société humaine est
donc close » (Avant-propos à Critique de V écono-
mie politique).
Je veux remarquer en passant que la phrase
finale, et le mot u dernière, » dans la phrase
précédente, ne sont que de simples affirmations
dont la valeur n'est pas à prouver. Et pour la
théorie aussi elles sont insignifiantes. Elles font
10 SOCIALISME THÉORIQUE
plutôt partie déjà des applications et nous pou-
vons ici passer outre.
Quant aux autres passages — sans mention-
ner maintenant le « plus ou moins rapidement »
(fort significatif d'ailleurs !) — ce qui attire le
plus l'attention, c'est leur forme apodictique.
Ainsi, dans la seconde phrase de la citation, le
mot « conscience » et le mot « être » sont op-
posés l'un à l'autre d'une façon tellement bru-
tale^ que l'on serait tenté de croire que l'auteur
considère les hommes, purement et simplement,
comme des agents vivants de puissances histo-
riques,dont ils exécutent, bon gré mal gré, l'œu-
vre. Et cette impression n'est que quelque peu
modifiée par une phrase pas reproduite ici
où Marx affirme la nécessité de distinguer,
dans les révolutions sociales, entre la révolution
matérielle dans les conditions de la production
et les « formes idéologiques... » où les hommes
deviennent conscients de ce conflit et le vident
par les armes. Dans l'ensemble, la conscience et
la volonté des hommes apparaissent comme un
facteur absolument subordonné à l'évolution
matérielle.
Nous trouvons une phrase d'une nature non
moins dé.terministe dans l'avant-proposdu pre-
mier volume du « Capital ». « 11 s'agit — dit
l'auteur, en traitant des lois naturelles de la
production capitaliste — de ces tendances qui
se manifestent et se réalisent avec une nécessité
de fer. » Et cependant là où tantôt il était parlé
encore de « loi », il surgit à la fin, et au lieu de
cette conception rigide, une autre, plus souple :
la (e?idance. Et en tournant la page on rencontre
ET SOCIALDEMOCRATrn: PRATIQUE 11
cette affirmation si fréquemment citée, que
la société peut « abréger et adoucir » les maux
de l'enfantement des phases de l'évolution na-
turelle.
Beaucoup plus conditionnel apparaît l'assu-
jettissement des hommes aux conditions de pro-
duction, dans l'exposé que F. Engels (pendant
la vieencorede Marx etd'accord avec lui) donne,
dans sa brochure contre Dühring, du matéria-
lisme historique. 11 dit là, que « les causes der-
nières » (déterminantes) de tous les change-
ments sociaux et des révolutions politiques ne
doivent pas être cherchées dans les têtes dés
hommes, mais dans les changements des
formes de la production et de l'échange. « Der-
nières causes. )> Cela comporte pourtant des
causes coopérantes d'une autre essence, des
causes de deuxième, troisième degré et il est
évident que, plus longue est la série de ces
causes^ plus — quantitativement et qualitati-
vement — limitée est la force déterminatrice
des causes dernières. Le fait de leur action reste
acquis, mais la formation finale des choses ne
dépend pas que de lui. Une action qui est le
résultat de plusieurs forces combinées ne peut
être évaluée avec exactitude que si toutes ces
forces sont connues et peuvent être mises en
compte d'après leur valeur intégrale. Le fait de
ne pas connaître une force, de valeur même
minime, peut — tout mathématicien le sait —
avoir pour conséquences des déviations fort con-
sidérables.
Dans ses écrits ultérieurs, Engels a davan-
tage encore limité la force déterminatrice des
12 SOCIALISME THÉORIQUE
conditions de production. Notamment dans
deux lettres, publiées dans le Sozialistische
Akademiker du mois d'octobre 1895, et dont
Tune date de 1890, l'autre de 1S94. Là sont
énumérées des « formes de droit », des théo-
ries politiques, juridiques, philosophiques, des
considérations religieuses, c'est-à-dire des
dogmes, comme autant de facteurs qui in-
fluencent le cours des luttes historiques et qui,
souvent, en déterminent, « d'une façon prépon-
I devante, l'aspect. » « Ce sont donc d'innombra-
\bles forces, se croisant sans cesse ; un groupe
iinfinide parallélogrammes de forces (Kräftepa-
|rallelogramme), qui engendrent une résultante
I — l'événement historique — laquelle, à son tour,
■peut être considérée comme le produit d'un fac-
teur agissant comme une entité inconsciente
et sans volonté. Car ce que chacune de ces
forces veut est empêché par toutes les autres,
et la résultante de leur action combinée est une
chose qu'aucune d'elles na voulue. » (Lettre
de 1890). « L'évolution politique, juridique, phi-
losophique, religieuse, littéraire, artistique, etc.,
a pour base l'évolution économique. Mais toutes
elles réagissent l'une sur l'autre et sur la base
économicjue. » (Lettre de 1895). On reconnaîtra
que ceci diffère quelque peu de ce que Marx dit
dans les passages cités plus haut.
Personne ne prétendra cependant que Marx
et Engels, à un moment donné, aient perdu de
vue le fait que des facteurs non-économiques
influent sur la marche de l'histoire. On pourrait
invoquer d'innombrables passages de leurs pre-
miers écrits contre une pareille prétention.
ET SOCIALDÉMOCRATIE l'HATloUE iÔ
Mais il s'agit ici de gradations et non pas de
savoir'si l'existence des facteurs idéologiques est
reconnue. Il s'agit de savoir daiis quelle propor-
tion leur influence 6^wetleur signification pour
l'histoire sont reconnues. Et sous ce rapport-là
il est impossible de nier que Marx et Engels, à
leur début, aient attribué aux facteurs non-éco-
nomiques une beaucoup moindre influence sur
l'évolution des sociétés, une réaction de beau-
coup inférieure sur les conditions de la produc-
tion, que dans leurs écrits ultérieurs. Ceci s'ex-
plique par l'évolution naturelle de toute nouvelle
théorie. D'abord ces théories se formulent en
des termes brutaux, apodictiques. Pour se faire
admettre elles doivent démontrer la caducité
des théories anciennes, et dans cette discussion
la partialité et l'exagération s'expliquent par-
faitement.
Dans la citation qui figure comme épigraphe en
tête de ce chapitre, Engels reconnaît le fait sans
détours etil ajoute : « Malheureusement il arrive
trop souvent que l'on pense avoir entièrement
compris une théorie et que l'on croit pouvoir la
défendre telle quelle, dès qu'on s'est familiarisé
avec ses principales formules. » Celui qui, de
notre temps, applique la théorie matérialiste de
l'histoire, doit l'appliquer dans sa forme la plus
développée et non pas dans sa forme primitive,
c'est-à-dire qu'il est obligé de tenir compte —
à côté de l'évolution des forces productives et
des conditions de la production — des concep-
tions juridiques et morales, des traditions histo-
riques et religieuses de chaque époque, des in-
fluences géographiques et des influences natu-
14 SOCIALISME THÉORIQUE
relies autres dont, après tout, la nature humaine
elle-même et ses aptitudes spirituelles font par-
tie. 11 faut d'autant moins perdre de vue cette
obligation qu'il ne s'agit plus uniquement d'ex-
plorer les époques passées de l'histoire, mais
déjà de l'ébauchage d'évolutions futures où
la conception matérialiste de l'histoire doit ser-
vir de poteau indicateur de l'avenir.
Eq face des théories qui traitent la nature
humaine comme une chose déterminée, im-
muable, la critique socialiste a démontré les
grands changements que la nature humaine a
subis aux cours des âges dans les contrées di-
verses, ainsi que la disposition au changement
que manifestent les hommes d'une époque dé-
terminée lorsqu'ils sont placés dans d'autres
conditions de vie. De fait, la nature humaine
est très malléable en ce qui concerne sa facilité
d'adaptation aux conditions naturelles et aux
milieux sociaux nouveaux.
Mais il ne faut pas oublier une chose : là où
il est question de masses aussi énormes que les
nations modernes, avec leurs mœurs et leurs
habitudes — produits d'évolutions millénaires
— on peut s'attendre d'autant moins à un ra-
pide changement de la nature humaine, même
à la suite de très sérieuses révolutions écono-
miques, que les conditions économiques et de
propriété ne constituent qu'une partie du mi-
lieu social qui influe d'une façon déterminante
sur le caractère humain.
Ici encore il faut tenir compte d'une multi-
tude de facteurs, et aux conditions de la pro-
duction et de l'échange que le matérialisme
ET SOCIALDÉMOCRAÏIE PRATIQUE 15
historique invoque en premier lieu comme fac-
teurs d'influence, il faudrait joindre les condi-
tions de groupement territoriales ou d'agglo-
mération, c'est-à-dire la répartition locale de la
population et les relations internationales. Il
est vrai que tous ces facteurs sont déterminés
parles deux premiers, mais, une fois donnés,
ils exercent une réaction propre.
Dans une lettre à Conrad Schmidt, datée du
27 octobre 1890, Friedrich Engels a démontré
d'une manière admirable comment des institu-
tions sociales se transforment, de produits de
l'évolution économique, en facteurs sociaux
ayant un mouvement propre, et qui à leur tour
réagissent sur celles-ci, dont, suivant les cas,
ils peuvent hâter ou retarder l'évolution ou
bien qu'ils peuvent guider dans d'autres direc-
tions. Gomme exemple, il cite en premier lieu
l'Etat, en complétant la définition habituelle
de cette institution === organe de la domination
des classes et de l'oppression, par cette qualifi-
cation très significative : produit de la division
du travail social.
Le matérialisme historique ne nie donc nul-
lement le mouvement propre des facteurs poli-
tiques et idéologiques. Il combat uniquement
l'inconditionnalité de ce mouvement individuel,
et démontre que l'évolution des bases écono-
miques de la vie sociale — conditions de pro-
duction et évolution des classes — exerce fina-
lement, sur révolution de ces facteurs, une in-
fluence prépondérante.
Néanmoins la multiplicité des facteurs de-
meure un fait acquis, et il n'est pas toujours fa-
16 SOCIALISME THÉORIQUE
eile de démontrer leurs relations mutuelles d'une
façon suffisamment détaillée pour qu'il soit pos-
sible d'affirmer exactement d'où, dans un cas
donné, émane la plus considérable force d'impul-
sion. Les causes purement économiques ne font
que créer les prédispositions nécessaires à
l'adaptation de certaines idées, mais il dépend
de la coopération de toute une série d'influences
de quelle façon ces idées se répandront à la
suite et quelle forme elles adopteront. On fait
plus de mal que de bien à l'idée du matéria-
lisme historique en récusant dédaigneusement
et a priori^ en les taxant d'éclectisme, la dé-
monstration positive des influences autres que
celles d'une nature purement économique et
la considération des facteurs économiques
autres que la technique de la production et son
développement prévu. L'éclectisme — sélection
parmi les différents exposés et explications des
phénomènes, n'est souvent que la réaction na-
turelle contre la prétention doctrinaire de vou-
loir tout faire dériver d'une cause unique et de
tout traiter suivant une même méthode. Dès
qu'une semblable prétention se manifeste, l'es-
prit de l'éclectisme se fait jour avec une vio-
lence élémentaire. 11 constitue la rébellion du
bon sens contre la tendance innée de toute
doctrine à rigoureusement comprimer la pen-
sée humaine dans une camisole de force.
Or, plus les facteurs d'essence autre — à côté
des facteurs purement économiques — influent
sur la vie sociale, plus aussi se modifie l'action
de ce que nous appelons la nécessité historique.
Dans la société moderne nous distinguons sous
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 17
ce rapport deux courants capitaux. D'un côté se
manifeste une compréhension toujours plus
nette des lois de l'évolution, et notamment de
l'évolution économique. A cette compréhension
se joint — partiellement comme étant sa cause
même, partiellement comme étant sa consé-
quence— la faculté croissante de diriger l'évo-
lution économique. Au même titre que le phy-
sique, le facteur naturel économique devient, à
mesure que son essence est comprise, de maître
qu'il était, le serviteur des destinées humaines.
Théoriquement la société se trouve, vis-à-vis
de la force d'impulsion économique, plus libre
que jamais, et seule l'antagonisme des intérêts
entre ses éléments divers — la puissance des
intérêts privés et des groupes — empêche de
convertir en liberté pratique cette liberté théo-
rique. Cependant l'intérêt collectif empiète de
plus en plus sur l'intérêt particulier, et, propor-
tionnellement et partout où cela a lieu, l'ac-
tion inconsciente des facteurs économiques di-
minue. Son évolution s'efTectue de plus en plus
vite et de plus en plus facilement. C'est ainsi
que des individus et des peuples soustraient
une partie toujours plus considérable de leur
existence à l'influence d'une nécessité contraire
ou indépendante de leur volonté.
C'est parce que les hommes prêtent une at-
tention toujours grandissante aux facteurs éco-
nomiques, qu'il semble que ceux-ci jouent ac-
tuellement un rôle plus considérable que jadis. 11
n'en est rien pourtant. Cette erreur est engen-
drée par le fait que, de nos jours,, le motif éco-
nomique se manifeste ouvertement, tandis que
18 SOCIALISME THÉORIQUE
jadis il était rendu méconnaissable sous toutes
sortes d'affublements autoritaires et idéolo-
giques.
En idéologies non-déterminées par l'écono-
mie et par la nature agissant comme facteur
économique, la société moderne est plutôt plus
riche que ne l'étaient les sociétés du passé. Les
sciences, les arts, un plus grand nombre de re-
lations sociales sont aujourd'hui beaucoup plus
indépendants de l'économie qu'à n'importe
quelle époque passée. Ou, plus exactement : le
degré de l'évolution actuellement atteint laisse
aux facteurs idéologiques, et plus particulière-
ment aux éthiques, le champ plus libre qu'au-
paravant pour une activité indépendante. Gon-
séquemment la connexité causale entre l'évolu-
tion technicoéconomique et l'évolution des
autres institutions sociales devient toujours
plus indirecte, et c'est ainsi que les nécessités
naturelles de la première déterminent de moins
en rnoins le développement de la dernière.
Le a le faut d'airain de l'histoire, subit ainsi
une restriction qui, disons-le tout de suite, si-
gnifie pour la pratique de. la social-démocratie
non pas une diminution, mais une augmenta-
tion et une qualification de ses devoirs politico-
sociaux.
Quoiqu'il en soit, nous voyons aujourd'hui la
conception matérialiste de Thistoiresous un as-
pect autre qu'elle n'avait au début, quand elle fut
présentée par ses promoteurs. Dans l'esprit de
ceux-ci mêmes elle a subi une évolution et ils ont
restreint sa signification absolutiste. C'est là,
nous l'avons démontré, le sort de toute théorie.
ET SOCIALDÉMOCRATIE IT.ATIQUE 19
Ce serait faire un grand pas en arrière que de se
détourner de la forme plus mûre que leur a
donnée Engels dans ses lettres — lettres que
publia le Sozialistische Akademiker — pour
en revenir aux définitions originales et leur
donner, en invoquant ces définitions, un sens
« monistique ». 11 faudrait plutôt compléter,
par ces lettres, les définitions primitives. L'idée
fondamentale de la théorie ne perdrait pour cela
rien de son unité, tandis que la théorie elle-
même y gagnerait en valeur scientifique. Par
ses compléments mêmes elle devient réellement
une théorie de conception historique scienti-
fique. Dans sa forme première elle pouvait de-
venir, dans la main d'un Marx, la clé pour de
grandioses découvertes historiques, mais son
génie même eût été entraîné par elle dans toutes
sortes d'erreurs. A plus forte raison tous ceux
qui ne disposent ni de son génie, ni de son sa-
voir. Comme base scientifique de la théorie so-
cialiste, la conception matérialiste de l'histoire
ne peut plus aujourd'hui valoir qu'élargie, et
toutes ses applications éventuellement projetées
sans égards, ou avec des égards insuffisants
pour sa signification intégrale — influence ré-
ciproque de causes et d'effets des facteurs ma-
tériels et idéologiques — sont, par conséquence,
à corriger, soit qu'elles émanent des promo-
teurs mêmes de la théorie, soit de personnes
autres.
20 SOCIALISME THÉORIQUE
Ce qui précède était écrit déjà quand je reçus
le fascicule d'octobre 1898 des Deutschen
Worte, contenant un article de Wolfgang
Heine sur La Philosopliie de lliistolre de Paul
Barlli et ses objections contre le marxisme.
Heine, dans son article, défend la conception
de l'histoire marxienne contre le professeur
de Leipzig, qui reproche à Marx d'avoir donné
à la conception du « matériel » une signification
restrictive exclusivement technico-économique^
de sorte qu'elle devrait plutôt être définie : con-
ception économique de l'histoire. A cette re-
marque dy professeur Barth, Heine oppose les
lettres sus-mentionnées d'Engels (lettres datées
de 1890 et de 1895), et il les complète- par
quelques observations personnelles fort remar-
quables concernant les preuves isolées du
marxisme et l'origine, le développement et les
facultés actives des idéologies. A son avis, la
théorie marxiste pourrait faire à l'idéologie des
concessions plus considérables qu'elle n'en a
fait jusqu'ici, sans pour cela perdre de son
unité de conception, et elle devra lui faire ces
concessions afin de conserver son rang de
théorie scientifique, rendant aux réalités l'hom-
mage qui leur est dû. Il ne s'agit pas de savoir
si les auteurs marxistes ont partout reconnu et
démontré de façon satisfaisante l'indéniable
connexité entre l'influence des idées tradition-
ET SOCIALDÉMOCRÂTIE PRATIQUE ""li
nelles et les phénomènes économiques nou-
veaux, mais si cette reconnaissance incondition-
nelle est à sa place dans le système de la
conception matérialiste de l'histoire.
Au point de vue du principe la question est in-
contestablement posée correctement. Il s'agit
ici, comme, de fait, partout en matière de
science, d'une question limitative. De même
façon Karl Kautsky pose la question dans son
étude : Qu'est-ce que la conception matérialiste
de [histoire peut accomplir ? Cependant il faut
toujours garder en vue qu'originellement la
question ne fut pas posée dans cette forme res-
trictive^ et qu'on attribua au facteur technico-
économique une force déterminatrice quasi-
illimitée dans l'histoire.
D'après Heine il s'agit uniquement de la
connexité quantitative entre ces facteurs déter-
minateurs, et, ajoute-t-il, la solution a « plus
d'importance pratique que théorique ».
Je proposerais de remplacer « plus que » par
« autant que ». Pour le reste, je partage l'opinion
qu'il s'agit ici d'une question d'une importance
pratique considérable. 11 est de grande impor-
tance pratique, en effet, derectifier — en propor-
tion des connexités quantitatives connues des
autres facteurs — des sentences formulées à la
suite d'une portée historique exagérée attribuée
au facteur technico-économique. Il ne suffit
pas que la pratique rectifie la théorie ; la théorie,
si elle veut avoir la moindre valeur, doit s'ha-
bituer à reconnaître la valeur de la rectifica-
tion.
Finalement la question se pose de savoir
22 SOCIALISME THÉORIQUE
jusqu'à quel point la conception matérialiste de
Fhistoirea droit encore à ce nom, si Ton continue
à l'élargir de la façon indiquée en y introduisant
d'autres facteurs. De fait elle n'est plus, depuis
les explications données par Engels^ purement
matérialiste et, moins encore purement écono-
mique. Je ne nie pas que le nom et la chose ne
s'adaptent pas complètement. Mais je cherche
le progrès non pas dans l'effacement, mais
dans la précision toujours plus grande des idées,
et comme il s'agit avant tout, dans la définition
d'une théorie historique, de faire ressortir en
quoi elle se distingue des autres, j'adopterais,
comme la plus indiquée des définitions, celle
formulée par Barth ; « conception économi-
que de l'histoire » pour la théorie historique
marxienne.
Dans l'importance qu'elle attribue à l'éco-
nomie réside sa signification ; de la connais-
sance et de l'appréciation des faits économiques
résultent ses accomplissements considérables
pour la science de l'histoire, et l'élargissement
que lui doit cette partie du savoir humain. « Con-
ception économique de l'histoire » ne signifie pas
forcément que des forces économiques seVles,
et des impulsions économiques seules soient
reconnues, mais cela veut dire simplement que
l'économie est toujours le facteur déterminant
suprême et le point de départ de tous les grands
mouvementshistoriques. A la formule : «concep-
tion matérialistede l'histoire » sontinhèrents,par
avance, tous lesjmalentendus qui s'attachent fa-
talement à l'idée « matérialisme». Le matéria-
lisme philosophique ou physiologique est dé-
ET SOCTALDÉMOCRATIE PRATIQUE 23
terministe, la conception historique marxiste
ne l'est pas, et elle n'attribue pas aux bases éco-
nomiques de l'existence des peuples une in-
iluence déterminatrice inconditionnelle sur les
formes de cette existence.
c) La doctrine marxiste de la latte des classes et du
développement du capital.
Sur le fondement de la conception matéria-
liste de l'histoire se base la doctrine des luttes
déclasse. « Il est de fait — écrit Engels dans son
A?iti-Dühring — que jusqu'ici l'histoire tout en-
tière {\) était l'histoire de luttes de classe et que
ces classes combattantes sont toujours le pro-
duit des conditions et des relations de produc-
tion, en un mot : des conditions économiques
de leur époque. » Dans la société moderne c'est
la lutte de classe entre les détenteurs capita-
listes des moyens de production et les produc-
teurs spoliés, les salariés, qui, sous ce rapport,la
marque de son sceau. Pour la première de ces
deux classes Marx a emprunté la qualification
de « bourgeoisie » et pour la seconde celle de
« prolétariat » à la France, où, à l'époque où il
élaborait sa théorie, ces deux termes étaient déjà
employés de préférence par les socialistes de ce
(1) Dans la quatrième édition de son étude : L'évolution du
socialisme, l'auteur a ajouté à cet endroit : « à l'exception des
époques primordiales ».
24 SOCIALISME THÉORIQUE
pays. Cette lutte de classe entre bourgeoisie et
prolétariat représente, humanisé, l'antagonisme
qui existe dans, les conditions de production ac-
tuelles, c'est-à-dire entre le caractère privé du
mode d'appropriation et le caractère social du
mode diQ production. Les moyens de production
sont la propriété de quelques capitalistes qui
s'approprient les bénéfices de la production, tan-
dis que cette production elle-même est devenue
une opération sociale, c'est-à-dire une fabrica-
tion, par beaucoup, d'objets de consommation,
avec, pour point de départ, une division et une
organisation systématiques du travail. Et cette
contradiction en comporte — ou bien a pour
complément — une autre : la division et l'or-
ganisation systématiques du travail dans l'in-
térieur des lieux de production (atelier, fabri-
que, etc.), sont en contradiction avec la vente
au hasard des produits sur les marchés.
Le point de départ de la lutte de. classe
entre capitalistes et ouvriers est dans l'antago-
nisme des intérêts, résultant du mode d'exploi-
tation des derniers par les premiers. L'examen
de ce mode d'exploitation conduit à la théorie
de la valeur et à celle de la production et de
l'appropriation de la plus-value.
Ce qui caractérise la production capitaliste
et l'ordre social qui repose sur elle, c'est que,
économiquement, les hommes se trouvent gé-
néralement opposés les uns aux autres en leurs
qualités respectives d'acheteurs et de vendeurs.
Elle ne reconnaît pas, dans la vie sociale, des
conditions formellement légales de dépen-
dance, mais c/^/«27 cette dépendance existe, ré-
ET SOCIALDEMOCRATIE PRATIQUE "ID
sultante de conditions purement économiques,
telles que différence de situation matérielle,
(^^onditions de salaires, etc. L'ouvrier vend
au capitaliste ses facultés productrices pour
un certain temps et sous certaines conditions,
à un prix convenu : le salaire. Le capita-
liste vend, sur le marché, la masse des pro-
duits confectionnée par l'ouvrier, c'est-à-dire
par l'ensemble des ouvriers qu'il emploie, à un
prix qui, généralement — condition essentielle
à la prospérité de son entreprise — excède la
somme que lui a coûtée leur fabrication.
Voyons quel est cet excédent.
D'après Marx il constitue la' plus-value du
travail produit par l'ouvrier. Les denrées sont
vendues sur le marché à un prix déterminé par
la valeur du travail qu'elles représentent, déter-
mination qui a pour base le temps employé à la
fabrication. Ce que le capitaliste a mis dans la
production de travail passé — nous pourrions
aussi dire }7iort — sous forme de matières pre-
mières, de matières auxiliaires, d'usure des
machines, de loyer et autres faux-frais, reparaît
invarié dans la valeur des produits. 11 n'en est
pas de même pour le travail vivant employé.
Celui-ci a coûté au capitaliste le salaire du tra-
vail et il lui rapporte un revenu excédant ce
salaire ; la contre-valeur de la valeur du. travail.
La valeur du travail est la valeur de la somme
de travail que contient le produit ; le salaire du
travail est le prix d'achat de la foi'ce de travail
dépensée dans la production. Le prix (éven-
tuellement la valeur) de la force de travail est
fixé par les frais d'entretien du travailleur, dé-
2
20 SOCIALISME THÉORIQUE
terminés à leur tour par ses besoins histori-
quement développés. La différence entre la
contre-valeur (produit) de la valrur du travail
et le salaire constitue lOi plus-value, que l'effort
tout naturel du capitaliste tend à toujours aug-
rrienter et, de toute façon, à ne jamais laisser
diminuer.
Or, sur le marché, la concurrence pèse tou-
jours sur le prix des denrées, et un accroissement
du débit ne peut presquejamais être obtenu sans
aller de pair avec une diminution des frais de
production. Le capitaliste peut effectuer cette
diminution de trois façons différentes : réduc-
tion des salaires, augmentation des heures de
travail, augmentation de la productivité du
travail. Comme pour le premier et le second de
ces expédients il est toujours des limites, toute
l'énergie du capitaliste se dirige forcément vers
le troisième. L'organisation meilleure du tra-
vail, sa 'condensation, le perfectionnement de
la machinerie, voilà, dans la société capitaliste
contemporaine, les moyens principaux pour
réduire les frais de la production. 11 en résulte
ce que Marx appelle un changement dans « la
composition organique du capital ». La pro-
portion de la partie du capital employée à
l'achat des matières premières, des moyens de
production, etc., augmente, tandis que la partie
destinée au payement des salaires baisse ; la
même masse de produits est obtenue par moins
de travailleurs^une masse augmentée de produits
est obtenue par le même nombre et parfois par
un nombre également diminué de travailleurs.
La proportion entre la plus-value et la partie
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE ^/
du capital destinée aux salaires est appelée par
Marx : quote-part de plus-value ou rVexploita-
tion, la proportion entre la plus-value et le ca-
pital tout entier mis dans l'entreprise, est par
luiqualiOée : quote-part de profit. De ce qui pré-
cède il ressort clairement que la quote-part de
plus-value peut aug'menter,en même temps que
la quote-part de profit baisse.
D'après la nature même des diverses branches
de production, nous voyons une composition
organique très variée du capital. 11 est des en-
treprises où une partie tout à fait dispropor-
tionnée du capital est dépensée pour des moyens
de production, des matières premières, etc.,
tandis qu'une partie relativement petite du ca-
pital est réservée pour les salaires. Ailleurs, les
salaires constituent la plus grande partie du
capital employé. Les premières représentent
des compositions organiques supérieures, les
secondes des compositions organiques i)ifé-
rieures du capital. Si la proportion relative
entre la plus-value réalisée et le salaire était
toujours égale, les quotes-parts de profit dans
ces dernières entreprises dépasseraient souvent
et de beaucoup celles des premières. Mais cela
n'est pas le cas. De fait les denrées, dans la
société capitaliste moderne, ne sont pas échan-
gées contre leur valeur de travail, mais elles
sont vendues kXenv prix de production, consis-
tant en leur prix de revient (salaire, plus le prix
du travail mort), augmenté d'un surplus qui
correspond au profit moyen de l'ensemble de
la production sociale, ou à la quote-part de
profit dans ces branches de production où la
28 SOCIALISME THÉORIQUE
composition organique du capital indique une
proportion moyenne entre le capital-salaire et
le reste du capital employé. Les prix des den-
rées^ dans les diverses branches de produc-
tion, ne sont donc pas toujours déterminés de
façon égale par leur valeur. Dans les unes elles
sont toujours au-dessous, dans telles autres
toujours au-dessus de leur valeur et dans les
seules branches de production d'une composi-
tion organique moyenne du capital, elles ap-
prochent de leur valeur. La loi de la valeur
disparaît complètement de la conscience des
producteurs. Elle n'agit plus que derrière leur
dos, tandis que, à des intervalles plutôt longs,
la proportion de la quote-part de profit moyenne
se règle sur elle.
Les lois de contrainte de la concurrence et
la croissante richesse en capitaux de la so-
ciété déterminent une baisse incessante des
quotes-parts de profit, baisse ralentie parfois par
des forces contraires, mais point arrêtée de
manière durable. La surproduction de capital
va de pair avec la surabondance de travailleurs.
Une centralisation toujours plus accentuée se
produit dans l'industrie, le commerce et l'agri-
culture, et de plus en plus les petits capitalistes
sont expropriés par les grands. Des crises pé-
riodiques, provoquées par l'anarchie dans la
production jointe à la consommation insuffi-
sante chez les masses, deviennent de plus en
plus violentes et ruineuses, et elles précipitent,
par la suppression d'innombrables petits capi-
talistes, le processus de la centralisation et de
l'expropriation. D'une part se généralise la
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 29
forme collectiviste — coopérative — du mode
de travail, et d'autre part s'accroît « avec l'in-
cessante diminution du nombre des magnats du
capital, qui usurpent et monopolisent tous les
avantages de ce processus de transformation,
la somme de misère, d'oppression, d'esclavage,
de la dégradation, d'exploitation mais aussi
d'irritation chez la toujours plus nombreuse
classe ouvrière, formée, unie et organisée par
le mécanisme même de la production capita-
liste. » C'est ainsi que l'évolution tend vers un
point où le monopole du capital se transforme
en entrave du mode de production qui s'est
développé à ses côtés, et où la centralisation
des moyens de production et la socialisation du
travail deviennent incompatibles avec leur
cadre capitaliste. Ce cadre est alors brisé, les
expropriateurs et les usurpateurs sont expro-
priés par le peuple, la propriété privée capita-
liste est supprimée.
C'est là, d'après Marx, la tendance historique
du mode de production, c'est-à-dire d'appro-
priation capitaliste. La classe, appelée à réa-
liser l'expropriation de la classe capitaliste et
la transformation de la propriété capitaliste
en propriété commune, est la classe des ou-
vriers salariés, le prolétariat. Pour ce faire il
doit s'organiser en parti politique de classe.
Cette classe s'empare à un moment donné du
pouvoir « et transforme, en premier lieu, les
moyens de production en propriété de l'Etat.
Mais, en ce faisant, le prolétariat se supprime
lui-même en tant que prolétariat ; il supprime
toutes les distinctions et tous les contrastes de
30 SOCIALISME THÉORIQUE
classe et par cela même l'Etat en tant qu'Etat. »
La lutte pour l'existence individuelle avec ses
conflits et ses excès prend fin ; l'Etat n'a plus
rien à opprimer et « s'éteint. » (Engels, Evolu-
tion du socialisme).
Voilà, autant que possible condensés, les prin-
cipaux passages de cette partie de la doctrine
marxiste, que nous devons encore considérer
comme de la théorie pure du socialisme qui est
basé sur elle. Pas plus que la théorie matéria-
liste de l'histoire — bien moins même — cette
partie n'est, du premier coup et dans sa
forme accomplie, sortie de la tète de ses pro-
moteurs. Plus facilement encore que pour cette
autre, on peut ici démontrer l'évolutioTi delà
doctrine, qui, en maintenant ses points de vue
principaux, consiste en la restriction des apo-
dictiques sentences primitives. Jusqu'à un cer-
tain point cette modification de leur doctrine a
été reconnue par Marx et Engels eux-mêmes.
Dans l'avant-propos du Capital (1867), dans
l'avant-propos de l'édition nouvelle du Mani-
feste communiste (1872), dans l'avant-propos et
dans une note de l'édition nouvelle de La
misère de la philosophie (1884), et dans l'avant-
propos de i( Les luttes de classe dans la Révolu-
tion fixmçaise » (1895), sont indiqués quelques-
uns des changements qui se sont opérés, dans
le courant des années et relativement à cer-
ET SOGIALDÉMOCRATIQUE PRATIQUE ?A
taines questions essentielles, dans la manière
de voir de Marx et d'Engels.
Mais toutes les variations à constater là et
ailleurs, relativement à certaines parties et pré-
visions de la doctrine, n'ont pas été reconnues
dans sa formulation définitive. Pour ne citer
qu'un exemple : dans l'avant-propos à l'édition
nouvelle du Manifeste commimiste, Marx et
Engels s'expriment comme suit au sujet du
programme révolutionnaire que contient ce
manifeste : « Etant donné l'immense dévelop-
pement de la grande industrie dans les der-
nières 25 années, et l'organisation de parti de
la classe ouvrière qui l'a suivi ; étant données
les expériences pratiques, d'abord de la Révolu-
tion de février et beaucoup plus encore de la
Commune de Paris, où le prolétariat, pour la
première fois et pendant deux mois, a détenu
iepouvoirpolitique — ce programme, à plus d'un
endroit, ne répond plus aux nécessités du mo-
ment. La Commune de Paris notamment a fourni
la preuve que la classe ouvrière ne peut pas
simplement s'emparer de la machine de l'Etat
et la mettre en mouvement pour son propre
compte ».
Gela fut écrit en 1872. Mais cinq ans plus
tard, dans son pamphlet contre Dühring,
Engels dit sans plus de façon : « Le prolétariat
s'empare du pouvoir public et transforme, en
premier lieu, les moyens de production en pro-
priété de l'Etat. » Et dans la nouvelle édition des
Révélations sur le procès des communistes,
Engels reproduit (en 1885) un programme ré-
volutionnaire de 1848, rédigé suivant les vieilles
32 SOCIALISME THÉORIQUE
conceptions, ainsi qu'une circulaire, conçue
dans le même sens et émanant du Comité
exécutif de la Fédération communiste. Yovi \^-
coniquement Engels dit, au sujet du pro-
gramme, qu' « aujourd'hui encore beaucoup de
personnes peuvent y apprendre quelque chose »
et de la circulaire, que: « beaucoup de choses
dites là-dedans sont encore de saison aujour-
d'hui. » On peut bien maintenant renvoyer
aux expresssions « en premier lieu » — « beau-
coup de personnes» — «beaucoup de choses »
et déclarer que ces passages ne doivent pas
être pris à la lettre. Mais cela n'atténue pas
les faits. Marx et Engels se sont bornés à tout
juste indiquer, et, parfois, à reconnaître par
rapport à certains points seulement, l'influence
que les changements — par eux reconnus
— dans les faits, et la meilleure compréhension
des faits, doivent exercer sur la formulation
et l'application delà théorie. Et sous ce dernier
rapport aussi les contradictions, chez eux, ne
font pas défaut. Ils ont laissé à leurs succes-
seurs la tâche de rétablir l'unité dans la théo-
rie et l'accord entre la théorie et la pratique.
Cette tâche ne peut être accomplie que si
l'on se rend compte, sans réticence aucune,
des lacunes et des contradictions dans la théo-
rie. En d'autres termes: le développement et le
perfectionnement de la doctrine marxiste doit
commencer par sa critique. Aujourd'hui on peut
tout prouver par les écrits de Marx et d'Engels.
Pour les apologistes et les avocassiers littéraires
cela est fort commode évidemment. Mais celui
qui a conservé ne fût-ce qu'un peu de sens theo-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 33
rique, celui pour qui le caractère scientifique du
socialisme n'estpas « uniquement un objet de pa-
rade que l'on sort en des occasions solennelles
de l'armoire, sans y faire la moindre attention
le reste du temps », celui-là éprouvera le be-
soin — dès qu'il aura découvert ces contradic-
tions — de déblayer le terrain. En cela, et non
pas en la sempiternelle répétition des paroles
du maître, consiste le devoir des disciples.
C'est en ce sens que dans les pages suivantes
est entreprise la critique de quelques éléments
de la doctrine marxiste. Comme je voulais
donner à cette étude — écrite, en premier
lieu, pour des ouvriers — des proportions
restreintes, et qu'il m'a fallu l'écrire en quel-
ques semaines, je tiens à déclarer ici que je
n'ai pas même essayé de traiter mon sujet jus-
qu'à l'épuiser. Et je ne prétends pas non plus
que ma critique soit originale. La majeure par-
tie — sinon le tout — de ce qui suit a été traitée
déjà ou du moins a été indiquée par d'autres,
quant au fond de la question. Sous ce rapport la
justification de cette étude n'est pas qu'elle ré-
vèle des choses jusqu'ici inconnues, mais qu'elle
constate les découvertes déjà faites.
Et cela aussi est nécessaire. Ce fut je crois
Marx lui-même qui un jour, en traitant de la
destinée des théories, écrivit : « L'aimée de
Moor ne doit mourir que par la main de
Moor. y> De même, les erreurs d'une doctrine
ne peuvent être considérées comme élaguées
que lorsqu'elles sont reconnues par les adhé-
rents mêmes de la doctrine.
Cette reconnaissance ne signifie nullement la
^^' SOCIALISME THÉORIQUE ^i
déchéance de la doctrine. II se pourrait fort ^
bien, une fois les erreurs écartées, que, pour me
servir d'une boutade de Lassalle, ce fût tout
de même Marx qui finalement ait raison contre
Marx.
CHAPITRE II
LE MARXISME ET LA DLVLECTIQUE HEGELIENNE,
a) Les pièges de la méthode hègélio-dialectique.
« Pendant de longs débats, qui
souvent nous faisaient passer
la nuit, je l'infectais, à son
grand détriment, d'hégélia-
nisme. »
IUrl Marx sur Prou-
dhon.
La conception marxiste de l'histoire et la doc-
trine socialiste sur elle basée furent ébauchées
dans leurs formes primitives, dans les années
1S44-47, à une époque où l'Europe occidentale
et centrale éprouvaient une grande efferves-
cence révolutionnaire. Elles peuvent être quali-
fiées comme le produit le plus radical de cette
période.
Cette époque, en Allemagne, était celle du
libéralisme bourgeois grandissant. Comme dans
d'autres pays, le credo idéologique des classes
en révolte contre l'ordre des choses établi
dépassait de beaucoup les aspirations pratiques
36 SOCIALISME THEORIQUE
de cette classe. La bourgeoisie, dans laquelle
doivent être comprises les larges couches des
classes non féodales et non salariées, luttait
contre l'absolutisme étatiste encore mi-féodal.
Son credo philosophique commençait par la
négation de l'absolu pour finir par la néga-
tion de l'Etat.
Le courant philosophique, qui en Max Stirner
trouva dans cette direction son représentant le
plus radical, est connu comme la gauche radi-
cale de la philosophie hégélienne. Gomme on
peut le voir chez Engels, qui, comme Marx, a
vécu pendant un certain temps dans ce milieu,
— tous deux fréquentaient à Berlin les « Liber-
taires » (Freien) du cabaret de Hippel — les
représentants de cette tendance rejetaient le
système de Hegel, tout en se complaisant d'au-
tant plus dans sa dialectique, jusqu'au moment
où, d'un côté la lutte pratique contre la
religion positive (à cette époque une des
formes principales de la lutte politique), et
d'autre part l'influence de Ludwig Feuerbach,
les conduisirent à la reconnaissance sans ré-
serve du matérialisme. Cependant, Marx et En-
gels ne s'arrêtèrent pas au matérialisme tou-
jours physiologique encore de Feuerbach, mais
ils développèrent, à l'aide de la dialectique (dé-
barrassée de son caractère mystique) et sous
l'influence de la lutte de classes — qui à cette
époque avait pour théâtre la France et l'Angle-
terre — leur théorie du matérialisme historique.
Engels a fait ressortir avec beaucoup d'éner-
gie la part qu'a eue la méthode dialectique
dans les origines de cette théorie. D'après
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 37
l'exemple de Hegel il distingue entre l'observa-
tion métaphysique et l'observation dialectique
des faits, et il caractérise la première de ces
deux méthodes en disant qu'elle envisage les
faits isolés ou leurs images,, les idées, comme
des choses immuables créées une fois pour
toutes.
La seconde méthode, au contraire, les envi-
sage dans leur connexité, leurs variations, leurs
transformations, et révèle le fait que les deux
pôles d'une antithèse, comme le positif et le
négatif, se pénètrent réciproquement malgré la
contradiction. Mais tandis qu'Hegel considé-
rait la dialectique comme l'auto-développement
de l'idée, la dialectique idéologique devint, chez
Marx et Engels, la réflexion consciente du mou-
vement dialectique du monde réel, et remit
ainsi « sur ses pieds » la dialectique hégélienne.
Ainsi s'exprime Engels dans son écrit :
« Ludwig Feuer bach et la fin de la philosophie
classique. »
Mais cette « remise sur pieds » de la dialec-
tique n'est pas une chose si simple. De quelque
façon que les choses se comportent dans la
réalité, dès que nous quittons le domaine des
faits démontrables par l'expérience et que nos
pensées vont au-delà, nous arrivons dans le
monde des idées déductives, et si alors nous
suivons les lois de la dialectique, nous retom-
bons, avant de nous en apercevoir, dans les
pièges de 1' « auto-développement de l'idée ».
C'estici qu'est le grand danger scientifique de la
logique antithétique hégélienne. Les formules
ont beau être utilisables, occasionnellement,
3
öö SOCIALISME THEORIQUE
pour la démonstration des rapports réciproques
et des développements de certaines choses
réelles. Elles peuvent avoir été d'une grande
utilité pour la formulation de problèmes scien-
tiOques et avoir donné l'impulsion vers d'im-
portantes découvertes. Mais dès que, avec ces
formules pour point de départ, des développe-
ments déductifs sont faits, le danger des cons-
tructions arbitraires renaît. Ce danger devient
plus grand à mesure qu'est plus compliqué le
sujet du développement duquel il s'agit. Lors-
qu'il s'agit de choses simples, l'expérience et la
faculté du jugement logique nous protègent gé-
néralement contre le danger de nous laisser
entraîner par des formules d'analogie, comme
par exemple « négation de la négation » et à
des inductions concernant leur variabilité, en
dehors des limites de la vraisemblance. Au con-
traire, plus un objet est compliqué, plus consi-
dérable le nombre de ses éléments, plus hété-
rogène sa nature et plus multiples les origines
de son activité, moins ces formules peuvent nous
instruire sur ses développements, car d'autant
plus difficile devient tout critérium d'apprécia-
tion.
Ce qui ne signifie pas qu'il faille dénier tout
mérite à la dialectique hégélienne. Peut-être
bien que Fr. A. Lange l'a appréciée de la façon
la plus juste lorsqu'il écrivit dans son « Arbeiter
frage » que l'on pourrait appeler la philosophie
historique hégélienne, avec ses conceptions
fondamentales « presque une découverte an-
thropologique )). Mais Lange a aussi presque
mis le doigt sur la blessure en ajoutant que
ET SÔCIALDÉMOCRATIE TRATIQUE 39
« pas plus dans la vie de l'individu que dans
riiistoire, le développement par l'antithèse ne
se fait ni aussi facilement et radicalement, ni
aussi précis et symétrique que dans la cons-
truction spéculative ». Tout marxiste recon-
naîtra aujourd'hui cette vérité quant au passé,
mais en ce qui est de l'avenir et même d'un
avenir très prochain, il en sera différemment,
à en croire la doctrine marxiste. Le Manifeste
Communiste proclama, en 1847, « que la révo-
lution bou-rgeoise à la veille de laquelle se
trouve l'Allemagne, étant donnés le développe-
ment du prolétariat et l'état avancé de la civili-
sation européenne, ne pourra être que le prolo-
gue immédiat d'une révolution prolétarienne. »
Cette auto-suggestion historique, tellement
erronée que le premier visionnaire politique
venu ne pourrait guère trouver mieux, serait
incompréhensible chez un Marx, qui à cette
époque, avait déjà sérieusement étudié l'écono-
mie, si on ne devait pas voir en elle le pro-
duit d'un reste de la dialectique antithétique
hégélienne, dont Marx, pas plus qu'Engels
n'a jamais su complètement se défaire. En
ces temps d'effervescence générale cela lui a
été d'autant plus fatal. Nous voyons ici non
pas une simple exagération de la portée espérée
d'une action politique, — excusalole après tout
chez des chefs de parti passionnés et qui, les
circonstances aidant, les a parfois conduits à
des résultats surprenants — mais l'escomptage
purement spéculatif de l'aboutissement d'une
évolution économique ^\ sociale ^\ avait à peine
commencé. Ce qui aurait eu besoin de plusieurs
40 SOCIALISME THÉORIQUE
générations pour aboutir, était déjà considéré,
sous le jour de la philosophie de l'évolution
antithétique, comme le résultat immédiat d'une
révolution politique qui devait encore assurer
à la classe bourgeoise l'espace nécessaire à son
développement. Et si Marx et Engels, deux ans
seulement après la confection du manifeste, se
virent obligés, lors de la scission dans la
« Fédération Communiste », de parler à leurs
adversaires dans la Fédération de la forme en-
core non développée (unentwickelte Gestalt)
du prolétariat allemand » et de s'opposer à ce
qu'on fît de Texpression prolétariat « une chose
sainte », cette contradiction doit être en pre-
mier lieu considérée comme le résultat d'une
déception momentanée. Cette contradiction
entre la maturité réelle et la maturité hypothé-
tique de l'évolution s'est répétée plusieurs fois
encore, sous d'autres formes.
Comme il s'agit ici d'un point qui a le plus
influencé mon appréciation de la doctrine
marxo-engélienne, je veux citer un exemple
de date récente.
Au cours d'une polémique avec un jeune
socialdémocrate de l'Allemagne du sud, Franz
Mehring a dernièrement reproduit, dans la
« Leipziger Volkszeitung » un passage de
l'avant-propos à la seconde édition de l'écrit
d'Engels : « La question de T habitation », préface
où Engels parle de « l'existence d'un certain
socialisme petit-bourgeois » dans la socialdé-
mocratie allemande et qui, « jusque dans la
fraction au Reichstag », est représentée. Engels
fait ressortir le caractère petit-bourgeois de
ET SOCIAI.DEMOCRATIE TRATIQUE 41
cette tendance en exposant que, tout en recon-
naissant pour exactes les conceptions fonda-
mentales du socialisme moderne, elle remet à
une époque éloignée ses réalisations, ce qui
signifie que, « pour le présent, on en serait
réduit à du simple rapiéçage social ». Engels
trouvait cette tendance assez explicable pour
TAUemagne^ mais en même temps peu dan-
gereuse, étant donné « le merveilleux bon
sens » des travailleurs allemands. Mehring voit
dans cette déclaration une allusion à la discus-
sion alors récente, dans la social-démocratie
allemande, de la question des subventions aux
compagnies transatlantiques, discussion qu'il
dit être « le premier exposé sérieux de la poli-
tique pratique et de la tactique prolétarienne
révolutionnaire. » Ce que Engels dit à l'endroit
cité est ce que les représentants de la tendance
prolétarienne révolutionnaire, dont il se ré-
clame, « pensent et veulent» : séparation d'avec
les ainsi qualifiés ((socialistes petits-bourgeois ».
On ne peut pas nier que Mehring donne une
interprétation exacte du passage précité d'En-
gels. C'est ainsi qu'à l'époque — janvier 1897
— Engels envisageait la situation. Et quinze
mois auparavant il avait reproduit, dans l'édi-
tion nouvelle des (.(Révélations sur le procès des
Communistes », les deux circulaires de mars et
de juin -1851, rédigées par Marx et lui, et où la
« révolution en permanence )> est proclamée
devoir être la politique du prolétariat révolu-
tionnaire. Et dans l'avant-propos Engels affir-
mait que beaucoup de choses dites dans ces
circulaires seraient encore de àaison dans la très
4!2 SOCIALISME THÉORIQUE
prochaine « commotion européenne ». 11 pré-
sentait la guerre de 1870-71 comme la dernière
commotion antérieure de ce genre, estimant
d'ailleurs que les intervalles entre les révolu-
tions européennes étaient, dans notre siècle, de
15 à 18 ans.
Ceci fut écrit dans les années 1885-87. Peu
d'années après éclata dans la social-démocratie
allemande le conflit avec les jeunes. Latent
depuis quelque temps déjà, il devenait aigu
en 1890 lors des discussions sur la célébration
du l*'^ mai.
Que la majorité des « jeunes » croyaient loya-
lement agir dans le sens d'Engels en combat-
tant « l'opportunisme » de la fraction au
Reichstag, personne ne le niera aujourd'hui.
Lorsqu'ils dénonçaient la majorité de cette
fraction comme petit-bourgeoise, qui donc était
leur autorité sinon Engels? Puisqu'elle se com-
posait précisément des personnages qui, dans
l'affaire des subventions aux compagnies trans-
atlantiques formaient la majorité. Mais lorsque
la rédaction de la « Sachsische Arbeiterzeitung »
invoqua en dernier ressort l'opinion d'Engels,
la réplique de celui-ci — Mehring en sait
quelque chose — différait du tout au tout du
passage cité à l'appui. Engels qualitia le mou-
vement des « jeunes » de simple « révolte de
littérateurs et d'étudiants » et proclama que' ce
qui, de ce côté, était reproché à la fraction,
était tout au plus des bagatelles. Libre à la
« Sachsische Arbeiterzeitung » d'espérer la dé-
faite, par le bon sens des travailleurs allemands,
de la tendance parlementaire utilitaire dans la
ET SOCIALDÉMOCRATIE riWTIQUE A?>
social-démocratie ; quant à lui, Engels, il ne
partageait pas cette espérance. Il ignorait l'exis-
tence d'une semblable majorité dans le parti.
Personne mieux que l'auteur de ces lignes
ne sait que Engels, en faisant cette déclaration,
agissait conformément à sa conviction. Le
mouvement des « jeunes », qui était, après tout,
un mouvement d'ouvriers aussi — et d'ouvriers
encore qui, sous les lois d'exception^ avaient été
parmi les propagandistes les plus actifs du
parti — lui apparut comme une rébellion ourdie
par des littérateurs radicalisants, et la politique
par eux prônée comme momentanément à tel
point dangereuse, qu'en face d'elles les méfaits
petits-bourgeois de la fraction devenaient des
bagatelles.
Mais si méritoire politiquement que fût
la « réponse » publiée dans le « SozialdcmoPirat »
du 13 septembre 1890, la question reste dou-
teuse, de savoir si Engels était pleinement
dans son droit en reniant ainsi toute soli-
darité avec les « jeunes. » Si la révolution euro-
péenne était aussi imminente qu'il l'avait af-
firmé dans l'avant-propos cité — à l'en croire,
la période d'échéance avait commencé déjà —
et si la tactique esquissée dans la circulaire
était encore valable en principe, alors les
« jeunes » étaient bien la chair de sa chair, le
sang de son sang. Dans le cas contraire, la
faute en était bien moins aux jeunes qu'aux
écrits de propagande de 1885 et 1887 contenant
les suppléments en question, et à leurs corol-
laires équivoques. Cette ambiguïté qui répon-
dait si peu au caractère d'Engels, avait son
M SOCIALISME THÉORIQUE
origine dans la dialectique empruntée à Hegel.
Le « oui, non et non, oui ^ de cette dialectique,
remplaçant le « oui, oui et non, non » ; sa con-
fusion des antithèses, ses métamorphoses de
quantité en qualité et ce qui en est encore des
beautés dialectiques, s'opposa toujours et tou-
jours de nouveau à la pleine conscience de la
portée des changements constatés. Pour que la
thèse — d'origine hégélienne — de l'évolution
subsistât, il fallait ou bien donner une inter-
prétation erronée de la réalité ou bien ignorer
toute proportion effective dans restimation du
chemin à parcourir. De là cette contradiction,
que la pénible minutie, qui est le propre du zèle
infatigable des génies, va de pair avec une
presque incroyable négligence des réalités les
plus palpables ; que la doctrine même, qui a
pour base l'influence déterminante de l'écono-
mie sur la force, aboutit à une véritable
croyance merveilleuse en la faculté créatrice
de la force, et que l'élévation théorique du so-
cialisme au rang de science se transforme si
souvent en une subordination à la tendance de
toutes ses prétentions scientifiques.
Il est pour le moins fort peu scientifique
de juger le point de vue d'un politicien ou d'un
théoricien, rien que d'après l'idée qu'il se fait
de la rapidité avec laquelle s'effectue l'évolu-
tion sociale. L'identification de l'idée proléta-
rienne avec celle de l'abolition directe et immé-
diate de tousles contrastes sociaux conduit à une
interprétation bien mesquine de cette idée. « Pro-
létarien », d'après cette méthode, signifierait
brutal, grossier. Si la foi en la perpétuelle im-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE //-S
minence de la catastrophe révolutionnaire fai-
sait le socialiste prolétarien et révolutionnaire,
ce seraient en tout premier lieu les révolution-
naires 671 toc qui auraient droit à cette qualifi-
cation. Mais dans une doctrine scientifique il
faudrait pour le moins une ligne de démarca-
tion rationnelle quelconque qui séparât les fan-
taisistes d'une part et les petits-bourgeois de
l'autre. Mais il n'a jamais été question de cela
et l'appréciation est restée purement arbitraire.
Et comme les proportions apparaissent tou-
jours plus petites à mesure qu'on voit les
choses de plus loin, l'expérience fait habituel-
lement ressortir ce fait remarquable que l'on
rencontre la conception petite-bourgeoise —
dans le sens indiqué ci-dessus — chez des per-
sonnes qui, appartenant elles-mêmes à la classe
ouvrière, vivent en contact intime avec le vé-
ritable mouvement prolétarien, tandis que les
individus appartenant à la classe bourgeoise ou
jouissant d'une aisance bourgeoise, et qui n'ont
jamais fréquenté le monde ouvrier — qu'ils
connaissent tout au plus par des réunions pu-
bliques où règne un ton mis d'avance au dia-
pason voulu — débordent de sentiments prolé-
tariens et révolutionnaires.
Engels, à la fin de sa vie, — dans l'avant-
propos de « Les luttes de classe » — a reconnu
sans détours l'erreur que Marx et lui avaient
commise dans leur évaluation de la durée de
l'évolution politique et sociale. Le mérite qu'il
s'est acquis par la publication de cet écrit — que
l'on pourrait appeler son testament politique —
ne peut pas être exagéré. La portée de cet
46 SOCIALISME THÉORIQUE
écrit est considérable. Mais cette préface n'était
pas l'endroit propice pour tirer toutes les consé-
quences qui découlent de ce si spontané aveu. Et
on ne pouvait pas non plus attendre d'Engels
qu'il entreprît lui-même les rectifications théo-
riques que cet aveu comportait. S'il l'avait fait,
il aurait été obligé, sinon formellementdu moins
dans le fond, à rompre définitivement avec la
dialectique hégélienne. Elle constitue l'élément
perfide dans la doctrine marxienne, le piège,
l'obstacle qui barre le chemin à toute apprécia-
tion logique des choses. Engels ne pouvait ou
ne voulait pas aller au delà. Il ne tirait les con-
séquences des constatations faites que par rap-
port à certaines méthodes et formes de la lutte
politique. Si importantes que soient les choses
qu'il dit à cet égard, elles ne couvrent qu'une
partie du domaine des questions désormais,
posées.
Il est incontestable qu'aujourd'hui nous avons
à considérer les luttes politiques sur lesquelles
Marx et Engels nous ont laissé des monogra-
phies, sous un autre jour qu'eux ne le faisaient.
Leur jugement sur les partis et les hommes,
étant donné leur appréciation erronée des évé-
nements, ne pouvait pas être, malgré leur fa-
çon très réaliste d'envisager les choses, un
jugement irrécusable, ni leur politique toujours
bonne. La rectification ultérieure serait sans
importance pratique si dans l'historiographie
socialiste, en ce qui concerne l'époque mo-
derne, la tradition ne jouait pas un si grand
rôle et si d'autre part on ne citait pas toujours
en exemple les luttes passées.
ET SOCIALDÉMOCnATIE TRÂTIQUE M
Plus importante que la rectification que
comporte, d'après l'avant-propos d'Engels, l'iiis-
toriographie socialiste des temps modernes,, est
celle qui en découle pour l'interprétation inté-
grale de la lutte et des devoirs de la socialdémo-
cratie. Et cette constatation nous mène tout
d'abord à un point encore peu élucidé, à savoir
la connexité originaire intime entre le mar-
xisme et le blanquisme et la cessation de cet
accord.
b) Marxisme et blanquisme.
«. Quand la nation aura dévoré son
avance.
Quand le pays sera sans produc-
tion et sans commerce.
Quand les ouvi-iers, démoralisés
par la politique des clubs et
par le chômage des ateUers na-
tionaux, se feront soldats pour
vivre...
Oh ! alors vous saurez ce que
c'est qu'une révolution provo-
quée par des avocats, accomplie
par des artistes, conduite par
des romanciers et des poètes !
Réveillez-Aous de votre sommeil,
montagnards, girondins, feuil-
lants, cordeliers, jansénistes et
habouvistes ! Vous n'êtes pas
à six semaines des événements
que je vous annonce, b
Proddhon : « Le Représen-
tant du Peuple ».
(29 avril 1848.)'
La philosophie hégélienne a été définie par
plusieurs auteurs comme une réflexion de la
grande Révolution française. Et de fait elle
48 SOCIALISME THÉORIQUE
peut être qualifiée, avec ses évolutions contra-
dictoires de la raison, comme la contre-partie
idéologique de ces grandes luttes où, comme le
disait Hegel, « l'homme se tenait sur la tête,
c'est-à-dire sur la pensée. » 11 est vrai que dans
le système d'Hegel culmine l'évolution de la
raison politique du « Polizeistaat » prussien
éclairé, contemporain de la Restauration. Mais
un an avant la mort d'Hegel la Restauration
en France fit place au gouvernement du roi-
citoyen. L'Europe fut de nouveau ébranlée par
une impulsion radicale qui finalement aboutit
à des attaques toujours plus violentes contre ce
régime et contre la classe dont il était le porte-
drapeau : la bourgeoisie. L'Empire et la Restau-
ration étaient considérés par les représentants
radicaux des aspirations modernes, comme de
simples arrêts momentanés dans la marche
ascendante des idées de la grande Révolution.
Avec la « royauté bourgeoise » avait repris le
cours normal de l'évolution, qui désormais, en
face des conditions sociales modifiées, ne ren-
contrerait plus sur son chemin les obstacles
qui interrompirent la marche de la Révolution.
Le produit le plus radical de la grande Révo-
lution avait été le mouvement de Babœuf et
des Egaux. Ses traditions furent reprises, en
France, par les sociétés révolutionnaires se-
crètes, qui surgirent sous le règne de Louis-
Philippe et dont plus tard sortit le parti blan-
quiste. Leur programme était: renversement de
la bourgeoisie au moyen de l'expropriation par
la force.' Dans la révolution de février 1848 les
révolutionnaires des clubs étaient aussi sou-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE -49
vent appelés « babouvistes » et « parti Barbes »
que, d'après l'homme qui était devenu leur chef
spirituel, « blanquistes ».
En Allemagne, Marx et Engels^ avec les don-
nées de la radicale dialectique hégélienne,
étaient arrivés à une doctrine fort semblable
au blanquisme. L'héritier naturel des bour-
geois ne pouvait être que son antagoniste le
plus déterminé : le prolétariat, ce produit so-
cial essentiel de l'économie bourgeoise. En
continuation de l'œuvre de critique sociale des
socialistes de l'école d'Owen, de Fourier et de
Saint-Simon — œuvre traitée aujourd'hui, à
tort, avec dédain — ils élaborèrent leur doctrine
économico-matérialiste. Mais dans la partie
matérialiste ils argumentaient toujours en hé-
géliens. Le prolétariat moderne qui chez les
saint-simoniens avait déjà joué le même rôle
qu'au siècle dernier le paysan dans l'école de
Rousseau, était absolument idéalisé ])ar eux
dans leur théorie, surtout sous le rapport des
possibilités historiques et, en même temps, re-
lativement à ses facultés et à ses penchants. Ils
arrivaient ainsi, malgré leur savoir philoso-
phique plus sérieux, aux mêmes conclusions
politiques que les conspirateurs babouvistes. La
révolution partielle est une utopie et seule la
révolution prolétarienne est encore possible —
enseigne Marx dans les « Deutsch-franzoesischen
Jahrbüchern ». Cette conception menait directe-
ment au blanquisme.
En Allemagne on considère le blanquisme
comme n'étant que la théorie des sociétés se-
crètes et des échauffourées politiques, la doc-
50 SOCIALISME THÉORIQUE
trine de l'ouverture de la révolution par Taction
d'un petit parti révolutionnaire, conscient de
son but fixé d'avance. Mais ceci est une appré-
ciation qui s'arrête aux simples apparences ex-
térieures et qui touche tout au plus certains
chefs de file du blanquisme. Le blanquisme est
plus que la théorie d'une méthode; sa méthode
est plutôt la simple conséquence, le produit de
sa théorie politique plus profonde. Celle-ci n'est
autre chose que la théorie de la force créatrice
illimitée de l'action révolutionnaire politique, et
de sa forme concrète : l'expropriation révolu-
tionnaire. La méthode dépend en partie des
circonstances. Là où la discussion et la presse ne
sont pas libres la société secrète s'impose tout
naturellement, et où un centre politique réel
domine dans les soulèvements révolution-
naires comme, jusqu'en d848, en France,
l'échaufîourée — à condition de tenir compte
de certaines expériences du passé — n'est pas
si irrationnelle que le croient les Allemands.
Ecarter l'échauffourée de ses moyens d'action
ne signifie donc pas encore s'émanciper du
blanquisme. Rien ne démontre aussi claire-
ment cette vérité que la lecture des écrits de
Marx et d'Engels de l'époque de la Fédération
communiste. A part la question des échauf-
fourées, ces écrits exhalent toujours un parfum
blanquiste, c'est-à-dire babouviste. Constata-
tion significative : dans le manifeste commu-
niste, seuls dans toute la littérature socialiste,
les écrits de Babœuf ne sont pas critiqués. De ces
écrits il est dit simplement que dans la grande
Révolution ils formulaient lés revendications
ET SOCIALDÉMOCRATIE rüATlOLE 51
du prolétariat. Le programme d'action révo-
lutionnaire du manifeste est tout ce qu'il y a
de plus blanquiste. Dans « Les liâtes de classe »,
dans « Le M Brumaire » et plus spécialement
dans la circulaire delà Fédération communiste,
les blanquistes sont présentés comme le parti
prolétarien — « le vrai parti prolétarien » dit
la circulaire de juin 1850 — qualification qui
était basée uniquement surle révolutionnarisme,
et nullement sur la composition sociale de ce
parti. Le parti prolétarien français c'était, en
1848, les ouvriers groupés autour du Luxem-
bourg. Une considération analogue décide des
préférences pour une des fractions ennemies
dans le camp des chartistes. Dans l'exposé de
la marche des événements en France, dans
« T^es liâtes de classe » et « Brumaire », dans la
magistrale analyse des forces réelles, se faufile
la légende déjà très amplifiée des blanquistes.
Mais nulle part l'esprit blanquiste ne se ma-
nifeste avec autant de netteté que dans la
circulaire de la Fédération communiste de
mars 1850, où l'on trouve des indications minu-
tieuses sur la façon dont auront à se com-
porter, lors de la révolution prochaine, les
communistes, afin de rendre « permanente »
cette révolution. Toute notion théorique de la
nature de l'économie moderne, toute connais-
sance du degré de développement économique
de TAllemagne — pourtant bien inférieur encore
à celui delaFrancecontemporaine — toutecom-
préhension économique s'évaporent en présence
d'un programme que le premier venu des ré-
volutionnaires de club n'aurait pas pu rédiger
52 SOCIALISME THÉORIQUE
en des termes plus illusoires. Ce que Marx de-
vait reprocher six mois plus tard à Willich-
Schapper, lui et Engels le proclament eux-
mêmes ici ; au lieu des circonstances réelles ils
font de « la seule volonté » la force motrice de
la révolution. Les nécessités de la vie sociale
moderne sont totalement ignorées, et la propor-
tion numérique et l'état de développement des
classes entièrement perdus de vue. Mais le ter-
rorisme prolétarien, qui, étant donné l'état des
choses en Allemagne, ne pouvait être qu'une
force destructive et devait, par conséquent — à
partir du jour où il fut mis en mouvement contre
la démocratie bourgeoise — procéder politi-
quement et économiquement d'une façon réac-
tionnaire, était présenté comme une force pro-
digieuse, qui précipiterait l'évolution écono-
mique et, avec elle, l'échéance de la transfor-
mation sociale.
Il serait injuste de ne pas tenir compte, en
critiquant la circulaire, du fait qu'elle était ré-
digée en exil ; à un moment où les passions,
excitées par la victoire de la réaction, ne con-
naissaient plus de bornes. Mais si cette très
naturelle irritation explique certaines exa-
gérations par rapport à la proximité du
contre-coup révolutionnaire — illusions dont,
d'ailleurs, Marx et Engels sont vite revenus —
ainsi que certaines inexactitudes dans l'exposé
des faits, elle n'explique pas cette contradiction
flagrante entre la réalité et le programme. Ce
programme n'était pas le produit d'une impres-
sion momentanée mais d'une erreur intellec-
tuelle, du dualisme dans leur théorie.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATigUE .JÖ
Dans le mouvement socialiste moderne on
peut distinguer deux courants principaux qui^
à des époques diverses et sous des formes
dillerentes, s'opposent l'un à l'autre. L'un, co?is-
tructif, continue les idées de réforme exposées
par des penseurs socialistes ; l'autre emprunte
ses inspirations aux mouvements populaires
révolutionnaires et ne vise, de fait, qu'à dé-
truire. Suivant les possibilités du moment, l'un
apparaît comme uiopique, sectaire, pacifique-
ment évolutio?iniste, l'autre comme conspira-
teur, démagogique, terroriste. Plus nous appro-
chons des temps présents, plus catégorique est,
ici, le mot d'ordre : émancipation par Vorgani-
sation économique , et là : émancipation par l'ex-
propriation politic/ue. Dans les siècles passés la
première de ces deux tendances était repré-
sentée habituellement par quelques penseurs
isolés, l'autre par des mouvements populaires,
irréguliers. Dans la première moitié du siècle
présent il y eut déjà, des deux côtés, des groupes
actifs permanents : ici, les sectes sociales ainsi
que toutes sortes d'associations ouvrières, là, des
sociétés révolutionnaires de toute espèce. Les
tentatives de conciliation n'ont pas fait défaut,
et les contradictions ne sont pas non plus tou-
jours absolues. C'est ainsi que ce passage du
manifeste communiste où il est dit que les
fouriéristes, en France, réagissent contre les ré-
formistes, et les owenistes, en Angleterre,
contre les chartistes, n'est entièrement appli-
cable qu'aux extrémistes dans ces deux pays.
La masse des ov^enistes était positivement pour
la réforme politique — qu'on pense aux hommes
54 SOCIALISME THÉORIQUE
comme Lloyd Jones — ; ils s'opposaient au culte
de la force, comme le pratiquaient les char-
tistes plus radicaux, les « physical force men »,
et se retiraient là où ceux-ci avaient le dessus.
Même phénomène chez les partisans de Fourier
en France.
La théorie marxienne chercha à combiner
le fond essentiel de ces deux courants. Aux ré-
volutionnaires elle emprunta l'idée de la lutte
émancipatrice des travailleurs comme étant
une lutte de classe politique, et aux socialistes la
nécessité de connaître les conditions économi-
ques et sociales de l'émancipation ouvrière. Mais
cette combinaison ne signifiait pasencore la sup-
pression de l'antagonisme. Elle était plutôt un
compromis, tel qu'Engels le propose aux socia-
listes anglais dans son écrit : « La situation des
classes ouvrières » : subordination de l'élément
spécifiquement socialiste à l'élément politico-
radical etsocialo-révolutionnaire. Et quelle que
fut l'évolution effectuée au cours des années
par la théorie marxiste, elle n'a jamais su se
défaire du caractère de ce compromis ni de
son dualisme.. C'est là que nous avons à cher-
cher l'explication de ce phénomène que le mar-
xisme se révèle, à des intervalles fort courts,
sous des aspects très variés. 11 n'est pas ques-
tion ici de cette sorte de variations qui dé-
coulent, pour tout parti d'action, des exigences
changeantes de la tactique, mais de variations
spontanées et nullement nécessaires, produits,
uniquement, de contradictions intimes.
Le marxisme n'a vaincu le blanquisme que
sur un seul point : la méthode; Mais en ce qui
ET SOCIALDEMOCRATIE PUATIQUE .K)
concerne l'exagération des facultés créatrices
de l'action révolutionnaire au profit de la trans-
formation socialiste de la société moderne, le
marxisme n'a jamais su se débarrasser com-
plètement de la conception blanquiste. Et les
corrections qu'il y a introduites — comme par
exemple l'idée d'une rigoureuse centralisation
de l'action' révolutionnaire — touchent plutôt
la forme que le fond.
Dans Tarticle auquel sont empruntés les
passages figurant en tête de ce chapitre, et où
jour pour jour presque, il prédit la révolution de*
juin, Proudhon explique aux ouvriers pari-
siens comment — la révolution économique du
xix'^siècle étant différente du tout au tout decelle
qui l'a précédée au xv!!!** — les traditions de
1793, qui leur étaient répétées sans cesse dans
les clubs, n'étaient plus applicables aux cir-
constances contemporaines. La terreur de 93,
disait-il, ne menaça en quoi que ce soit les con-
ditions d'existence de la grande majorité de la
population, tandis qu'en 1848 le régime de la
Terreur provoquerait la collision de deux
classes importantes qui toutes deux, pour vivre,
dépendaient de la circulation des produits et
de la réciprocité des relations. Une collision
signifierait la ruine de tous.
Cela était dit dans la forme exagérée propre à
Proudhon, mais dans la situation économique
de la France d'alors, cela était, quant au fond,
d^'une rigoureuse exactitude.
La production et son écoulement étaient li-
mités — dans la France de 1789-94 — pour plus
de neuf dixièmes à des marchés locaux. Le
56 SOCIALISME THÉORIQUE
marché national proprement dit, étant donné
la peu importante différentiation économique
dans les campagaes, jouait un rôle très subor-
donné. La Terreur, tout en sévissant impitoyable-
ment, ne ruinait, en ce qui concerne les classes
industrielles, que des individus, et, à l'occasion,
certains métiers locaux, mais la vie économi-
que nationale n'en fut que très indirectement
touchée. Pas une seule catégorie des classes
occupées dans la production ou le commerce
n'était, comme telle^ menacée par la Terreur. Ce
fait explique comment le pays put, pendant une
assez longue période, supporter ce régime' et
comment il se guérit si rapidement des bles-
sures reçues.
En 1848, par contre, l'incertitude où la com-
position du gouvernement provisoire elles faits
et gestes des clubs quasi-omnipotents avaient
plongé le monde des affaires, signifiaient déjà un
chômage toujours s'accentuant de la produc-
tion et la paralysation du commerce et du tra-
fic. Chaque aggravation, chaque jour de pro-
longation de cet état de choses, signifiaient des
ruines nouvelles, du chômage, et menaçaient
toute la population ouvrière des villes et d'une
partie des campagnes, de pertes considérables.
D'expropriation socialo-politique de la grande
et de la petite production il ne pouvait pas être
question.
L'industrie n'était pas suffisamment dévelop-
pée et les organisations nouvelles, qui auraient
dû remplacer les anciennes, faisaient défaut.
On aurait dû se contenter en remplaçant tel in-
dividu par tel autre ou par un groupe quel-
ET SOCIALDÉMOCIUTIE l'RATIQUE 57
conque d'individus, ce qui n'aurait rien changé
à l'organisation sociale du pays, ni anaélioré en
rien la situation écunomique. A la place des
administrateurs expérimentés seraient venus
des néophytes, entachés de tous les défauts du
dilettantisme. Pour résumer : une politique sur
le modèle de la Terreur de 1793 était de toutes
les choses imaginables la plus insensée, la plus
contraire au but. Et comme elle était insensée, le
port des costumes de 93, la répétition et l'exa-
gération même du langage de 93 étaient pires
que des sottises : c'étaient des crimes. Crimes que
bien.tôt des milliers de travailleurs payeraient
de leur vie, d'autres milliers de leur liberté. Mal-
gré toutes ses grotesques exagérations, l'aver-
tissement du « petit-bourgeois » Proudhon té-
moigna, au milieu des saturnales de la phra-
séologie révolutionnaire, d'une perspicacité et
d'un courage moral qui le placèrent, politi-
quement, bien au-dessus des littérateurs, artistes
et autres bohèmes bourgeois affublés de la dé-
froque prolétario-révolutionnaire et avides de
nouveaux « Prairial ».
Marx et Engels dépeignent presque simultané-
ment — le premier dans « Les luttes de classe »,
le second dans les « Confessions dun révolu-
tionnaire » — la révolution de février comme
un événement dont chaque phase de quelque
importance marquait une défaite de la Révolu-
tion. Mais, différent de Proudhon dans ses ap-
préciations, Marx voyait dans l'avènement de
la contre-révolution le progrès révolutionnaire.
Ce n'est qu'en combattant la contre-révolution
— écrivit-il — que le parti du bouleversement
58 SOCIALISME THÉORIQUE
deviendra un parti vraiment révolutionnaire.
Qu'il s'était trompé dans son estimation de la
proximité de l'échéance — car il s'agit ici de
la conception « révolutionnaire » dans le sens
politique — cela, Marx s'en aperçut assez vite,
mais il ne semble jamais avoir reconnu l'erreur
de principe, base de ses prédictions. Engels ne
l'a pas davantage révélée dans sa préface à
<i Les luttes de classe ».
Engels et Marx ont toujours conservé l'idée
d'une révolution qui, tout en différent quant à
sa portée, prendrait les formes extérieures des
révolutions du xvii* et du xviir siècles. C'est-à-
dire que tout d'abord arriverait au pouvoir un
parti bourgeois-radical progressiste, avec, der-
rière lui, le prolétariat révolutionnaire, le con-
trôlant et le poussant en avant. A ce parti succé-
derait, éventuellement, un parti plus radical en-
core, petit-bourgeois par exemple, jusqu'au mo-
ment où la révolution sociale trouverait la route
complètement déblayée et où le prolétariat ré-
volutionnaire saisirait le pouvoir. Telle que cette
idée était exposée dans la circulaire de mars 1850,
telle nous la retrouvons, en 1887, dans la pré-
face des « Révélations sur le procès des commu-
nistes », où il est dit qu'en Allemagne, à la pre-
mière commotion européenne, « la démocratie
petit-bourgeoise arrivera infailliblement (et) en
premier lieu au pouvoir. » Cette expression :
« infailliblement » n'était pas ici que le résul-
tat d'une appréciation objective, elle était plus
encore la caractérisation de l'évolution supposée
nécessaire à l'avènement définitif de la social-
démocratie. Des assertions verbales et épisto-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 59
laires d'Engels ne laissent pas le moindre doute
h cet égard. D'ailleurs ce raisonnement, étant
donné les hypothèses, est absolument ration-
nel.
Or, ce sont précisément ces hypothèses qui
semblent douteuses. Tous les indices font sup-
poser qu'une révolution politique, qui aurait
pour premier résultat l'avènement au pouvoir
d'un parti bourgeois-radical, est chose passée
de mode dans les pays avancés de l'Europe. Les
révolutions modernes ont la tendance à porter
immédiatement au pouvoir les combinaisons
gouvernementales les plus radicales possibles.
Il en fut déjà ainsi en France, en 1848.
Le gouvernement provisoire était, à l'époque,
le plus radical des gouvernements même pas-
sagèrement possibles. Blanqui le savait bien et
c'est pourquoi il s'opposa véhémentement, le 26
février, au projet de ses partisans, qui voulaient
sans retard chasser le « gouvernement de tra-
hison » et le remplacer par un gouvernement
purement révolutionnaire. De même le 15 mai,
lorsque le peuple révolutionnaire, qui avait
envahi la Chambre, proclama un gouverne-
ment composé de révolutionnaires, dont Blan-
qui. Celui-ci, à l'encontre du « chevaleresque »
enthousiaste Barbes, ne fit pas mine de s'instal-
ler à l'Hôtel-de-ville mais s'en alla tranquillement
à la maison. Sa perspicacité politique l'emporta
sur ses idéologies révolutionnaires. En 1870 il en
fut comme en 1848 : ce furent les blanquistes
qui imposèrent la proclamation de la républi-
que, mais le nouveau gouvernement se composa
uniquement de bourgeois radicaux. Par contre.
60 SOCIALISME THÉORIQUE
lorsqu'au mois de mars 1871, sous l'influence des
socialo-révolutiontiaires blanquistes, Paris se
souleva contre le gouvernement de l'Assemblée
nationale et que la Commune fut proclamée, on
vit un autre phénomène : les radicaux bourgeois
et petit-bourgeois se retirèrent en laissant aux
socialistes et aux révolutionnaires le champ
libre.... et la responsabilité politique.
Tout fait supposer qu'un soulèvement qui
se produirait, de nos jours, dans les pays avan-
cés, revêtirait cette forme. Les classes bour-
geoises n'y sont plus révolutionnaires et la
classe ouvrière est déjà trop fortement organisée
pour se contenter,, après un soulèvement vic-
torieux, du rôle d'opposition critiquante. Notam-
ment en Allemagne, étant donné les progrès con-
tinuels du parti, un gouvernement autre que
social-démocrate serait chose impossible au len-
demain d'une révolution. Un gouvernement pu-
rement bourgeois-radical ne se maintiendrait
pas vingt-quatre heures et un gouvernement de
conciliation, composé de démocrates bourgeois
et de socialistes, signifierait, au point de vue pra-
tique, ou bien que quelque deux ou trois repré-
sentants des premiers fissent partie d'un minis-
tère socialiste à titre honorifique, ou bien que la
social démocratie eût baissé pavillon devant la
démocratie bourgeoise. Combinaison peu vrai-
semblable en période révolutionnaire.
11 est fort probable que des considérations de
ce genre ont, entre autres, déterminé Engels,
dans sa préface à « Les luttes de classe »^ à louer,
avec plus de décision que jamais, le suffrage
universel et faction parlementaire comme
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 01
moyens d'émancipation ouvrière et à définiti-
vement congédier l'idée de la conquête du pou-
voir politique par l'échauffourée révolution-
naire. Ce fut là un reniement plus accentué
encore des conceptions blanquistes, du moins
des conceptions blanquistes modernisées. Ce-
pendant;, la question n'est toujours discutée que
par rapport à sa portée pour la social-démo-
cratie en tant que parti politique. Se basant sur
les conditions changées de la stratégie militaire,
Engels fait ressortir les minimes chances de
réussite qu'auraient désormais les soulèvements
de minorités conscientes^ en même temps qu'il
démontre la nécessité absolue de la partici-
pation, par la masse éclairée, à une transfor-
mation radicale de l'ordre social, si toutefois
elle doit aboutir. Mais cela ne concerne toujours
que les moyens extérieurs et la volonté, Cidéolo-
gie. La base matérielle de la révolution socia-
liste reste indiscutée, l'antique formule : « ap-
propriation des moyens de production et
d'échange » apparaît invariée, et pas une syl-
labe ne démontre que, ou si, dans les prévisions
économiques de la transformation des moyens
de production en propriété de l'Etat, la moindre
chose soit, ou est, changée à la suite d'une im-
portante action révolutionnaire. Seul le comment
de la main-mise sur le pouvoir politique est re-
visé ; quant aux possibilités économiques de
r utilisation du pouvoir politique, on en reste à
l'ancienne doctrine, continuation de 1793
et 1796.
En accord encore complet avec cette façon
de voir, Marx avait écrit en 1850 dans « Les
6:2 SOCIALISME THÉORIQUE
iiilles de classe : « Le crédit public et le cré-
dit privé sont le thermomètre économique in-
diquant l'intensité d'une révolution. A mesure
qu'ils baissent tardeur et les facultés genera-
tives de la révolution montent. » Sentence pure-
ment hégélienne et on ne peut plus évidente
pour les cerveaux habitués à la nourriture
hégélienne. Mais il arrive toujours un moment
où l'ardeur cesse d'engendrer et ne procède plus
que de manière destructive et meurtrière. Dès
que la limite est franchie le développement en
avant est arrêté et fait place au développement
en arrière, à la réaction, contre partie du dessein
primitif. C'est sur cet écueil que la tactique blan-
quiste a toujours échoué jusqu'ici, lors même
qu'elle fut victorieuse au début. Là et non pas
dans la théorie de l'échauffourée, est son côté
le plus vulnérable et c'est de ce côté-là préci-
sément qu'elle n'a jamais été critiquée par- les
marxistes.
Et cela n'est pas un hasard. Car sur ce point la
critique du blanquisme serait devenue l'auto-
critique du marxisme, auto-critique non de quel-
ques apparences seulement, mais d'éléments
essentiels de sa doctrine, en premier lieu —
nous venons de le voir — de sa dialectique.
Chaque fois que nous voyons capituler la doc-
trine qui a pour point de départ l'économie
comme base de l'évolution sociale, devant la
théorie qui place au pinacle le culte de la
violence, nous nous butterons à une sentence
hégélienne. Peut-être en tant qu'analogie seu-
lement, et c'est d'autant pis alors. La grande
tromperie de la dialectique hégélienne con-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 63
siste dans le fait qu'elle n'est pas entièrement
erronée. Elle ressemble à la vérité comme
un feu follet à de l'éclairage. ¥A\e ne se con-
tredit pas, puisque, d'après elle, chaque chose
comporte son antithèse propre. Est-ce une con-
tradiction de placer la violence là ou tout à
rheureencoreétait placée l'économie? Evidem-
ment non, puisque la violence elle-même est
« un facteur économique. »
Nul homme intelligent ne niera l'exactitude
relative de cette dernière assertion. Mais si nous
envisageons la question de savoir comment et
quand la violence, en tant que facteur écono-
mique, agit de façon à engendrer le résultat
voulu, alors la dialectique hégélienne nous
abandonne là et nous devons compter avec
des réalités concrètes et des idées exactement,
« métaphysiquement », définies, sous peine de
grossièrement nous tromper. Les tours de force
logiques de i'hégélianisme sont brillants, radi-
caux et spirituels. Gomme le feu follet il nous
fait voir, dans leurs contours vagues, des pers-
pectives d'au-delà. Mais si, confiants, nous les
suivons, nous aboutissons infailliblement à
l'embourbement. Ce que Marx et Engels ont
produit de grand, ils l'ont produit non pas
grâce à la dialectique hégélienne, mais malgré
elle. Et si d'autre part ils ont passé, impassibles,
à côté des erreurs les plus grossières du blan-
quisme, la faute en incombe en premier lieu à
la présence de l'élément hégélien dans leur
théorie personnelle.
CHAPITRE III
L EVOLUTION ECONOMIQUE DE LA SOCIETE
MODERNE
a) De la. signification de la théorie de la valeur
marxienne.
« D'où résulte en plus la certi-
tude qu'en ce qui concerne le
droit tant prôné du travailleur
au « produit intégral de son
travail » il y a parfois des
anicroches. »
Engels : « La révolution
de la science faite par
M. Eugène Diiring. »
D'après la doctrine de Marx, la plus-value
est donc la pierre angulaire de l'économie dans
la société capitaliste. Or, pour comprendre la
plus-value il faut, tout d'abord, savoir ce qu'est
la valeur. Aussi bien l'exposé marxien de la
nature et du cours de l'évolution de la société
capitaliste débute-t-elle par l'analyse de la va-
leur.
La valeur des denrées dans la société capita-
liste, dit Marx, consiste dans le travail sociale-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 65
ment indispensable qu'a nécessité leur confec-
tion, calculé sur le temps employé à cette
confection. Mais pour estimer ainsi la valeur, il
faut tenir compte d'une série d'abstractions et de
réductions. Tout d'abord la valeur d'échange
(Gebrauchswerth) nette doit être établie, c'est-
à-dire défalquée de la valeur d'utilité (Tausch-
werth) des denrées spécifiées ; ensuite il fau-
drait tenir 'compte des particularités des pro-
cédés de travail spéciaux (réduction du tra-
vail plus difficile ou plus compliqué en travail
simple ou abstrait) ; puis, afin de pouvoir éta-
blir ce temps de travail socialement indis-
pensable comme échelle de la valeur du tra-
vail, des différences de zèle, de capacité et d'ou-
tillage chez les divers ouvriers et, finalement,
dès qu'il s'agit de la transformation de la valeur
en valeur marchande, c'est-à-dire en prix, du
temps employé, sur la totalité du temps de
travail socialement indispensable, à la con-
fection des objets ou denrées spéciaux. Mais
même la valeur de travail ainsi établie néces-
site une nouvelle abstraction. Dans la société
capitaliste moderne les denrées ne sont pas
vendues d'après leur valeur individuelle, mais
à leur prix de production, c'est-à-dire leur
prix de revient plus une quote-part de profit
moyenne et proportionnelle, dont le montant
est déterminé par la valeur d'ensemble de la
production sociale comparée à l'ensemble du
salaire dépensé pour le travail humain employé
dans la production, l'échange, etc. Encore faut-
il tenir compte de la rente foncière, défalquée
de cette valeur d'ensemble, et de la division du
4*
66 SOCIALISME THÉORIQUE
capital en capitaux industriels, commerciaux
et de banque.
C'est ainsi que, pour autant qu'une denrée ou
une catégorie de denrées spéciales entrent en
compte, la valeur perd toute signification con-
crète et n'est plus qu'une construction purement
idéologique. Mais que devient dans ces condi-
tions la plus-value? Celle-ci consiste, d'après
la doctrine marxienne, dans la différence entre
la valeur-de-travail des produits et le payement
de la force de travail employé pour leur pro-
duction. Il est donc évident que, du moment
où la valeur-en-travail n'est plus qu'une for-
mule idéologique ou une hypothèse scientifique,
la plus-value devient, à plus forte raison, une
simple formule, une formule basée sur une
hypothèse.
On sait que Engels, dans un article posthurne
publié par la « Neue Zeit » de 1805-96, a indi-
qué, comme moyen de solution du problème,
l'examen historique des événements. Cet exa-
men établit en effet que la loi de la valeur s'est
manifestée directement et qu'elle a dominé di-
rectement l'échange des produits dans la
période précédant le régime capitaliste. Tant
que les moyens de production appartiennent
aux producteurs eux-mêmes, soit que des com-
munautés encore primitives échangent le su-
perflu de leurs produits, soit que des cultiva-
teurs ou des ouvriers, travaillant pour leur
propre compte, apportent leurs produits sur le
marché, c'est toujours la valeur-de-travail de
ces produits qui détermine leur prix. Mais dès
que le capital s'introduit entre le producteur
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 07
authentique et le consommateur — d'abord sous
forme de capital commercial intermédiaire,
ensuite comme capital de production et finale-
ment comme capital de grande industrie — la
valeur-de-travail disparaît de plus en plus de la
scène pour faire place au prix de production.
Les abstractions sus-mentionnées sont des répé-
titions idéologiques d'événements historiques
passés, qui aujourd'hui encore exercent une in-
fluence posthume et qui, dans certains cas et
sous de certaines formes^ se répètent. La valeur-
de-travail demeure une réalité, quand même elle
ne détermine plus de façon directe la fluctua-
tion des prix.
Engels cherche à en faire la démonstration
probante — en rapprochant sa thèse d'un pas-
sage de la troisième partie du « Capital » — l'his-
toire de l'économie à la main. Mais si brillant
que soit son exposé de l'origine et du déve-
loppement des quotes-parts de profit (Profit-
rathe), il manque à son article l'irrécusable
force démonstrative là où il s'agit de la
théorie de la valeur. D'après Engels la loi de la
valeur marxienne aurait régné, d'une façon
générale, durant cinq à sept mille ans (en Ba-
bylonie, en Egypte, etc.) jusqu'à l'avènement de
la production capitaliste. Dans le même vo-
lume de la « Neue Zeit » Parvus a déjà opposé
quelques objections concluantes à cette façon de
voir, en invoquant une série de faits (conditions
sociales pendant la féodalité, économie non-
difîérentiée dans les campagnes, monopoles
de corporation etc.) qui empêchaient la cons-
truction d'une valeur-d'échange (Tauschwerth)
68 SOCIALISME THÉORIQUE
générale, ayant pour base le temps employé
à la fabrication des produits. 11 est de toute
évidence que l'échange, avec,, pour base, une
valeur-de-travail, ne peut pas devenir règle
générale tant que la production, par rapport
à l'échange, constitue une branche secondaire
des unités économiques, une dépense de sur-
plus de travail, etc., et qu'elle s^effectue, chez
les producteurs échangeants, dans des condi-
tions essentiellement différentes. Le problème
du travail déterminant la valeur-d'échange
et, avec elle, la valeur et la plus-value, n'est
pas plus clair pour ces époques de l'économie
sociale que de nos jours.
Mais ce qui, là, ressort plus lucidement que
de notre temps, c'est le fait du travail-surplus
(Mehrarbeit). Là ou dans l'antiquité et le moyen-
âge le travail-surplus s'effectuait, il n'y avait
pas de tromperie à son sujet.
L'esclave, lorsqu'il avait à produire pour
l'échange, était une simple machine à tra-
vail-surplus ; le serf produisit du travail-sur-
plus sous la forme non dissimulée de corvées,
de dîmes, etc. Le compagnon-ouvrier, à l'époque
des jurandes et corporations, pouvait aisément
savoir ce que son travail coûtait au maître et
combien celui-ci le comptait aux clients. Cette
facilité d'établir les proportions entre le salaire et
le prix des denrées existe encore au début de la
période capitaliste. Par elle s'expliquent nombre
de passages surprenants dans les écrits écono-
mico-politiques de l'époque, traitant du travail-
surplus et du travail comme des procréateurs
uniques delà richesse. Ce qui aujourd'hui ap-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 69
paraît comme le résultat d'une étude appro-
fondie des choses était alors presque bien com-
mun. Les riches de cette époque ne songèrent
jamais à représenter leurs richesses comme le
fruit de leur travail propre. La doctrine — con-
temporaine du commencement de la période
manufacturière — du travail, comme critérium
de la valeur (d'échange), se rattache bien à la
conception du travail comme unique procréa-
teur de la richesse et elle envisage encore la
valeur comme une chose tout à fait concrète,
mais pour le reste elle aide plutôt à embrouiller
qu'à élucider la question du travail-surplus.
Chez Marx on peut lire comment, plus tard,
Adam Smith présenta le profit et la rente fon-
cière comme des déductions de la valeur-de-tra-
vail, comment Ricardo élargit davantage cette
conception et comment les socialistes s'en ser-
virent contre l'économie bourgeoise.
Mais chez Adam Smith la valeur-de-travail
est déjà présentée comme une abstraction de la
réalité prédominante.
Elle n'a de réalité absolue que dans l'état so-
cial « primitif et inculte » qui précède l'accu-
mulation du capital et l'appropriation du sol,
ainsi que dans des métiers arriérés. Dans la
société capitaliste, par contre, à côté du travail
— éventuellement salaire — le profit et l'intérêt
sont, pour Smith, des éléments constitutifs de
la valeur, et la valeur-de-travail ne lui sert
plus qu'à titre de « formule » pour révéler la di-
vision du produit du travail, c'est-à-dire le fait
du travail-surplus.
En principe il n'en est pas différemment dans
70 SOCIALISME THÉORIQUE
le système marxien. Il est vrai que Marx tient
infiniment plus que Smith à sa conception, plus
rigoureuse mais aussi plus abstraite, de la va-
leur-de-travail.Mais tandisque l'école marxienne
(et, dans cette école, l'auteur du présent travail)
— dans la question si passionnément discutée :
si l'attribut « temps-de-travaii socialement né-
cessaire » de la valeur-de-travail se rapporte
au seul mode de fabrication des denrées, ou
bien s'il se rapporte en même temps à la pro-
portion de Vensemble de la production de ces
denrées avec leur consommation effective —
croyait encore se trouver en face d'un pro-
blème d'une importance fondamentale, Marx
avait déjà dans son pupitre une solution toute
prête, qui donnait à cette question, comme à
bien d'autres, un aspect absolument différent
et la poussait sur un autre terrain et dans une
autre direction. La valeur des" denrées où de
l'espèce de denrées individuelles devient désor-
mais une chose toutà fait secondaire, puisque les
denrées se vendent à leur prix de production
= frais de confection augmentés d'une quote-
part de profit. Au premier plan se placent main-
tenant la valeur de Vensemble de la production
sociale et l'excédent de cette valeur sur le mon-
tant total des salaires de la classe ouvrière,
c'est-à-dire la plus-value non pas individuelle,
mais Vensemble de la plus-value sociale. Ce que
l'ensemble des ouvriers produisent, à un mo-
ment donné, en plus de la part qui leur revient,
constitue la plus-value sociale, la plus-value de
la production sociale, répartie sur les capita-
listes individuels dans une proportion à peu
ET SOCIALDKMOCHATIE PRATIQUE 74
près égale, d'après le capital qu'ils ont mis dans
leurs entreprises. Mais ce produit-surplus n'est
réalisé qu'à mesure que l'ensemble de la produc-
tion correspond à l'ensemble de la consomma-
tion, c'est-à-dire à la capacité d'absorption du
marché. A ce point de vue, c'est-à-dire en pre-
nant la production dans son ensemble, la valeur
de chaque espèce de denrée particulière est dé-
terminée par le temps de travail indispensable
à la confection, dans des conditions normales,
d'une quantité telle de cettedenréequele marché,
c'est-à-dire l'ensemble des acheteurs, peut de
tout temps consommer. Or, pour les denrées ici
en question, il n'existe pas en réalité de mesure
pour la consommation moyenne ; et la valeur
comprise comme ci-dessus n'est donc plus qu'un
fait de nature purement idéologique, construit
sur des abstractions.
Il est naturellement impossible de ne pas tenir
compte de ce genre d'abstractions dans l'exa-
men de phénomènes compliqués. Leur plus ou
moins grande admissibilité dépend entièrement
de l'objet et du but de l'examen. Marx a incon-
testablement le droit de faire abstraction de la
nature des denrées au point qu'elles n'appa-
raissent plus que comme des masses de
travail humain incorporées, de même que
l'école Bühm-jevonsiste est libre de faire
abstraction de toutes les qualités des denrées,
à l'exception de leur utilité. Mais toutes ces
abstractions, de part et d'autre, ne sont admis-
sibles que pour certains besoins de la démons-
tration.
Mais s'il n'existe pas de données sérieuses
72 SOCIALISME THÉORIQUE
pour établir la consommation totale et moyenne
d'une denrée déterminée, l'expérience démon-
tre cependant qu'à un moment donné la de-
mande et l'offre de toutes les denrées s'équiva-
lent à peu près. L'expérience démontre ensuite
qu'à la confection et la répartition des denrées
une partie seulement de l'ensemble des tra-
vailleurs s'emploie, tandis qu'une autre partie
se compose d'individus qui, ou bien sont payés
pour des services sans rapport direct avec
la production, ou bien jouissent d'un revenu
sans travailler. 11 existe donc un nombre d'in-
dividus beaucoup plus considérable vivant du
travail, représenté par l'ensemble de la produc-
tion, que celui des ouvriers qui y prennent part
effectivement. Et la statistique des revenus nous
montre que les couches sociales, qui ne parti-
cipent pas à la production, s'approprient, par
dessus le marché, une part beaucoup plus consi-
dérable de l'ensemble des produits que ne leur
reviendrait en proportion de leur nombre, com-
paré à celui des producteurs réels. Le travail-sur-
plus de ceux-ci est une réalité empirique, démon-
trable par C expériejice et qui n'a pas besoin de
preuves déductives. Que la théorie de la valeur
marxienne soit exacte ou non, cela est sans impor'
tance aucune pour la démonstration du travail-
surplus. Elle n'est pas, sous ce rapport, une thèse
de démonstration mais un simple moyen d'analyse
et de mise en évidence.
Donc, lorsque Marx, dans son analyse de la
production des denrées, soutient que les denrées
spéciales se vendent conformément à leur valeur
il rend visible dans le cas isolé l'hypothétique,
ET SOCIALDKMOCHATIE l'HATigLIC lo
comment s'effectue la production tout entière.
Le temps de travail employé à la fabrication de
l'ensemble des denrées constitue, en ce sens,
leur valeur sociale. Et si toutefois cette valeur
sociale ne se réalise pas intégralement — la
surproduction partielle des denrées comportant
toujours leur dépréciation — cela n'a aucune
influence en principe sur le fait de la plus-value
sociale ou du produit-surplus. La croissance de
sa masse varie ou se ralentit occasionnellement,
mais il n'a jamais encore été question d'un
arrêt et moins encore d'un recul de sa masse
dans un Etat moderne quel qu'il soit. Le pro-
duit-surplus augmente partout, mais la propor-
tion de cette augmentation, comparée à l'aug-
mentation du capital-salaire, est actuellement
en baisse dans les pays les plus avancés.
Par le fait que Marx reporte le schéma, ici
esquissé, de la valeur de l'ensemble des denrées
sur la denrée spéciale, il est démontré que la
création de la plus-value relève exclusive-
ment, pour lui, de la sphère de la production,
où la crée l'ouvrier salarié industriel. Tous les
autres éléments actifs de la vie économique
moderne sont des auxiliaires de la production,
qui, selon les cas, aident indirectement à aug-
menter la plus-value en enlevant à l'entreprise
industrielle une partie des travaux qui lui in-
comberaient sans cela et en réduisant ainsi ses
faux-frais. Les commerçants en gros et leurs
employés ne sont plus que commis métamor-
phosés desmanufacturiers, et leurs profits que les
faux-frais transformés et concentrés de ces der-
niers. Les employés à gages de ces commerçants
5
74 SOCIALISME THÉORIQUE
créent, il est vrai, de la plus-value pour c^i<.r-C2,
mais ils ne créent pas de plus-value sociale. Car
les profits de leurs employeurs, avec leur salaire à
eux, constituent une^(ét/«/c/zo?2 (rabais) delà plus-
value crééedans l'industrie. Il est vraique, propor-
tionnellement, cette abstraction est moins con-
sidérable qu'elle n'était avant la difîérentiation
des fonctions qui entrent ici en ligne décompte
et que, relativement, elle serait sans elle. Car
c'est cette difiérentiation qui a rendue possible
l'énorme développement de la production et
la rapidité de la circulation du capital indus-
triel. Comme le fait, en général, la division du
travail, elle augmente la productivité du capital
industriel, respectivement du travail directe-
ment employé dans l'industrie.
Nous nous contentons de ces brèves récapitu-
lations de l'analyse, contenue dans le troisième
volume du a Capital », du capital-de-commerce
(Waarenhandlungskapital) — dont, à son tour,
le capital-de-banque (Geldhandlungskapital)
représente une différentiation — et du profit
commercial. Cette analyse fait ressortir combien
est étroitement limité, dans le système marxien,
le travail créateur de plus-value. Les fonctions
mises en évidence, ainsi que d'autres que nous
ne discuterons pas davantage ici, sont, d'après
leur nature même, indispensables àla vie sociale
des temps modernes. Leursformes peuvent être^
et seront sans aucun doute, changées, mais
elles-mêmes resteront tant que l'humanité ne
se sera pas dissoute en de petites unités écono-
miques^ au quel cas elles pourraient être sup-
primées partiellement, d'autre part, réduites à
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE /O
un minimum. Dans la théorie de la valeur qui
doit s'appliquer à la société actuelle, toutes les dé-
penses qu'elles nécessitent apparaissent comme
une simple déduction de la plus-value, par-
tiellement sous forme de «faux-frais», partielle-
ment comme part intégrante de la quote-part
d'exploitation.
11 y a un certain arbitraire dans cette estima-
tion des fonctions puisqu'elle a pour point de
départ, non pas la société existante mais une
société imaginaire produisant en commun. ^Là
est l'origine de toutes les obscurités de la théo-
rie de la valeur. Elle ne peut être comprise que
ce modèle à la main. Nous avons vu que la
plus-value, comme réalité, ne peut être comprise
qu'à condition de supposer la production totale.
Marx n'a jamais achevé le chapitre des classes,
qui est d'une si grande importance pour sa doc-
trine. On y aurait vu, lucidement, comment la
valeur-de-travail n'est autre chose qu'une clé,
une image idéologique, comme p. c. a Tatome
animé ». Une clé qui, utilisée par Marx, a
conduit à la révélation et la démonstration
du mouvement de l'économie capitaliste, dans
des conditions de netteté, de logique et de luci-
ditéjamais encore atteintes jusque-là. Seulement
à un moment donné la démonstration faiblit^ et
cette défaillance est devenue fatale à presque
tous les disciples de Marx,
Et tout d'abord la théorie de la valeur-de-
travail induit en erreur, par ce fait qu'elle
réapparaît toujours comme la mesure de l'ex-
ploitation de l'ouvrier par le capitaliste, conclu-
sion où mène, entre autres, la qualification de la
76 SOCIALISME THÉORIQUE
quote-part de la plus-value comme quote-part
d'exploitation, etc. Que comme mesure sembla-
ble elle serait fausse, quand même on prendrait
pour point de départ la société comme une
entité et en opposant la somme d'ensemble du
salaire ouvrier à la somme d'ensemble du reste
des revenus sociaux, cela ressort déjà de ce qui
précède. La théorie de la valeur n'établit pas
plus de norme pour la justice ou l'injustice de
la répartition du produit du travail, que la
théorie des atomes n'en établit pour la beauté
ou la non-valeur d'une œuvre de sculpture.
Ne trouvons-nous pas, aujourd'hui, des ouvriers
les mieux payés, ceux qui font partie de l'aris-
tocratie du travail, dans les métiers avec une
quote-part de plus-value très élevée, et, par
contre^ des travailleurs les plus infâmement
écorchés dans ceux où cette quote-part est
minime?
On ne peut pas baser la justification scien-
tifique du socialisme et du communisme sur
le seul fait que l'ouvrier salarié ne reçoit pas la
valeur intégrale du produit de son travail. Aussi
bien Marx^ dit Engels dans l' avant-propos de
La misère de la philosophie, n'a-til jamais basé
ses théories communistes là-dessus mais sur
l'inéluctable écroulement de la production capi-
taliste à laquelle nous assistons.
Voyons un peu ce qui en est.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE //
b) Le mouvement des revenus dans la société moderne.
« Si, d'une part, l'accumulation
se présente sous la forme d'une
concentration croissante... de
l'autre elle apparaît comme
la répulsion mutuelle de beau-
coup de capitaux individuels. »
Marx « Le Capital ».
La plus-value constitue, suivant la doctrine
de Mar.x, la fatalité du capitaliste. Le capita-
liste doit produire de la plus-vdue pour réaliser
du profit, mais il ne peut tirer de la plus-value
que du travail vivant. Afin de se garantir, sur
le marché, contre ses concurrents, il doit viser
à rendre meilleur marché la production et il
n'obtient ce résultat — une fois la réduction
des salaires devenue impossible — que par
l'augmentation de la productivité du travail,
c'est-à-dire par le perfectionnement des ma-
chines et l'économie de travail humain. Or,
avec le travail humain il réduit le travail pro-
ducteur de plus-value et, ce faisant, il tue la
poule aux œufs d'or. Le résultat en est une
baisse graduelle de la quote-part de profit,
baisse parfois ralentie par des influences con-
traires, mais qui toujours se renouvelle. Voici
donc une autre contradiction intime du mode
de production capitaliste. La quote-part de pro-
fit donne l'impulsion à l'emploi productif de
capitaux. Dès qu'elle tombe au-dessous d'une
78 SOCIALISME THÉORIQUE
certaine proportion cette impulsion s'affaiblit,
surtout lorsqu'il s'agit de capitaux nouveaux,
qui font leur apparition sur le marché comme
des excroissances des masses de capitaux
entassées. Le capital lui-même devient obsta-
cle à la production capitaliste. Le développe-
ment de la production est interrompu. Tandis
que, d'une part, tout capital actif cherche
par de fiévreux efforts de production à ga-
rantir et à augmenter la somme de ses pro-
fits, le développement de la production tend
déjà à s'arrêter de l'autre. Ceci n'est que la
contre-partie des circonstances conduisant à
la crise, — causée par une surproduction rela-
tive — sur le marché des « Gebrauchs-
Averthe ». La surproduction de denrées se
manifeste en même temps comme surproduc-
tion de capitaux. Ici comme là les crises em-
mènent une égalisation momentanée. Il se pro-
duit une énorme dépréciation et une destruction
de capitaux et sous l'influence de la stagnation
une partie des travailleurs est obligée de se
soumettre à une baisse de salaires jusqu'au des-
sous de la moyenne, étant donné l'armée de ré-
serve toujours plus nombreuse des inoccupés
qui sont à la disposition du capital. Peu à peu
se créent ainsi les conditions voulues pour un
emploi plus profitable de capitaux, et le petit
jeu peut recommencer bien que sur une échelle
plus grande, de la contradiction intime susmen-
tionnée. Plus grande est la concentration de-
capitaux, plus grandelaconcentration desentres
prises, et plus élevée la quote-part d'exploitation.
Est-ce que tout ceci est exact?
ET SOCIALDÉMOCRATIE TRATIQUE 79
Oui et non. L'exposé est surtout exact dans
sa tendance. Les éléments mentionnés sont là, et
ils agissent dans la direction indiquée. Mais les
divers phénomènes aussi sont empruntés à la
réalité : la baisse ',des quotes-parts de profit est
un fait, la survenue de la surproduction et des
crises est un fait, la destruction périodique de
capitaux est un fait, la concentration et la cen-
tralisation du capital industriel sont des faits,
l'élévation de la quote-part de plus-value est
un fait. Jusque-là il n'y a rien à dire, en prin-
cipe, contre la démonstration. Si l'image ne
répond pas à la réalité, ce n'est pas que les choses
dites soient erronées, mais parce que les choses
dites sontincomplètes. Des facteurs, dont l'action
sur les contradictions relevées est limitative,
sont ou bien complètement négligés par Marx,
ou ne sont traités qu'occasionnellement.
En résumant et en faisant ressortir l'antago-
nisme réciproque entre les faits constatés, Marx
ne fait aucune allusion à ces facteurs limitatifs,
de sorte que l'influence sociale des antagonismes
apparaît plus sérieuse et plus immédiate qu'elle
n'est en réalité.
Ainsi, dans le premier volume du Capital
(chap. XXIII, al. 2) Marx parle de la formation
d'excroissances du capital par des fractionne-
ments («répulsion mutuelle de beaucoup de
capitaux individuels ») et il ajoute qu'avec l'ac-
cumulation du capital le nombre des capita-
listes « s'accroît plus ou moins » à la suite de
ces fractionnements (4° édition, p. 589). Mais
dans l'exposé qui suit il n'est plus question de
cette augmentation du nombre des capitalistes,
80 SOCIALISME THÉORIQUE
et la société anonyme elle-même n'y est traitée
qu'au point de vue de la concentration et de la
centralisation du capital. A la fin du premier
volume il n'est plus question que du « nombre
toujours diminuant des magnats du capital »,
et dans le troisième volume rien n'est changé
en principe sous ce rapport. Dans l'exposé des
quotes-parts de profit et du capital commercial,
l'auteur touche bien encore à certains faits
révélant un fractionnement des capitaux, mais
il n'en tire aucune conclusion pour le point
qui nous intéresse. Le lecteur garde l'impres-
sion que le nombre de capitalistes diminue
sans cesse, sinon d'une façon absolue, du moins
en proportion avec l'accroissement de la classe
ouvrière. Dans la social-démocratie l'opinion
prédomine, qu'une concentration des fortunes
va de pair avec la concentration des entreprises
industrielles.
Or, il n'en est nullement ainsi. L'agence-
ment de la société anonyme s'oppose en des
proportions considérables à cette tendance :
centralisation des fortunes par la centralisation
des entreprises. Il permet un fractionnement
considérable de capitaux déjà concentrés et
rend superflue l'appropriation de capitaux, par
quelques magnats isolés, en vue de la concen-
tration d'entreprises industrielles. Que des éco-
nomistes non-socialistes aient utilisé ce fait
dans le but d'excuser l'état social actuel, cela
n'est pas une raison, pour des socialistes, de
le cacher ou n'en pas parler. 11 s'agit bien
plutôt d'en reconnaître l'extension réelle et la
portée.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 81
Malheureusement les données statistiques
manquent sur la répartition exacte des actions,
des obligations et des autres titres des sociétés
par actions, étant donné que dans la plupart
des pays ces actions sont anonymes (c'est-
à-dire transmissibles de la main à la main
comme des billets de banque ordinaires) tandis
qu'en Angleterre, où les actions nominatives
prédominent et où les listes des actionnaires
peuvent être consultées par qui veut dans les
bureaux de l'enregistrement de l'Etat, l'élabo-
ration d'une statistique plus détaillée des dé-
tenteurs d'actions est une œuvre géante que
personne encore n'a osé entreprendre. On ne
peut évaluer leur nombre qu'approximative-
ment et sur des données concernant quelques
entreprises isolées. Nous voulons donner ici^ afin
d'établir combien erronées sont les idées qu'on
se fait à cet égard et que la forme la plus mo-
derne et la plus concrète de la centralisation
capitaliste, le « trust », influe sur la répartition
des richesses d'une façon tout autre qu'il
ne semble, quelques chiffres faciles à véri-
fier.
Le trust de fil à coudre anglais, fondé il y a
un an, ne compte pas moins de 12.300 action-
naires.
6000 détent" d'actions de fondateurs avec 1440 fr.de capital moyen.
4500 » » privilégiées « 3600 » »
1800 » d'obUgations "îôôÛ * »
Le trust des filateurs de fil fin aussi a un
82 SOCIALISME THÉORIQUE
nombre respectable d'actionnaires. Ce nombre
est de 5454.
2904 détentes d'actions de fondateurs avec 7200 fr. de capital moyen.
1870 » » privilégiées « 12.000 » »
680 » d'obligations 31.200 » »
Pareillement le trust de coton T et' .P. Coats (1).
Le nombre des actionnaires da grand canal de
navigation de Manchester est de 40.000, ceux
de la société de comestibles T. Lipton sont
74.262. L'entreprise Spiers et Pond à Londres
— citée récemment comme exemple de la con-
centration du capital — compte, avec un capi-
tal total de 31.200.000 francs, 4.650 action-
naires, dont 550 seulement de qui le montant des
actions dépasse 12.000 francs. Voilà quelques
exemples du fractionnement des fortunes dans
les entreprises centralisées. Evidemment, tous
les actionnaires ne sont ])as, proprement dit,
des capitalistes, et souvent le même grand ca-
pitaliste apparaît, dans toutes les sociétés ima-
ginables, comme petit actionnaire. Néanmoins
le nombre des actionnaires et le montant
moyen des actions qu'ils détiennent vont en aug-
mentant. Le nombre total des détenteurs d'ac-
tions est évalué en Angleterre à beaucoup plus
d'un million, et ce nombre ne semble pas exa-
géré si l'on sait que dans la seule année 1896 le
nombre des sociétés par actions du Royaume
(i) Lors de la formation de tous ces trusts, les propriétaires
jusqu'alors des fabriques ont dû prendre eux-mêmes une partie
des actions. CeUes-là ne sont pas comprises dans le tableau ci-
dessus.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 83
Uni était de 21.223 avec un capital total de
26.748 millions de francs. Ne sont pas compris
là-dedans les entreprises étrangères, négociées en
Angleterre^ les titres de rente sur l'Etat, etc. (1)
Cette répartition de la fortune nationale, pour
l'expression de laquelle on pourrait, en beaucoup
de cas, prendre ceWe de pfvchnt-sw'plus nsiüonsil ,
se reflète dans les chiffres de la statistique des
revenus.
Dans l'année financière 1893-94 (je n'ai pas
à ma disposition de données plus récentes) le
nombre des personnes jouissant d'un revenu de
3600 francs et plus (revenus provenant de
profits commerciaux, de fonctions supérieures,
etc.) était dans le Royaume Uni de 727,270.
Il faut y ajouter les personnes qui tirent leurs
revenus de la terre (rentes, fermages), de mai-
sons de rapport et d'emplois imposables de ca-
pitaux. Ces groupes-là, ensemble, payent pres-
qu'autant d'impôt que les gr'oupes sus-men-
tionnés. Respectivement ils sont évalués à 7200
et 8400 millions de francs de revenu. De sorte
que le nombre de personnes jouissant d'un re-
venu de plus de 3600 fr. se trouve probable-
ment doublé.
Dans la British Review du 22 mai 1897 nous
trouvons quelques chiffres sur l'augmenta-
tion des revenus en Angleterre, de 1851 à
1881. D'après ces chiffres, le nombre des fa-
milles jouissant d'un revenu de 150 à 1000 livres
(1) On évalue le capital anglais actuellement engagé hors
d'Angleterre à 51.6 milliards de francs et son accroissement
annuel moyen à 136.8 millions.
84- SOCIALISME THÉORIQUE
sterling (la moyenne et petite bourgeoisie et
la plus haute aristocratie ouvrière) était en An-
gleterre, en 1851 et 1881, de 300.000 et de 990.000
respectivement. Tandis que la population
pendant ces trente ans augmenta dans la pro-
portion de 27 à 35, c'est-à-dire d'à peu près
30 0/0, le chiffre des contribuables de cette
catégorie augmenta dans la proportion de 27
à 90, c'est-à-dire de 233 1/3 0/0. Actuellement
Gitîen évalue leur nombre à unmillion et demi.
D'autres pays ne présentent pas une image
en principe différente. La France compte,
d'après Mulhall, sur un total de 8.000.000 de
familles, 1.700.000 familles vivant dans des
conditions matérielles de grande et de petite
bourgeoisie (^revenu moyen 6240 fr.) contre
6.000.000 d'ouvriers et 160.000 individus très
riches. En Prusse il y avait en 1854, comme le
savent les lecteurs de Lassalle, sur une popula-
tion de 16.3 millions 44.407 individus seulement
avec un revenu de plus de 1000 thalers (3600 fr.)
Dans l'année 1894-95 sur une population totalede
33 millions d'individus on en comptait, 321.296
jouissant d'un revenu au-dessus de 3600 fr.
En 1897-98 leur nombre était de 347.328.
Tandis que la population doublait, le nombre
des individus jouissant d'une certaine aisance
septuplait. Même en tenant compte du fait queles
provinces annexées en 186Ü donnent des
chiffres d'aisance généralement plus élevés que
l'ancienne Prusse proprement dite et que le
prix de beaucoup de vivres a été considérable-
ment augmenté dans l'intervalle, la proportion
des plus aisés, comparée à celle de la popula-
ET SOr.IALDÉMOCRATIE PRATIQUE 85
tion totale, indique néanmoins une augmenta-
tion de plus de 2 : 1. Et si nous prenons une
période ultérieure nous trouvons que dans les
quatorze années entre 1876 et 1890, à côté d'une
augmentation totale de 20 56 0/0 de contri-
buables, les revenus entre 2.400 et 24.000 fr.
(bourgeoisie aisée et petite bourgeoisie) ont aug-
menté de 31.52 0/0 (582.024 contre 442.534).
La classe des possédants proprement dits
(7.200 fr. de revenu et au-dessus) a augmenté,
durant la même période, de 58.47 0/0 (109.095
contre 66.319). Cinq sixièmes de cette aug-
mentation, — à savoir 33.226 sur 38.776 — in-
combent à la partie moyenne des revenus
entre 7200 et 24.000 fr. Les proportions ne sont
pas différentes dans l'Etat le plus industriel de
l'Allemagne, la Saxe. Dans ce pays le nombre
des revenus entre 1920 et 3960 fr. s'éleva de
62.140 en 1879 à 91.124 en 1890 et celui des
revenus entre .3960 fr. et 11.520 fr. de 24.414
à 38.841 (1).
(1) Cette dernière classe augmente de 1890 à 1892 de 2.400 unités
encore. Quant à la première classe je ne dispose pas des chiffres
exacts pour 1892. .le me contenterai donc de constater qu'entre
1879 et 1892 le nombre des revenus entre 960 francs et
3.900 francs a augmenté, en Saxe, de 227.839 à 439.948 c'est-à-dire,
de 20.94 »/o à 30.48 »/o des contribuables.
Les chiffres ci-dessous et, plus encore, les conclusions que
j'en ai tirées, ont été contestés par K. Kautsky dans son récent
volume : Bernstein und das sozialdemok)-atische Progrmnm
(Bernstein et le programme socialdémocrate) . Mais les chiffres
que m'oppose Kautsky viennent encore plus à l'appui de ma
thèse.
Voici les chiffres donnés par Kautsky concernant la statistique
des revenus en Saxe.
80 SOCIALISME THEORIQUE
De même dans d'autres Etats autonomes alle-
mands. Bien entendu tous les bénéficiaires de
revenus élevés ne sont point des« possédants »
mais l'importance de leur nombre ressort de ce
fait que dans l'année 1895-96, en Prusse,! -152.332
contribuables ont été classés comme apparte-
nant au groupe jouissant d'un revenu de pos-
sessio7i net de plus de 7.200 fr. Plus delà moitié
de ces personnes : 598.063, étaient imposées à
raison d'une fortune nette de plus de 24.000 fr.
et 385.000 à raison d'une fortune de plus de
38.400 fr..
L'affirmation est donc absolument erronée,
que l'évolution économique actuelle tende à une
Augraftntation
Revenus
1879
1S94
absolue
en pour cent
jusqu'à 1 000 fr . . . .
828.686
972.257
143.571
17.3
de 1 000 à 2 000 fr. . .
165.362
357.974
192.612
116.4
>. 2 000 à 4 125 » . . .
61.810
106.136
44.326
71.6
» 4 125 à 12 000 »...
24.072
41.890
17.818
74.0
» 12 000 à 67 500 ». . .
4.683
10.518
5.835
154.0
au-dessus de 67 500 fr . .
238
886
648
272.0
Kautsky en conclut que les classes dont raccroissement est le
plus accentué sont les millionnaires et les prolétaires un peu
mieux rétribués que la masse. C'est évident. Mais je ne l'avais
pas nié. Que Ton prenne ces deux classes du prolétariat et on
rouvera qu'elles se sont accrues de 33.8 ''/q (994.048 contre
1.330 231), pendant que la petite bourgeoisie a augmenté de
71.6 ''/o et la bourgeoisie moyenne de 74 oy^. Elles n'ont donc
pas l'air de vouloir disparaître.
La Saxe est l'état le plus industriel de l'Allemagne. La social-
démocratie y fait des progrès énormes.
Ed. Bernsteih.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 87
diminution relative, voire même absolue, du
nombre des possédants. Non point « plus ou
moins » mais simplement plus, c'est-à-dire ab-
solument cl relativement, le nombre des pos-
sédants augmente. Si l'action et les perspec-
tives de la socialdémocratie dépendaient du fait
de la diminution du nombre des possédants,
alors celle-ci pourrait en effet « aller se cou-
cher. » Mais le contraire est vrai. Les perspectives
de la socialdémocratie ne dépendent pas de la ré-
trogradation, mais de l accroissement des richesses
sociales. Le socialisme et le mouvement socia-
liste des temps modernes ont survécu à plusieurs
superstitions déjà. Ils survivront bien encore à
celle qui subordonne leur avenir à la concentra-
tion des richesses ou^ si l'on veut, à l'absorption
de la plus-value par un groupe toujours se rétrécis-
sant de mammouths capitalistes (1). Que le pro-
duit-surplus social soit accaparé par 10.000 per-
sonnes, ou bien réparti sur un demi-million
d'individus, cela est, au point de vue essentiel,
absolument indifîérent au neuf ou dix millions
de pères de famille que ce partage lèse. Leurs
efforts pour obtenir une plus équitable réparti-
tion, ou bien une organisation comportant une
répartition plus juste, n'en sont pas nécessaire-
ment moins justifiés. Au contraire. Maintenir
(1) Dans la littérature socialiste on oublie généralement qu'un
contingent très important des contribuables est représenté par
des personnalités civiles, telles qu'associations, sociétés ano-
nymes etc. Il y eut ainsi en Saxe, en 1892, sur 11.138 contri-
buables avec des revenus d'au-dessus de 11.520 francs,
5.594 personnalités civiles. Parmi les revenus d'au-dessus de
360.000 francs, il y eut 23 personnalités physiques et 33 per-
sonnalités civiles.
88 SOCIALISME THEORIQUE
quelques milliers de privilégiés dans l'abon-
dance, occasionne peut-être moins de travail-
surplus que d'en conserver un demi-million et
plus dans un bien-être inique.
Si la société était constituée ou si elle s'était
développée telle que la doctrine socialiste l'a
jusqu'ici supposé, alors la catastrophe écono-
mique ne saurait être, en efîet qu'une question
d'un petit espace de temps. Mais, nous l'avons
vu, cela n'est précisément pas le cas. Bien loin
de s'être simplifié, l'agencement de la société,
aussi bien en ce qui concerne les revenus que
pour ce qui est des différents métiers, s'est au
plus haut degré nuancé et différencié. Et si
même nous ne l'avions pas devant les yeux, em-
piriquement établi par la statistique des revenus
et des métiers, ce fait pourrait être prouvé, de
manière purement déductive, comme étant la
conséquence fatale de l'économie moderne.
Ce qui tout d'abord caractérise le mode de
production moderne c'est l'augmentation consi-
dérable de la force productive du travail. La
conséquence en est une non moins considérable
augmentation de la production, production en
masse à' objets et de denrées de consommation.
Où vont ces richesses ? Ou, pour mieux préciser
la question : où donc va le produit-surplus que
les ouvriers industriels produisent en dessus
de leur propre consommation, limitée par leur
salaire ? Les « magnats du capital » auraient
beau avoir des ventres dix fois plus replets que
ceux que leur attribue l'esprit populaire, et une
domesticité dix fois plus considérable que celle
qu'ils ont en réalité, en présence de l'ensemble
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 80
de la production nationale annuelle — il ne faut
pas oublier que la grande production capita-
fiste est avant tout une production fnassalc —
leur consommation ne pèserait guère lourd dans
la balance.
Ils exportent le surplus, dira-t-on.
Parfait, mais le consommateur exotique ne
paye^ finalement, qu'en denrées. Dans le com-
merce universel l'argent- métal joue un rôle
subordonné. Plus riche en capital un pays est,
plus considérable estson importation de denrées,
car les pays auxquels il prête de l'argent ne
peuvent généralement payer les intérêts dûs,
que sous forme de denrées. Où donc reste la
masse de denrées que les magnats et leur do-
mesticité ne consomment pas ? Si elle ne par-
vient pas d'une manière quelconque aux pro-
létaires, il faut bien qu'elle soit accaparée par
d'autres classes. Ou bien une diminution rela-
tive et toujours s'accentuant du nombre des ca-
pitalistes allant de pair avec le bien-être gran-
dissant du prolétariat, ou bien une nombreuse
classe moyenne : voilà l'unique alternative que
nous laisse l'accroissement interrompu de la
production. Les crises et les dépenses impro-
ductives pour les armées, etc., coûtent beau-
coup, mais elles n'ont cependant absorbé, dans
les temps modernes, que quelques parcelles de
l'ensemble du produit-surplus. Si la classe ou-
vrière se proposait d'attendre jusqu'à ce que le
« capital » ait fait disparaître les classes
moyennes, elle pourrait faire un long sommeil
encore. Le capital exproprierait ces classes sous
une forme, pour incessamment leur insuffler
90 SOCIALISME THÉORIQUE
une nouvelle vie sous telle autre. Ce n'est pas
le « capital », mais la classe ouvrière elle-même
qui a pour mission d'absorber les éléments
parasitaires de la société.
Sur ce fait, que la richesse des nations mo-
dernes signifie : augmentation de la quantité
des objets et denrées de consommation, des au-
teurs manchestériens ont basé toutes sortes de
justifications de l'état de choses actuel. Et cela
a incité presque tous les socialistes, à un mo-
ment donné, à tomber dans l'extrémité opposée
et à ne plus considérer la richesse sociale que
comme une richesse immuable, « sub specie »
de ce c( capital » qui insensiblement devenait
uneindividualité mystique. Les cerveauxles plus
lucides même perdent leur bon sens dès qu'ils
rencontrent sur leur chemin cette représenta-
tion du « capital ». Marx a. dit, en parlant de
l'économiste libéral J. B. Say, que celui-ci s'ai*-
rogeait le droit de juger les crises parce qu'il
savait que la denrée est un produit. De nos jours
beaucoup de personnes croient avoir dit le der-
nier mot sur la richesse sociale, en nous parlant
de la forme spécifique du capital d'entre
prise.
En réponse a ma thèse — contenue dans ma
lettre au congrès de Stuttgart — que l'accrois-
sement de la richesse sociale ne comportait pas
une diminution du nombre des magnats du ca-
pital, mais une augmentation du nombre de
capitalistes de tout grade, la New-Yorker
Volkszeitung , affirme, dans un leader, que, du
moins en ce qui concerne l'Amérique, il n'en
est pas ainsi. La statistique établit que, dans
ET SOCIALDËMOCRATIE PRATKJUE 91
les Etats-Unis la production est régie par un
nombre de syndicats (« concerns »), nombre
qui, en proportion de leur ensemble, diminue
de plus en plus. En voilà une réfutation ! Ce
que je dis de V articulation générale des classes,
le critique croit pouvoir le réfuter par un renvoi
à l'articulation des entreprises industrielles.
C'est comme si quelqu'un prétendait que le
nombre des prolétaires va en diminuant de
plus en plus, puisqu'à la place de l'ouvrier in-
dividuel des temps passés il y a maintenant le
syndicat ouvrier.
11 est vrai que l'auteur fait suivre ses ré-
flexions par la remarque que cette concentra-
tion des entreprises es^a chose principale. Peu
importe que les actionnaires constituent une
nouvelle classe de fainéants.
Mais cela constitue tout au plus une façon de
voiretnullement une preuve àl'encontre des faits
établis. Pour l'analyse de la société, un fait vaut
l'autre. D'un point de vue donné tel fait peut
être moins important, mais là n'est pas la ques-
tion. Il s'agit de savoir si le fait allégué est exact
ou non. De cette concentration des entreprises,
qui, je l'affirme, ne m'était pas entièrement in-
connue, j'ai parlé moi-même dans un passage
ultérieur. J'avais cité deux faits et le critique
croit démontrer la fausseté de l'un en n'admet-
tant que l'exactitude de l'autre. J'espère par-
venir à détruire le fantôme qui trouble son
regard et celui des autres.
Karl Kautsky aussi, à Stuttgart même^ a
fait allusion à l'assertion incriminée et il m'a
objecté que^ s'il était exact que le nombre des
92 SOCIALISME THÉORIQUE
capitalistes augmente, tandis que celui des dé-
possédés diminue, qu'alors le capitalisme se
consolidait et nous autres, socialistes, ne par-
viendrions jamais à notre but. Néanmoins,
disait Kautsky, l'affirmation de Marx n'avait
rien percju de sa valeur encore, qu'accroisse-
ment du capital signifiait en même temps ac-
croissement du prolétariat.
C'est, dans une autre direction et sous une
autre forme moins véhémente, le même qui-
proquo. Je n'avais dit nulle part que le nombre
des prolétaires n'augmentait pas. Je parlais, en
constatant l'augmentation du nombre des ca-
pitalistes de tout degré, d'individus et non pas
d'entrepreneurs. Mais Kautsky était manifeste-
ment resté accroché à l'idée « capital », et la
conclusion qu'une augmentation relative des
capitalistes signifiait une diminution relative et
simultanée du nombre des prolétaires, était
pour lui une hérésie contraire à notre doc-
trine. Et il m'oppose l'assertion précitée de
Marx.
Or, plus haut, j'ai déjà fait allusion à une
sentence de Marx, qui diffère quelque peu de
celle que cite Kautsky. L'erreur de Kautsky
réside en l'identification du capital avec les
capitalistes ou les possédants. Mais j'aimerais
à attirer l'attention de Kautsky sur autre chose
encore, qui détruit son objection. Je veux parler
de l'évolution du capital industriel, que Marx
qualifie à^organique. Si la composition du ca-
pital change de façon à ce que le capital
constant augmente et que le variable diminue,
alors une augmentation absolue du capital, dans
ET SOCIALDIÎMOCRATIK PRATIQUE Oo
les entreprises respectives, comportera une
diminution relative du nombre des prolétaires.
D'après Marx c'est là précisément la forme
caractéristique de l'évolution moderne. Ap-
pliqué à la société économique capitaliste
dans son ensemble, cela signifie : augmenta-
tion absolue du capital = diminution relative du
prolétariat. Les ouvriers, devenus superflus par
la composition organique changée du capital,
ne retrouvent chaque fois du travail qu'à me-
sure que du capital noiweau se présente sur le
marché pour les employer. Sur le point, préci-
sément, où Kautsky formule la question de
façon si tranchante, mon affirmation concorde
avec la théorie marxienne. La conclusion
de la déduction marxienne est celle-ci : pour
que le nombre des ouvriers augmente, il faut
que, proportionnellement, le capital augmente
plus vite encore. Kautsky, j'imagine, recon-
naîtra cela sans difficulté.
Après tout, il ne s'agit que de savoir si le ca-
pital accru constitue une possession de capital
seulement en tant que /b;2âf d'entreprise ou bien
aussi en tant que quote-part d'entreprise.
Sinon le premier serrurier venu, qui travaille
avec six ouvriers et quelques apprentis, est un
capitaliste, tandis que le rentier X., qui a dans
ses coffres-forts quelques centaines de mille
francs, ou son gendre, l'ingénieur Y., qui pos-
sède une quantité respectable d'actions (tous
les actionnaires ne sont pas des fainéants) sont
des dépossédés. Le contre-sens des classifica-
tions de ce genre est évident. La propriété
est la propriété, qu'elle soit immuable ou mo-
94 SOCIALISME THÉORIQUE
bile. L'action n'est pas seulement du capital,
elle est encore du capital dans sa forme la plus
accomplie, on pourrait dire sublimée. Elle est
la traite sur une partie du travail-surplus de
l'économie nationale ou universelle, délivrée
de tout contact grossier avec les trivialités de
l'activité professionnelle Elle est pour ainsi dire
du capital dynamique. Et si, pour tout le reste,
ils ne vivent que comme des rentiers fainéants,
les foules grossissantes des actionnaires — on
peut déjà parler de bataillons d'actionnaires —
constituent par leur seule existence, par le genre
de leur consommation et l'importance de leur
entourage social, un facteur très puissant dans
la vie économique de la société. L'action ré-
tablit dans l'échelle sociale les échelons inter-
médiaires que la concentration des entre-
prises avait supprimés de l'industrie.
Quant à cette concentration elle-même, nous
allons la regarder aussi d'un peu plus près.
c) Les différentes classes d'entreprises dans la pro-
duction et la distribution de la richesse sociale.
Pour le pays de l'Europe le plus avancé sous
le rapport de l'évolution capitaliste, c'est-à-dire
l'Angleterre,, une statistique générale de l'indus-
trie fait défaut. Cette statistique n'existe que
pour certaines brandies de production sou-
mises aux lois sur les fabriques, ainsi que pour
quelques localités.
En ce qui concerne les fabriques et usines
soumises aux lois en question, elles occupaient
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 95
en 1896, suivant le rapport des inspecteurs des
fabriques, 4.398.983 personnes, ce qui ne fait
pas encore la moitié des individus employés
dans l'industrie d'après le recensement de 1891.
Ce recensement donne 9.025.902 individus,
sans compter ceux occupés dans les diverses
branches de transport. Sur l'excédent de
4.626.919 personnes on peut compter un quart
ou un tiers comme employées dans le commerce
des productions respectives, et dans quelques
industries moyennes et grandes non soumises
aux lois sur les fabriques. Restent, en chiffres
ronds, trois millions d'employés et de petits pa-
trons dans les induslries minuscules. Les quatre
millions d'ouvriers soumis aux lois sur les
fabriques se répartissent sur un ensemble de
160.948 fabriques et ateliers, ce qui donne une
moyenne de 27 à 28 ouvriers par entreprise fl).
En séparant fabriques et ateliers nous comptons
76.279 fabriques avec 3.743.418 et 81.669 ate-
liers avec 655.565 ouvriers, soit une moyenne de
49 ouvriers par fabrique et 8 par atelier enre-
gistré. Ce chiffre moyen de 49 ouvriers par fa-
brique indique déjà ce qu'une vérification plus
minutieuse du rapport confirme : que deux tiers
pour le moins des entreprises qualifiées « fa-
briques » tombent sous la rubrique des entre-
prises moyennes avec 6 à 50 ouvriers, de sorte
qu'il reste tout au plus 20.000 à 25.000 entre-
(1) Pour 1.931 fabriques comme pour 5.624 ateliers enregistrés
les chiffres n'étaient pas connus encore au moment de la pubK-
cation de la statistique. Ces chiffres auraient diminué encore le
nombre des ouvriers par entreprise
90
SOCIALISME THEORIQUE
prises avec 50 ouvriers et plus, représentant
ensemble environ trois millions d'ouvriers. Des
1.171.990 personnes employées dans les diverses
branches de transport, trois quarts tout au plus
peuvent être considérés comme appartenant
aux grandes entreprises. En joignant ceux-ci
aux catégories précédentes, nous arrivons, quant
au personnel ouvrier et auxiliaire des grandes
entreprises, à un total variant entre 3 1/2 et 4
millions d'individus, contre 5 1/2 millions
occupés dans les entreprises moyennes et pe-
tites. « L'atelier universel », on le voit, est loin
encore d'être tombé entièrement entre les mains
de la grande industrie. Les entreprises indus-
trielles au contraire font montre, en Angle-
terre comme ailleurs, de la plus grande variété
et aucune classe n'en a encore disparu (1).
(1) Des ouvriers allemands émigrés en Angleterre m'ont plus
d'une fois manifesté leur étonnement quant à l'émiettement des
entreprises constaté par eux dans l'industrie du bois, du mé-
tal etc., dans ce pays. Les chiffres actuels de l'industrie coton-
nière n'accusent qu'une accentuation légère de la concentration
depuis l'époque de Karl Marx. Ci-dessous un tableau comparatif
de ces chiffres :
Fabriques
Métiers
Broches
Ouvriers
Ouvriers par fabriques
2 549
379 329
32 000 014
401 064
15Ö
Statistique
lie
1899
2 538
615 714
44 504 819
528 795
208
Augmentation
ou
diminution
— 0,43 0/0
+ 0,62 o/o
+ 0,39 o/„
+ 0,32 o/„
+ 0,33 o/o
Concentration en somme peu considérable dans une période
de 22 ans d'une industrie aussi sujette à des modifications
ET SOCIALDKMOCRATIE PRATIOUE 97
Si nous comparons avec ces chiffres ceux de la
statistique industrielle de l Allemagne pour 1895,
nous voyons que celle-ci, dans les grandes
lignes, offre la même image que la statistique
anglaise.
En Allemagne, en 1895, la grande industrie
occupait dans la production une place pro-
portionnellement identique à celle de l'Angle-
terre en 1891. En Prusse, en 1895, 38 0/0 des
ouvriers industriels appartenaient à la grande
industrie. Le développement grand-industriel
s'est effectué, là comme dans tout le reste de
l'Allemagne, avec une rapidité inouïe. Si telles
branches de l'industrie (et, parmi celles-ci, l'in-
dustrie textile) sont encore, sous ce rapport, en
arrière de l'Angleterre, telles autres (l'industrie
des machines et des engins) ont atteint la
techniques. Il est vrai que le nombre des métiers mécaniques
a augmenté de 62 "/o mais le nombre des broches ne s'est pas
beaucoup plus accru que celui des ouvriers. De ceux-là les
hommes adultes accusent, depuis 1870, un accroissement plus
considérable que les femmes et les enfants. Dans les autres
branches de l'industrie textUe la concentration a été moins con-
sidérable encore. C'est ainsi que de 1870 à 1890 les fabriques de
laine et d'estame ont augmenté de 2.459 à 2.546, et les ouvriers
occupés dans cette branche d'industrie de 234.687 à 297.053,
c'est-à-dire de 95 à 117 ouvriers par fabrique. A rencontre de
l'industrie cotonnière le nombi-e des broches a augmenté ici
beaucoup plus rapidement que celui des métiers, qui, avec leur
accroissement de 112.794 à 129.222 restent en arrière sur celui
du nombre des ouvriers.
Le compte rendu des inspecteurs de fabriques pour 1896 a
relevé pour la Grande-Bretagne tout entière, 9.891 fabriques
dans l'industrie textUe, appartenant à 7.900 entreprises et occu-
pant 1.077.637 ouvriers, contre 5.968 fabriques avec 718.051 ou-
vriers en 1870, ce qui représente, pour ces deux années, les
chiffi'es respectifs et moyens de 120.3 et 136.4 ou^Tiers par entre-
prise.
98 SOCIALISME THÉORIQUE
moyenne anglaise, et quelques-unes (l'indus-
trie chimique, l'industrie verrière, certaines
branches des professions graphiques et^ pro-
bablement, l'électrotechnique) l'ont dépassée.
La grande masse cependant des personnes
occupées dans l'industrie appartiennent encore,
en Allemagne, aux moyennes et petites entre
prises. De 10 1/4 millions d'ouvriers industriels
occupés en 1895, un peu plus de 3 millions
appartenaientàlagrandeindustrie, 2 1/2 millions
à la moyenne (de (3 à 50 ouvriers) et 4 3/4 millions
à la petite industrie. Il n'y avait que 1 1/4
million de petits patrons manuels. Dans cinq
industries leur nombre avait augmenté d'une
façon absolue et relative (en proportion de l'ac-
croissement total de la population), dans neuf
d'une façon absolue seulement, et dans onze il
avait diminué absolument et relativement.
En France l'industrie est encore inférieure,
quantitativement, à l'agriculture. Elle ne repré-
sentait, d'après le recensement du 17 avril 1894,
que 25 9 0/0 de la population, contre le double
presque, 47 3 0/0, que l'agriculture occupe. Des
proportions semblables sont présentées par
l'Autriche, où Tagriculture occupe 55 9 0/0, et
l'industrie 25 8 0/0 de la population. En France
il y a dans l'industrie 1 million de patrons des
divers degrés — contre 3,3 millions de salariés.
En Autriche il y a 600 000 d'indépendants con-
tre 2 1/4 millions de salariés et d'hommes de
peine. Ici aussi, les proportions sont à peu près
égales. Les deux pays comptent une série d'in-
dustries extrêmement développées (industries
textile etminière, fonderies etc.) qui, par rapport
ET S0Cl\LDÉ.\10CnATlE PRATIQUE 99
à la dimension des entreprises, vont de pair avec
celles des pays les plus avancés, mais qui dans
l'économie nationale ne sont encore que des
phénomènes partiels,
La Suisse compte, dans l'industrie, 127 000 pa-
trons et ouvriers isolés contre '100 000 salariés.
Les Etats-Unis d'Amérique, dont le sus-men-
tionné collaborateur à la ISew-Yorker Volksei-
tiing dit qu'ils sont le pays capitalistement
le plus avancé du monde, avaient aussi, il est
vrai — d'après le recensement de 1890 — une
moyenne relativement élevée d'ouvriers par
entreprise, à savoir 3 1/2 millions d'ouvriers
répartis sur 355415 entreprises industrielles,
c'est-à-dire 10 : 1. Mais ici, comme en Angle-
terre, les industries domestiques et minuscules
n'entrent pas en ligne de compte. En prenant
les chiffres de la statistique industrielle de la
Prusse, de haut en bas, on arrive à une moyenne
presqu'exactement égale à celle que produit le
recensement américain. Et lorsqu'on regarde
de plus près, dans le Statistical Abs tract le
tableau des industries comprises dans le recen-
sement, on y rencontre une quantité énorme
d'industries avec, par entreprise, une moyenne
de cinq ouvriers et moins. Ainsi, à la toute
première page déjà, après 910 fabriques de
machines agricoles avec 30.723, 35 fabriques de
munitions avec 1993, et 251 fabriques de fleurs
et plumes artificielles avec 3.628 ouvriers nous
voyons 59 fabriques de membres artificiels
(bras, jambes, etc.) avec 154, et 581 fabriques de
voiles et de tentes avec 2873 ouvriers.
Si l'incessant progrès de la technique et de
100 SOCIALISME THÉORIQUE
]a centralisation industrielle dans un nombre
toujours grandissant d'industries, est un fait
dont, de nos jours, la signification n'est plus
passée sous silence que par d'impénitents réac-
tionnaires, il n'en est pas moins vrai que dans
toute une série d'industries, à côté des grandes
entreprises, d'autres, moyennes et petites,
font preuve d'une incontestable vitalité. Dans
l'industrie, pas plus qu'ailleurs, l'évolution ne
s'efTectue de façon identique pour toutes les
entreprises. Des entreprises conduites de façon
routinière continuent à être l'apanage de la
petite et de la moyenne industrie tandis que
certaines branches des métiers d'art, que l'on
croyait définitivement appartenir à la petite
industrie, finissent par échoir à la grande.
Pendant une assez longue période la « Haus-
weberei » (industrie du tissage exercée à domi-
cile), dans l'industrie de la soie, périclitait dans
le canton de Zurich. Mais de 1891 à 1897 le
nombre des tisserands à domicile a augmenté
de 24 708 à 27 800, tandis que le nombre des
ouvriers et employés aux métiers mécaniques
ne s'est accru que de 11 840 à 14 550. Reste à
savoir si cette augmentation du nombre des
tisserands à domicile est un symptôme éco-
nomique réjouissant. Pour l'instant il ne s'agit
que de la constatation d'un fait.
La perpétuation et le renouvellement de la
petite et de la moyenne industrie sont détermi-
nés par une série de circonstances, divisibles
en trois groupements.
Disons tout d'abord qu'une quantité de métiers
et de branches de métier se prêtent presqu'aussi
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 101
bien à la petite et à la moyenne industrie qu'à la
grande, et l'avantage qu'a cette dernière sur les
deux autres n'est pas assez important pour con-
trebalancer certains avantages essentiellement
propres à la petite industrie. La remarque en a
été faite surtout dans diverses branches de l'in-
dustrie du bois, du cuir et de la métallurgie.
Parfois aussi la division du travail est pratiquée
de façon à ce que la grande industrie fournisse,
à moitié ou aux trois quarts achevés, des pro-
duits manufacturés que la petite industrie livre
tout prêts.
Deuxièmement et en beaucoup de cas, la
façon dont tel ou tel produit est rendu acces-
sible aux consommateurs plaide en faveur delà
production en petit, comme par exemple dans
la boulangerie. S'il ne s'agissait que de la
technique, il y a longtemps que la boulangerie
serait monopolisée par la grande industrie.
Nombre de fabriques sont là qui prouvent que
cette industrie, comme tant d'autres, peut être
exercée lucrativement en gr-and. Néanmoins la
petite et la moyenne industrie boulangère, en
dépit des fabriques de pain d'épices et de
gâteaux qui se sont déjà acquis des marchés,
se maintiennent à côté de la grande par les
avantages qu'elles présentent sous le rapport
des relations directes avec le consommateur.
Tant que les patrons boulangers n'auront qu'à
compter avec l'entreprise capitaliste, ils peuvent
être assez tranquilles. Leur nombre, il est vrai,
ne s'est pas accru depuis 188':^ dans les mêmes
proportions que celui de lapopulation, mais il est
encore très considérable (77 609 contre 74 283).
6*
iO"2 SOCIALISME THÉORIQUE
Or, l'industrie boulangère offre un exemple
frappant. Dans toute une série de métiers,
notamment dans ceux où le travail productif
proprement dit et le travail de service direct
se confondent, il en est de même. Mentionnons
tout d'abord la maréchalerie et le charronnage.
D'après le recensement américain il y a 28000
entreprises de maréchalerie et de charronnage
avec, en tout, 50 867 ouvriers, dont la moitié
exactement travaillent pour leur propre compte.
La statistique pour l'Allemagne donne 62 722
patrons forgerons et maréchaux-ferrants et il
se passera évidemment un temps considérable
encore avant que l'industrie des automobiles
à vapeur, etc., leur ait rendu l'existence
impossible, pour donner naissance à d'autres
petites industries/ comme Ta fait notamment
la vélocipédie. De même dans le métier de
tailleur, dans la cordonnerie, la sellerie, l'ébé-
nisterie, la tapisserie, l'horlogerie, etc., où le
travail pour des particuliers (et à divers degrés
des travaux de réparation) et la vente en détail
conservent des existences indépendantes, dont
beaucoup (mais nullement toutes) ne repré-
sentent, en vérité, que des revenus prolétariens.
En dernier lieu, mais pour une partconsidéra-
ble néanmoins, c'est la grande industrie elle-
même qui donne naissance à des industries
petites et moyennes, partiellement par la fabrica-
tion en masse et une diminution proportionnelle
des prix, des matériaux de travail (matières
auxiliaires, fabricatious inachevées), partielle-
ment par répulsion de capitaux d'un côté et
par congédiement d'ouvriers de l'autre. En des
ET SOCIALDÉMOCRATIE I'RATIQ[IE lO'i
proportions plus ou moins grandes des capi-
taux nouveaux, en quête d'entreprises fruc-
tueuses, se présentent sans cesse sur le marché
dont la capacité d'absorption d'articles nou-
veaux s'accroît avec la richesse sociale. C'est
ici que les actionnaires, dont nous avons parlé
plus haut, jouent un rôle considérable. De la poi-
gnée de millionnaires (quand même la poignée
en contiendrait quelques milliers) le marché
ne pourrait pas vivre. Mais quelques centaines
de mille de richards et de personnages cossus
comptent déjà. Presque tous les articles de
luxe consommés par cette catégorie d'ache-
teurs sont confectionnés au début — et une
grande partie de façon permanente — dans la
petite et la moyenne industrie, qui d'ailleurs
peuvent parfaitement être des entreprises capi-
talistes, vu qu'elles emploient souvent des ma-
tières précieuses et des machineries coûteuses
(joaillerie, orfèvrerie^ impressions d'art, etc.)
C'estplus tard seulementque la grande industrie
se charge de la « démocratisation » de tel ou tel
article de luxe par la diminution du prix du
matériel de travail.
C'est ainsi qu'aujourd'hui, malgré les change-
ments continuels dans le groupement et les con-
ditions intérieures des industries, la situation
se représente comme suit : la grande industrie
n'absorbe pas continuellement les petites et
moyennes entreprises^ mais elle s'affirme et
grandit à côté d'elles. Seules les entreprises mi-
nuscules diminuent absolument et relative-
ment. Mais quant aux entreprises petites et
moyennes, leur nombre s'accroît. Voici, pour
104 SOCIALISME THÉORIQUE
l'Allemagne, la statistique des entreprises patro-
nales. Il y avait d'ouvriers dans :
Petites entreprises :
1882 1895 auginent.
(1—5 ouvriers) 2.457.950 — 3.056.318 — 24.3 p. c.
Petites entreprises moyennes :
1882 1895 augment.
(6 — 10 ouvriers) 500.097 — 833.409 — 66.6 p. c.
Plus grandes entreprises :
1882 1895 augment.
(11 — 50 ouvriers) 891.623 — 1.620.848 — 81.8 p. c.
Pendant cette même période la population
n'augmenta que de 13 5 0/0.
Si donc pendant la période en question la
grande industrie a augmenté son armée en
des proportions plus considérables encore —
88 7 0/0 — cet accroissement n a concordé avec
une absorption de petites industries que dans
quelques cas isolés. De fait il existe beau-
coup de cas où il n'est jamais question de
concurrence entre la grande et la petite indus-
trie : que l'on songe par exemple aux grandes
constructions de ponts et machines. L'exemple
de l'industrie textile, citée de préférence dans
notre littérature, est trompeur sous plus d'un
rapport. L'augmentation de la productivité,
représentée par le métier mécanique comparé
aux anciens fuseaux, n'a été répétée qu'en cer-
tains cas spéciaux. Un nombre considérable de
grandes industries sont supérieures aux petites
et moyennes non ])as sous le rapport de la pro-
ductivité du travail employé, mais uniquement
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 105
par la dimension de l'entreprise (constructions
navales) et elles laissent intacte ou à peu près,
la sphère de leurs affaires. Lorsqu'on apprend
que la Prusse, en 1895, comptait presque deux
fois autant d'ouvriers occupés dans la grande
industrie qu'en 1882 et que ces ouvriers re-
présentaient^ en 1895, 38 0/0 de l'ensemble
des ouvriers employés dans l'industrie, contre
28.4 seulement en 1882, on s'imagine facile-
ment que la petite industrie aura bientôt dis-
paru et que son rôle est terminé. Or, les
chiffres cités sont là qui démontrent que
l'extension et le développement brusques de la
grande industrie ne représentent qu'un côté de
l'évolution économique.
Il en est dans le commerce comme dans
l'industrie. En dépit des grands magasins le
moyen comme le petit commerce se main-
tiennent. Naturellement, il ne s'agit pas ici de
nier l'élément parasitaire dans le commerce,
ce qu'on appelle commerce intermédiaire. Mais,
sous ce rapport aussi il y a beaucoup d'exa-
gération. Lagrande production et le commerce
international jettent sur le marché des masses
de denrées toujours plus considérables, qui,
de quelque façon qu'il soit, doivent être mises
sous la main du consommateur. Que cela
pourrait se faire avec une dépense moindre
de travail et de frais que par l'interven-
tion du commerce intermédiaire^ personne
ne le niera. Mais tant que cela ne se fait
pas, ce commerce se maintiendra. Et il est
aussi utopique d'attendre des grands maga-
sins capitalistes une absorption tant soit peu
106 SOCIALISME THÉORIQUE
considérable des petits et moyens boutiquiers,
qu'il est illusoire de croire à une absorption à
peu près complète, dans un laps de temps cal-
culable, de la petite et moyenne industrie par
la grande. Les grands magasins font du tort à
certains commerces et troublent par ci par là,
et pendant quelque temps, le petit commerce
tout entier. Mais peu à peu celui-ci trouve le
moyen de faire concurrence au grand com-
merce et à tirer parti de tous les avantages que
les conditions locales lui offrent. De nouvelles
spécialisations et de nouvelles combinaisons de
commerce se présentent et des formes et des
méthodes nouvelles de commerce. Le grand
magasin capitaliste est, jusqu'ici, beaucoup
plus le produit de C accroissement énorme de
la masse des denrées que l'instrument d'anéan-
tissement du petit commerce parasitaire. Et sa
tendance a plutôt été de faire sortir le petit
commerce de l'ornière de la routine et de le
désaccoutumer de certaines habitudes mono-
polistiques que de le détruire. Le nombre des
petites boutiques va toujours en augmentant.
En Angleterre il a augmenté, entre 1875 et 1886,
de 295 000 à 366 000. Et le nombre des per-
sonnes employées dans le commerce s'est accru
dans des proportions plus considérables encore.
Comme la statistique anglaise de 1891 a été
établie, sous ce rapport, d'après des principes
différents de ceux de 1881 (1), nous donnons ici
les chiffres de la statistique prussienne.
(1) Elle constate une augmentation de plus de 50 0/0 pendant
les dix dernières années.
ET so(;iALr)r:.MO(:R.\TiE i-ratihue 107
En Prusse, le nombre des personnes occupés
dans le commerce et le trafic (sans compter les
employés des chemins de fer et de la poste)
était :
Dans les entreprises avec:
1885
1895 augment.
2 auxiliaires ou moins 411.509 —
3 — 5 » 176.867 —
6 — 50 » 157.328 —
51 et plus 25.619 —
467.656 — 13.6 p. c
342.112 — 93.4 » »
303.078 — 92.6 » »
62.056 — 142.2 » »
r
771.223 — 1.174.002
Proportionnellement, l'augmentation est le
plus considérable dans les grandes entreprises
qui cependant ne représentent pas beaucoup
plus que 5 0/0 de l'ensemble.
Ce ne sont pas les grandes entreprises qui
font une concurrence meurtrière aux petites ;
celles-ci se la font réciproquement autant que
possible. Mais il n'y a que peu de cadavres
relativement et l'échelle graduée des entre-
prises reste intacte. C'est la petite entreprise
moyenne qui accuse l'augmentation la plus
importante.
Lorsque finalement nous arrivons à l'agri-
culture^ nous constatons, en ce qui concerne
les proportions des entreprises, en Europe par-
tout et partiellement déjà en Amérique, un mou-
vement qui est en contradiction apparente avec
tout ce que la théorie socialiste a jusqu'ici
avancé. L'industrie et le commerce n'ont ré-
vélé qu'un mouvement ascendant plu^i lent vers
la grande entreprise, tandis que l'agriculture
montre ou bien ï arrêt ou bien une diminution
directe des dimensions des entreprises.
108 SOCIALISME THÉORIQUE
En ce qui concerne l'Allemagne, le recense-
ment de 1895 révèle, comparé à celui de 1882,
l'augmentation la plus considérable relative-
ment, dans le groupe des entreprises agricoles
moyennes (5 à 20 hectares), augmentation de
8 0/0 à peu près, tandis que l'extension du
terrain occupé par ces entreprises a été plus
considérable encore, à savoir de 9 0/0 exacte-
ment. Viennent ensuite les petites entreprises
agricoles (2 à 5 hectares) avec 3.5 0/0 d'accrois-
sement pour les entreprises elles-mêmes et 8 0/0
d'extension de terrain. Les entreprises minuscu-
les (au-dessous de 2 hectares) accusent une aug-
mentation de 5.80/Oaupointdevue du nombre,
et de 12 0/0 quant à l'étendue des terrains. Ce
qui n'empêche pasque la partie cultivée de ces
terrains accuse une diminution de 1 0/0. Les
grandes entreprises paysannes (grossbäuer-
lichen Betriebe) — 20 à 100 hectares — en
partie capitalistes déjà, accusent une augmen-
tation de pas tout à fait 1 0/0, qui d'ailleurs
incombe entièrement aux entreprises fores-
tières, tandis que les grandes entreprises agri-
coles (20 à 100 hectares) — également capita-
listes en partie — augmentent de pas tout à
fait 1/3 0/0
Voici les chiffres pour 1895 :
Nombre
Genre des entreprises des entrepr.
Entreprises minuscules (jusqu'à 2 H.A.) 3.236.367
— de petits paysans de 2 à 5 — 1 Ü16.318
— — moyens — — 5 à 20 — 998.804
— — grands — — 20 à 100 — 281.767
Grandes entreprises — — (100 H.A. et plus) 25_061
ET SOCIALDKMOCRATIE PRATIQUE 109
Tei-rain a^ric. Superficie
cultivé totale
Entreprises minuscules (jusqu'à 2 II. A.) 1.808.444 2.415.414
— de polits paysans de 2 à 5 — 3 2« 5. 984 4.142.071
— de moyens — de 5 à 20 — 9.721.875 12.537.600
— de grands — de 20 à 100 — 9.869.837 13.157.201
Grandes entrepr. — de 100 H.A. et plus 7.831.801 11.031.8y6
Plus des deux tiers de la superficie totale in-
combent aux trois catégories des entreprises
paysannes, et un quart environ à la grande in-
dustrie agricole. En Prusse la condition des
entreprises paysannes est plus favorable en-
core. Elles y occupent à peu près trois quarts de
la superficie cultivée totale, à savoir 22.875.000
hectares sur 32.591.000.
Si de la Prusse nous nous tournons vers la
Hollande voisine nous trouvons :
Dimension des entrepr. Entreprises Augment.
1884 1893 ou dïminut. Pour cent
1 à 5 H.A. 66.84-2 77.767 + 10.925 + 16.2 '
5 _ 10 — 31.552 94.199 + 62.647 + 198.5
10 _ 50 — 48.278 51.940+ 3.662+ 7.6
au-dessus de 50 — 3.554 3.510 — 44 — 1.2
Ici la grande entreprise a diminué directe-
ment, tandis que les petites et moyennes entre-
prises paysannes ont triplé.
En Belgique, d'après Vandervelde, la pro-
priété terrienne aussi bien que l'agriculture sont
soumises à une décentralisation ininterrompue.
La dernière statistique générale indique une
augmentation du nombre des propriétaires
terriens de 201.226 en 1846, à 293.524 en 1880,
et de celui des fermiers de .371.320 à 616.872.
La superficie agricole totale de la Belgique était,
en 1880, de pas tout à fait 2 millions d'hectares,
110 SOCIALISME THÉORIQUE
dont plus d'un tiers ont été cultivés par leurs
propriétaires. L'agriculture parcellaire y rap-
pelle les conditions agraires de la Chine.
La France comptait, en 1882, des entreprises
agricoles :
Entreprises
E.xtension
Au-dessous
de
1
hectare
2.167.16')
1.1083 833 H.A.
_
de
1 à 10
—
2.C35.030
11. 3i=''6.274 —
de
10 — 40
—
727.088
14. 845 650 —
de
40 — 100
—
113 285 j
—
de
de
100 — 200
200 — 500
—
20.644 (
7.942 /
22. 266.104 —
Au-dessus
de
— 500
—
217 )
5.672.003
48. 478.028 H.A.
Aux entreprises de 40 à 100 hectares incom-
baient, en chiffres ronds, 14 millions d'hectares,
à celles au-dessus de 200 hectares, 8 millions,
de sorte, qu'en total, les grandes entreprises
agricoles représentaient entre un cinquième et
un sixième de toute la superficie cultivée. Les
entreprises paysannes, petites^ moyennes, et
grandes, couvrent presque trois quarts du terri-
toire français. De 1862 à 1882, les entreprises de
5 à 10 hectares se sont accrues de 24 0/0, et
celles de 10 à 40 hectares de 14.28 0/0. La
statistique agraire de 1892 accuse une augmen-
tation du nombre total des entreprises de 30.000,
mais une diminution des entreprises moyennes
de 33.000 unités, ce qui indique un morcelle-
ment toujours plus grand de l'agriculture.
Et qu'est-ce qu'il en est en Angleterre, le pays
classique de la grande propriété terrienne et
de l'agriculture capitaliste? On connaît les
listes des « mammouths-landlords » que de temps
à autre la presse publie pour illustrer la con-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 11 1
centration de la propriété terrienne en Angle-
terre, et on connaît aussi ce passage du « Ca-
pital », où Marx dit que l'affirmation de John
Bright, à savoir : que 150 propriétaires dé-
tiennent la moitié du sol britannique et 121a
moitié du sol écossais, n'a jamais été contredite.
La vérité est que les choses n'en sont pas encore
là. D'après l'étude de Brodrick : English Land
and English Landlords, sur 33 millions d'acres
de terrain inscrites dans le « Domesday Book »,
en 1876, pour l'Angleterre et le pays de Galles,
14 millions en chiffres ronds appartenaient
à un ensemble de 1704 propriétaires terriens,
détenant chaque 3000 acres (1200 hectares) et
se divisent au-dessus. Les autres 19 millions
d'acres se répartissaient entre 150.000 proprié-
taires, détenteurs chaque de une acre et au-
dessus, et un nombre infini de propriétaires de
petites parcelles de terre. Mulhall, en 1892,
donna, pour le Royaume-Uni tout entier, le
chiffre de 176.520 propriétaires de plus de
10 acres de terre. Et comment cette terre est-
elle cultivée? Ci-dessus les chiffres de 1885 et
1895 pour la Grande-Bretagne (l'Angleterre avec
le pays de Galles et l'Ecosse, sans l'Irlande).
Afin de faciliter les comparaisons nous avons,
pour autant qu'il s'agit des classifications, ré-
duit les acres en hectares. On comptait :
Augment
et
Entreprises
1885
1895 diminut.
2 — 20 H.A.
232.955
235.481 + 2.526
20 — 40 —
64.715
66.625 + 1.910
40 — 120 —
79.573
81.245 + 1.672
120 — 200 —
13.875
13.568 — 307
Au-dessus de 200 —
5.489
5.219 - 270
412
SOCIALISME THEORIQUE
Ici aussi nous avons donc une diminution
des grandes et très grandes entreprises et
une augmentation des entreprises paysannes
moyennes et petites.
Les chifîres concernant les entreprises ne
nous disent cependant rien sur l'étendue cul-
tivée. Complétons-les donc par les chiffres des
superficies incombant aux diverses classes. Ils
constituent un tableau absolument stupéfiant.
Il y avait dans la Grande-Bretagne en 1895 :
Pour cent
de la
Acres de superficie
40 ares
totale
Entreprises au-dessus de 2
H.A.
366.792
1.13
__
de 2 à
5
1.667.647
5.12
_
de 5 —
20
__
2.864.976
8.79
de 20 —
40
4.885.203
15 o/o
de .40 —
120
—
13.875.914
42.59
—
de 120 —
200
—
5.113.945
15.70
de 200 -
400
3.001.184
9.21
— au-dessus de 400 —
—
801.852
2.46
32.577.643
100
De ces chiffres il résulte que tout au plus 27 à
28 0/0 de la superficie cultivée de la Grande-
Bretagne incombent à la grande agriculture
proprement dite et seulement 2.46 0/0 aux en-
treprises géantes. Par contre, plus de Q6 pour
cent sont occupés par les moyennes et grandes en-
treprises paysannes. Dans la Grande-Bretagne
les conditions sont donc plus favorables encore
pour l'agriculture paysanne (où d'ailleurs les
grandes entreprises paysannes déjà capitalistes
prédominent) qu'en moyenne en Allemagne.
Même dans l'Angleterre proprement dite, les
entreprises de 5 à 120 hectares occupent 64 0/0
de la superficie cultivée, et 13 0/0 seulement
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE il3
reviennent aux entreprises d'au-dessus de
200 hectares. Dans le pays de Galles, sans
compter les entreprises minuscules, 92 0/0 et
en Ecosse 72 0/0 des entreprises paysannes
occupent de 2 à 1210 hectares.
Sur toute l'étendue arable, 61".014 entreprises,
avec 4.6 millions d'acres de terre, étaient cul-
tivées par leurs propriétaires mêmes ; 19.607
entreprises occupaient des terrains dont les
détenteurs étaient, pour une partie proprié-
taires, pour une autre fermiers seulement, et
439.405 entreprises occupaient des terrains
affermés exclusivement. Il est de notoriété qu'en
Irlande le nombre des petits paysans, respecti-
vement des petits fermiers, est prédominant ;
de même en Italie.
Il est donc hors de doute que partout dans
l'Europe occidentale, comme dans les Etats de
l'est de l'Union américaine, le nombre des en-
treprises agricoles petites et moyennes aug-
mente et que celui des entreprises grandes et
géantes diminue. Il est de toute évidence que
les entreprises moyennes ont souvent un ca-
chet capitaliste on ne peut plus caractérisé. La
concentration ne procède pas ici par une ab-
sorption toujours s'accentuant de terrains par
l'entreprise individuelle, comme le voyait Marx,
mais simplement par une condensation des en-
treprises et par le passage, soit à un autre
genre de cultures (exigeant plus de travail par
unité de superficie), soit à l'élevage de bétail.
On sait que ce résultat est dû pour une
grande partie (pas exclusivement) à la concur-
rence des pays et régions agricoles transatlan-
11 4 SOCIALISME THÉORIQUE
tiques et de l'Europe orientale. On sait égale-
ment que ces pays et régions seront, pendant
longtemps encore, à même de fournir, au
marché européen, du blé et toute une série
d'autres produits du sol, à des prix suffisam-
ment modérés pour que nous n'ayons pas à
nous attendre, de ce côté, à un déplacement
sérieux des facteurs de développement.
Si donc les tableaux de la statistique des reve-
nus, dans les pays industriels avancés, révèlent
à un certain degré l'instabilité et, par elle, l'in-
constance etle caractèreprécairedu capital dans
la société moderne ; si les revenus et les fortunes
qu'elles enregistrent sont, en des proportions
toujours grandissantes, des richesses sur le
papier qu'un coup de vent vigoureux balayerait,
en effet, avec la plus grande facilité, il n'en est
pas moins vrai que ces catégories de revenus
ne constituent pas une contradiction de prin-
cipe avec la hiérarchie des unités économiques,
dans l'industrie,, le commerce et l'agriculture.
L'échelle des revenus et l'échelle des entre-
prises révèlent dans leur gradation un pa-
rallélisme assez nettement caractérisé, surtout
en ce qui concerne les degrés moyens. Nulle
part nous ne constatons une diminution de
ceux-là, mais au contraire, presque toujours une
extension. Ce qui leur est enlevé par en haut
est par eux recomplété par en bas, et pource qui
de leur rang tombe en bas ils sont dédommagés
par en haut. Si l'effondrement de la société
moderne dépend de la disparition des échelons
moyens entre le sommet et la base de la
pyramide sociale ; si cet effondrement a pour
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 115
condition formelle l'absorption de ces échelons
moyens par les extrêmes au-dessas et au-des-
sous d'eux, alors sa réalisation en Angleterre,
en Allemagne et en France n'est pas, actuelle-
ment, plus proche qu'à une époque antérieure
quelconque du xix** siècle.
Mais un édifice peut paraître inébranlable
extérieurement et pourtant être caduc, si les
pierres elles-mêmes ou une importante couche
de pierres sont devenues friables. La solidité
d'une maison de commerce se vérifie pendant
les périodes critiques. Nous avons donc à exa-
miner ce qui en est des crises économiques in-
hérentes à la production moderne, et à quelles
manifestations et réactions nous avons à nous
attendre d'elles dans l'avenir le plus pro-
chain.
d) Les crises et les possibilités d'adaptation de la so~
ciété moderne.
Le mouvement contradictoire
de la société capitaliste se ma-
nifeste de la façon la plus frap-
pante au bourgeois pratique, par
les A'icissitudes du cycle pério-
dique que parcourt l'industrie
moderne, et dans leur point cul-
minant ; la crise universelle.
Marx, Avant-propos de la se-
conde édition du « Capital».
Les discussions sur les crises économiques du
corps social moderne, ses causes et leur guéri-
son, ont été ^ peine moins chaleureuses que des
'116 SOCIALISME THÉORIQUE
discussions sur les crises pathologiques, con-
cernant les maladies du corps humain. Ceux
qui aiment les analogies trouveront facilement
des éléments pour des parallèles entre les théo-
ries variées, qui ont été élaborées par rapport
à ces deux sortes de phénomènes. Ils décou-
vriront par exemple dans les partisans de ce
libéralisme économique extrême qui se rap-
proche des idées de J.-B. Say, et qui considère
les crises commerciales uniquement comme un
processus d'auto-guérison de l'organisme social
— une analogie frappante avec les partisans
de soi-disant médecine naturaliste, et ils rap-
porteront les diverses théories qui, dans des
maladies humaines, prescrivent une énergique
action médicale suivant des principes déter-
minés (cures symptomatiques, traitement cons-
titutionnel) aux théories sociales variées, les-
quelles, en présence des causes, et des symp-
tômes des crises économiques, proclament la
nécessité de l'intervention gouvernementale.
Mais s'ils se donnent la peine d'observer de
plus près les partisans de tous ces systèmes,
ils feront la remarquable constatation que ce
fameux « esprit de suite dans la direction des
idées » que de géniaux historiens psychologues
attribuent à l'homme, laisse souvent énormé-
ment à désirer et que la foi quasi-illimitée en
certains médecins et en leur art se concilie
fort bien, avec un irréductible manchesterisme
économique, et inversement.
L'explication la plus populaire des crises éco-
nomiques est, dans les milieux socialistes, leur
dérivation de la sous-consommation. Mais En-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PUATIQUE 117
gels s'est plus d'une fois véhémentement pro-
noncé contre cette explication. Il Ta certaine-
ment fait de la façon la plus catégorique dans
la troisième partie du troisième chapitre de
son livre contre Diihring, où il dit que la
sous-consommation chez les masses est bien
« aussi une condition essentielle de crises »,
mais qu'elle n'en explique pas plus la présence
actuelle que l'antérieure absence. Engels cite
en exemple les conditions de l'industrie coton-
nière anglaise en 1877, et qualifie d'audacieuse
la prétention de vouloir « expliquer l'actuelle
et totale stagnation du débit des fils et tissus de
coton, à la sous-consommation chez les masses
anglaises et non pas à la sur-production chez
les fabricants de coton anglais. » Mais Marx
lui-même aussi s'est parfois très énergique-
ment prononcé contre cette dérivation des
crises de la sous-consommation. « C'est ni plus
ni moins qu'une tautologie — dit-il, dans le
second volume du Capital — de dire que les
crises résultent du manque de consommateurs
solvables ». Et si on essayait de donner à cette
tautologie une apparence de raisonnement plus
profond, en disant que la classe ouvrière reçoit
une part trop minime de son propre produit,
et que, par conséquent, il serait remédié au
malaise dès qu'elle en toucherait une part plus
considérable, il n'y aurait qu'à remarquer que,
(( précisément, les crises sont chaque fois pré-
parées par une période où le salaire, en général,
augmente et où la classe ouvrière reçoit en
réalité une part plus grande de cette partie du
produit annuel qui est destinée à la consomma-
118 S0CI4LISME THÉORIQUE
tion ». 11 semble donc que la production capi-
taliste ft comporte des conditions indépendantes
des volontés bonnes ou mauvaises, et qui ne
permettent que momentanément cette prospé-
rité relative de la classe ouvrière, et jamais
que comme avant-courrière d'une crise ».
Engels recommande ce passage de Marx aux
méditations des partisans de « la théorie des
crises de Rodbertus ».
En contradiction passablement caractérisée
avec tous ces passages est une phrase qu'on
trouve dans la seconde partie du troisième
volume du Capital. lA, Marx s'exprime comme
suit au sujet des crises : « La cause dernière de
toutes les crises économiques est toujours dans la
pauvreté et la consommation limitée des masses,
en présence de ce penchant de la production
capitaliste à développer les forces productives,
comme si seule la capacité de consomma-
tion absolue de la société constituait ses li-
mites {Capital). Gela ne diffère pas énormé-
ment de la « théorie des crises de Rodbertus »,
car Rodbertus non plus ne fait dériver les
crises de la seule sous-consommation chez les
masses, mais — tout comme Marx dansle passage
cité — en dernier lieu decelle-ci jointe àla crois-
sante productivité du travail. Mais dans le pas-
sage de Marx la sous-consommation chez les
masses est même présentée en antithèse de
l'anarchie dans la production — disproportion
de la production dans diverses branches et va-
riations des prix, provoquant des stagnations
momentanées et générales — et comme la
cause dernière de toutes les crises réelles.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 110
Tant qu'il s'agit ici d'une distinction réelle
de la conception telle qu'elle est formulée
dans le passage du second volume du Capital
(antérieurement cité) il faut en chercher l'ex-
plication dans les époques très différentes où
ces deux sentences furent conçues. Il ne s'est
pas écoulé moins de treize ou quatorze ans
entre ces deux époques et le passage du
troisième volume est le plus ancien. Il était
déjà écrit en 1864 ou 1805^ tandis que celui du
second volume date certainement de plus tard
que 1878 (comparez à ce sujet les indications
de Engels dans l'avant-propos du second vo-
lume du Capital). C'est d'ailleurs le second
volume qui contient les résultats les plus récents
et les plus parfaits de l'œuvre de recherches de
Marx.
A un autre endroit de ce même second vo-
lume, qui date de 1870 déjà, le caractère pério-
dique des crises, — cycle-de-production (Pro-
duktionszyklus) à peu près décennal — est mis
en rapport avec la durée de la transformation
du capital fixe (engagé en des machines, etc.).
Le développement de la production capitaliste
a la tendance d'augmenter, d'une part, la valeur
et la durée vitale du capital fixe, et de diminuer,
de l'autre, cette durée vitale, par une transforma-
tion ininterrompue du mode technique de la pro-
duction. De là« la détérioration morale » de cette
partie du capital fixe avant qu'il ne soit« décrépit
physiquement. » « De ce cycle de transforma-
tions connexes où le capital est captivé par son
élément fixe résulte une base matérielle de crises
périodiques, pendant lesquelles les affaires tra-
l'^O SOCIALISME THÉORIQUE
versent des périodes successives de détente,
d'animation moyenne, de précipitation et de
crise. » (2^ volume du Capital) Bien que les pé-
riodes de placement de capitaux soient très
variées et différentes, la crise n'en constitue pas
moins toujours le point de départ de nouveaux
placements considérables, et, paroela — au point
de vue de la société tout entière — une « base
matérielle plus ou moins nouvelle pour le pro-
chain cycle de transformation. » Cette idée est
reprise dans le même volume au cours de l'ex-
posé de la reproduction du capital (c'est-à-dire,
du procédé du renouvellement ininterrompu
des capitaux pour des fins de production et de
consommation sur une base sociale) où l'auteur
explique comment — même en cas d'une re-
production sur la même échelle et avec une
force productive invariée du travail —r des
variations momentanées dans la durée vitale du
capital fixe, si elles surviennent (quand par
exemple, pendant une année, plus d'éléments
du capital fixe disparaissent que pendant l'an-
née précédente) doivent avoir pour conséquence
des crises de production.
Le commerce extérieur, il est vrai, pourrait
y remédier quelque peu, mais tant qu'il ne
remplace pas que des éléments uniquement —
par rapport à la valeur aussi — il ne fait
que transporter « les contradictions dans des
sphères plus étendues et leur ouvre un espace
plus large. » Une société communiste pourrait
prévenir de semblables perturbations par une
continuelle surproduction relative qui « chez
elle équivaut à un contrôle de la société sur
ET SOCIAI.DKMOCr.ATIE l'HATlQUE 1-1
les moyens objectifs de sa propre reproduc-
tion » ; dans le cadre de la société capitaliste
cette surproduction ne saurait être qu'un élé-
ment anarclîique. Cet exemple de perturbations,
causées par de seules diiïérences vitales du
capital fixe, serait frappant. « La disproportion
dans la production du capital fixe et du capital
mobile est une des raisons favorites des éco-
nomistes pour expliquer les crises. Qu'une sem-
blable disproportion puisse et doive se produire
en présence d'une simple conservation du capital
fixe — cela est pour eux chose neuve ; qu'elle
puisse et doive naître dans l'hypothèse d'une
production normale idéale en présence d'une
simple reproduction du capital social déjà fonc-
tionnant (p. 468). » Dans le chapitre de l'accu-
mulation et de la reproduction plus élargie, la
surproduction et les crises ne sont mention-
nées qu'en passant et comme des résultats logi-
ques de possibilités de combinaison, inhérentes
au processus décrit.
Mais ici aussi l'idée de la « surproduction »
est énergiquement maintenue. « Si donc Fullar-
ton, dit Marx, ne veut pas entendre parler
de la surproduction dans le sens habituel du
terme, mais bien de la surproduction de capi-
tal, c'est-à-dire du capital-argent, cela prouve,
une fois de plus, combien peu les meilleurs
mêmes des économistes connaissent le méca-
nisme de leur système. » Et plus loin (p. 528) il
démontre que si la fraction constante de la partie
du capital destinée à la production des objets
de consommation, était plus grande que le ca-
pital-salaire plus la plus-value delà fraction du
122 SOCIALISME THÉORIQUE
capital destinée à la production des moyens de
production — ce qui, même avec l'accumula-
tion capitaliste, pourrait occasionnellement
arriver — cela serait une surproduction dans les
sphères premières qui « ne pourrait être com-
pensée que par un grand Krach ».
L'idée développée antérieurement : que l'ex-
tension du marché répand les antagonismes
de la société capitaliste dans des sphères plus
larges et, par cela même, les accentue, est à
plusieurs reprises appliquée par Engels — dans
le troisième volume — aux phénomènes plus
nouveaux. Surtout les notes à la page 97 de la
première, et à la page 27 de la seconde partie
de ce volume sont remarquables.
Dans cette dernière note — où est récapitulé
et complété ce qui a été dit dans la première —
l'expansion colossale réalisée par les moyens
dé communication depuis l'époque où Marx
écrivait, et qui, de fait, a créé le marché univer-
sel, ainsi que l'entrée en concurrence avec
rx\ngleterre de tant de nouveaux pays indus-
triels et l'extension infinie des territoires où dé-
sormais s'écoulera le surplus des capitaux euro-
péens sont bien, il est vrai, indiquées comme
des facteurs qui aont écarté ou fortement entamé
la plupart des anciem foyers de crise et des occa-
sions de formation de crises y> . Mais après avoir
caractérisé les cartels et les trusts comme des
moyens de limitation de la concurrence sur le
marché intérieur, et les droits prohibitifs dont
s'entoure le monde non-anglais comme « des
préparatifs pour la campagne industrielle géné-
rale et finale qui décidera de la prépondérance
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 123
sur le marché universel », Engels pose la ques-
tion de savoir si le cycle industriel qui, au début
du commerce international (de 1815à 1847), com-
prenait des périodes d'environ cinq et, de 1847
à 1867, des périodes d'à peu près dix années, a
réalisé une nouvelle extension, et si nous « nous
trouvons dans la période préparatoire d'un
nouveau cataclysme universel d'une véhémence
inouïe. » Mais il admet aussi la possibilité que
la forme aiguë du processus périodique, avec
son cycle jusqu'ici décennal, ait cédé la place
à « un alternat plus chronique — et se répartis-
sant d des époques différentes sur les divers pays
— d'une faible et relativement brève améliora-
tion des affaires et d'une dépression indécisive
et relativement longue ».
Depuis que ces lignes furent écrites, la ques-
tion est restée sans solution. Nous n'avons pas
constaté les symptômes précurseurs d'un cata-
clysme économique d'une véhémence inouïe,
et nous ne pouvons qualifier de particulière-
ment éphémère l'amélioration dans les affaires
qui s'est réalisée depuis. Une troisième question
se pose plutôt, que d'ailleurs la précédente com-
porte déjà en partie. A savoir : si l'énorme ex-
tension territoriale du marché international,
jointe à l'extraordinaire réduction du temps
nécessaire aux communications et au transport,
n'a pas multiplié à tel point les possibilités de
compenser les perturbations, et si la richesse
énormément accrue des états industriels de
l'Europe, jointe à l'élasticité du crédit moderne
et à l'institution des cartels industriels, n'a
pas à tel point diminué la force rétroactive des
'124 SOCIALISME THÉORIQUE
perturbations locales ou particulières, que pour
un temps assez considérable des crises com-
merciales générales, sur le modèle des crises
antérieures, soient devenues improbables.
Cette question par moi formulée dans une
étude sur la « théorie du cataclysme » socialiste
a donné lieu à de nombreuses attaques. Elle a,
entre autres, incité M"° D'' Rosa Luxemburg à me
faire un cours sur le crédit et la faculté d'adap-
tation du capitalisme, cours publié, sous la forme
d'une série d'articles, dans la « Leipziger Volks-
zeitung » du mois de septembre 1898. Comme
ces articles, reproduits encore dans quelques
autresjournaux socialistes, sont de remarquables
échantillons d'une dialectique fausse bien que
fort talentueusement soutenue, je veux y ré-
pondre brièvement ici.
En ce qui concerne le crédit, M"^ Luxemburg
prétend que, loin de s'opposer aux crises, il
constitue précisément le moyen de les pous-
ser à l'extrême. Le crédit seul, d'après elle, a
rendu possibles l'extension illimitée de la pro-
duction capitaliste, l'accélération de l'échange
des produits et le mouvement circulaire du pro-
cessus de la production, et c'est donc grâce
à lui que l'antagonisme entre la production
et la consommation éclate le plus souvent
possible. 11 fournit aux capitalistes le moyen
de disposer des capitaux étrangers et, par suite,
les moyens pour la plus risquée des spécula-
tions. Mais que survienne la stagnation et il
aggravera la crise en se rétrécissant. Son rôle
est de bannir tout reste de stabilité de toutes
les relations capitalistes, et de rendre toutes les
ET SUC1ALDÉ.M0GRAT1E PRATIQUE i^I-J
puissances capitalistes extensibles, relatives et
impressionnables au plus haut degré.
Or, tout cela n'est pas absolument neuf pour
quelqu'un qui connaît un peu la littérature du
socialisme en général et le socialisme marxiste
en particulier. Reste à savoir si la situation ac-
tuelle y est présentée de façon exacte ou si
l'image n'a pas aussi un envers.
D'après les lois de la dialectique, dont
M"^ Luxemburg aime tant jouer, c'est même
probablement le cas. Et sans même les invo-
quer on doit pouvoir se dire qu'une chose ca-
pable de revêtir tant de formes variées comme
le crédit, doit, en des circonstances différentes,
agir différemment. Aussi bien, Marx ne traite-
t-il pas le crédit d'après son seul rôle de des-
tructeur. 11 lui attribue encore (dans le 3^ vo-
lume du « Capital ») la fonction « de constituer
la forme transitoire vers un mode nouveau de
production », et il fait ressortir expressément
le « double caractère du système de crédit ».
M"* Luxemburg connaît parfaitement le passage
en question, et elle en cite même la phrase où
Marx parle du caractère mixte — « mi-cheva-
lier d'industrie, mi-prophète » — des grands
apôtres du crédit (John Law, Isaac Pereire, etc.).
Mais elle ne le rapporte, exclusivement, qu'au
côté destructif du système de crédit et ne parle
pas d'un seul mot de ses facultés reconstitu-
tives et créatrices que Marx a expressément
démontrées. Pourquoi cette amputation, pour-
quoi ce remarquable mutisme relativement au
« caractère double »? Le brillant feu d'artifice
dialectique par lequel elle fait paraître la puis-
120 SOCIALISME THÉORIQUE
sance du système de crédit comme moyen
d'adaptation, sous le jour d'une « mouche éphé-
mère», s'en va en fumée, dès qu'on regarde d'un
peu plus près cet autre côté que M"® Luxemburg
laisse si farouchement dans l'ombre.
D'ailleurs, les passages isolés de sa démons-
tration ne supportent pas trop non plus la cri-
tique. c( Il accentue l'antagonisme entre le
mode d'échange, dit-elle au sujet du crédit, en
poussant à ses dernières limites la production,
tout en paralysant l'échange à la moindre oc-
casion )). Gela est très spirituellement dit. Il
est regrettable seulement qu'on puisse tourner
la phrase comme on veut sans qu'elle perde de
son exactitude. En transposant les deux mots
principaux de sa seconde partie, la phrase reste
aussi exacte qu'auparavant. Ou bien, on peut
affirmer que le crédit supprime l'antagonisme
entre le mode de production et le mode
d'échange par une égalisation périodique des
différences de tension entre la production et
l'échange, et on aura raison encore. « Le
crédit, dit plus loin M''' L., accentue Tantago-
nisme entre les conditions de propriété et de
production, en réunissant — par l'expropriation
forcée d'un grand nombre de petits capitalistes
— de prodigieuses forces productives en un petit
nombre de mains, » Si cette phrase contient
une vérité, elle en contient aussi sûrement le
contraire direct. Nous ne faisons qu'exprimer
une vérité très souvent confirmée par les faits,
quand nous disons, que le crédit supprime
l'antagonisme entre les conditions de pro-
priété et de production, en transformant —
ET SOCIALDIÎMOCRATIE PRATIQUE 127
par runification de beaucoup de petits capi-
talistes — de prodigieuses forces productives
en propriété collective. Pour les sociétés en
actions, la chose, dans ses formes simples et
intensives, est de toute évidence, comme nous
l'avons vu dans le chapitre sur le mouvement
des revenus. Si M"^ Luxemburg, à l'encontre
de mes démonstrations à ce sujet, veut en ap-
peler à Marx, qui, à l'endroit indiqué, attribue
de nouveau au système de crédit le rôle de con-
tinuer la réduction numérique du petit groupe
d'exploiteurs de la richesse sociale, je pourrais
lui répondre que la preuve empirique de cette
affirmation de Marx n'a été donnée nulle part,
ni ne pouvait être donnée, et que souvent Marx
en réfère à des faits qui la contredisent.
Par exemple lorsque, dans le chapitre 22 du
troisième volume du « Capital », qui traite de la
tendance à la baisse du taux d'intérêt, il relate
l'augmentation, constatée par Ramsay, du
nombre des rentiers en Angleterre. Mais si
Marx se rend souvent coupable de confondre la
personnalité juridique avec la personnalité phy-
sique, cette confusion ne l'induit pas en erreur
quant à la puissance économique du crédit. Et
cela ressort le plus nettement là où il parle de
l'association ouvrière, dont pour lui le type ca-
ractéristique est encore l'ancienne association
productive — il l'appelle : fabrique coopérative
— et dont il dit qu'elle reproduit et doit repro-
duire tous les défauts du système existant. Mais
elle supprime tout de même positivement, dit-il,
l'antagonisme qui existe dans la fabrique capita-
liste. Si elle est un produit du système de fa-
128 SOCIALISME THÉORIQUE
brication basé sur la production capitaliste, elle
l'est au même degré du système de crédit qui
repose sur lui, sans lequel, affirme Marx,
elle n'aurait pas pu se développer et qui « o/Jre
les moyens d'une graduelle extension des entre-
prises coopératives sur une échelle plus ou moins
nationale {Capital, 3' volume I, 428). Nous avons
là, dans sa forme la plus nette, le renversement
de la thèse de M"* Luxemburg.
Que le système de crédit facilite la spécula-
tion, c'est une constatation faite depuis des
siècles, et très ancienne aussi est la constatation
que la spéculation ne s'arrête pas devant la pro-
duction, là où la forme et la constitution de
celle-ci se sont suffisamment développées pour
lui laisser libre jeu. Mais la spéculation, de son
côté, est conditionnée par les rapports mutuels
des circonstances connaissables et inconnais-
sables. Plus les dernières prévalent, plus la spé-
culation florira, et plus elles sont refoulées par
les premières, plus le terrain lui manquera. C'est
pourquoi les extravagances les plus folles de la
spéculation commerciale coïncident avec le
commencement de l'ère capitaliste et que la spé-
culation célèbre d'habitude ses orgies les plus
sauvages dans les pays d'un développement
capitaliste récent. Dans le domaine de l'in-
dustrie la spéculation florit surtout dans les
nouvelles branches de production. Plus an-
cienne est une branche de production en tant
qu'industrie moderne, et plus — exception faite
pour la fabrication des articles de mode pro-
prement dits — la période spéculative cesse d'y
jouer un rôle déterminant. Les conditions du
ET SOCIALDÉMOCRATIE TRATIQUE \'1[)
marché et les mouvements du marché sont plus
aisément contrôlés et mis en compte avec plus
de certitude.
Cette certitude, pourtant, n'est toujours que
relative, étant donné que la concurrence et le
développement technique rendent impossible
un contrôle absolu du marché. La surproduc-
tion est à un certain degré inéluctable. Mais la
surproduction dans quelques industries isolées
ne signifie pas encore unecrise générale. Pouren
arriver là il faudrait, ou bien que les industries
en question eussent une telle importance comme
consommateurs des produits d'autres indus-
tries, que leur arrêt entrainât aussi l'arrêt de
celles-là, ou bien qu'elles leur retirassent, par
l'intermédiaire du marché financier, c'est-à-
dire, par la paralysation du crédit universel,
les moyens de continuer la production. Mais
il est de toute évidence que plus un pays est
riche et plus l'organisme de son crédit est
développé — plus cette conséquence-là devient
improbable. Car ici les possibilités d'égali-
sation augmentent de plus en plus. A un
endroit que pour le moment je ne saurais
indiquer, Marx dit — et l'exactitude de son
affirmation peut être démontrée par une foule
d'exemples — qu'au centre du marché financier
les contractions de celui-ci sont toujours plus
facilement vaincues que sur les points diffé-
rents de sa périphérie. Et Marx avait devant les
yeux, même en Angleterre, un marché financier
infiniment plus restreint qu'il ne l'est actuelle-
ment. C'est ainsi qu'il dit encore {Capital, 3"^ vo-
lume, Il 18) qu'avec; l'extension du marché les
130 SOCIALISME THÉORIQUE
crédits se prolongent et que, de cette façon,
l'élément spéculatif domine de plus en plus les
affaires. Mais la transformation des moyens de
communication, survenue depuis, a fait plus
que compenser, sous ce rapport, les effets
des grandes distances. Si, par cela^ les crises
du marché financier ne sont pas supprimées,
les restrictions du marche financier — et c'est
de cela qu'il s'agit ici — par des entreprises
commerciales étendues et difficiles à contrôler,
sont pourtant considérablement réduites.
La relation entre les crises financières et les
crises commerciales et d'affaires n'a pas encore
été suffisamment éclaircie pour que l'on ait pu
dire avec certitude d'un cas concret quel-
conque où les deux crises coïncidaient, que ce
fût directement la crise commerciale, c'est-à-
dire la surproduction, qui avait causé la crise
financière. Dans la plupart des cas ce ne fut vi-
siblement pas la surproduction proprement dite,
mais la sur-spéculation qui paralysait le marché
financier et qui ainsi déprimait l'ensemble des
affaires. Cela résulte aussi bien des cas spéciaux
que Marx relate — sur la foi des enquêtes offi-
cielles sur les crises de 1847 et 1857 — dans
le troisième volume du Capital, que des faits que
le professeur Ilerkner cite dans son résumé de
l'histoire des crises commerciales publié dans
le « Handwoerterbuch der Staatswisseiischaften »
{Dictionnaire des sciences politiques) relati-
vement à ces crises et à d'autres. M"* Luxem-
burg arrive à la conclusion — à la suite des
faits cités par Herkner — que les crises surve-
nues jusqu'ici n'ont pas été encore les crises
ET SOCIALDI'MOCRATIE PRATIQUE loi
véritables, mais seulement des maladies infan-
tilcs de l'économie capitaliste, symptômes ac-
compagnateurs non de restrictions, mais dex-
tcnsions du domaine de l'économie capitaliste,
et que nous « ne sommes pas encore entrés dans
cette phase de parfaite maturité capitaliste,
prévue dans le schème marxiste de la pério-
dicité des crises. » Ce temps ne viendra que
lorsque le marché international sera délimité
dans ses grandes lignes et ne pourra plus être
élargi par de brusques extensions. C'est alors
que le conflit entre les forces productives et les
limites de l'échange deviendra de plus en plus
brutal et tumultueux.
A quoi on peut répondre que le schème des
crises n'est pas, chez et pour Marx, une image
de l'avenir mais du présent, dont il attend seu-
lement, dans l'avenir, le retour sous des formes
de plus en plus brutales, de plus en plus aiguës.
En lui déniant, pour toute la période antérieure,
la signification que Marx lui attribuait ; en le pré-
sentant comme une déduction qui ne répondait
pasencore àla réalité etcomme une construction
logique et anticipée d'un événement, basée sur
certains éléments encore en germe. M"'' Lu-
xemburg met en même temps en question la
prognose marxienne du développement social
futur en tant que celle-ci se base sur la théorie
des crises. Car si cette théorie, à l'époque où
ellefutformulée, n'était pas vérifiée encore, et si
depuis elle ne s'est pas davantage réalisée, sous
quel prétexte pourra-t-on alors la présenter
comme correcte dans l'avenir ? Le renvoi à
l'époque où le marché international sera cons-
132 SOCIALISME THÉORIQUE
titué dans ses grandes lignes, est une envolée
théorique dans l'au-delà.
On ne peut pas même encore entrevoir le
moment où le marché international sera cons-
titué dans ses grandes lignes. M"^ Luxemburg
n'ignore certainement pas qu'il y a non seule-
ment un agrandissment extensif, mais encore
un agrandissement intensif au. marché inter-
national et que^ actuellement, ce dernier est
de beaucoup plus important que le premier.
Dans la statistique commerciale des grands
pays industriels, l'exportation vers des pays
anciens et le plus longtemps habités joue le
rôle le plus important. L'Angleterre n'exporte
pas, en toute l'Asie australe (les colonies
australiennes, la Nouvelle-Zélande, etc.) pour
une valeur aussi grande qu'en la seule France ;
en toute l'Amérique britannique (le Canada,
la Colombie britannique) que pour la seule
Russie ; en ces deux empires coloniaux en-
semble, qui pourtant sont d'un âge déjà res-
pectable, pas autant que pour l'Allemagne.
Son commerce extérieur avec toutes ses co-
lonies, y compris l'énorme empire indien, ne
constitue pas encore le tiers de son commerce
avec le reste du monde, et en ce qui concerne
les territoires conquis durant ces dernières
vingt années, l'exportation est ridiculement mi-
nime (1). L'agrandissement extensif du marché
(1) Voici quelques chiffres pour 1895. Sur l'exportation totale
75.6 "/o allaient à l'étranger, et là-dessus neuf-dixièmes dans des
pays anciens, et 24.4 aux colonies anglaises. D'après leur
valeur (y compris les marchandises de transit) l'Amérique
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE IjO
international s'effectue beaucoup trop lentement
pour assurer à la très réelle augmentation de la
production un écoulement satisfaisant, si les
pays anciens n'étaient pas là pour lui offrir un
marché toujours plus vaste. Il est impossible
d'imaginer a priori une limite pour cette crois-
sance intensive du marché universel. Si la crise
générale est réellement la loi immanente de
la production capitaliste, elle doit s'affirmer
maintenant ou dans un avenir des plus proches.
Si non, la preuve de son inéluctabilité relève de
la spéculation abstraite.
Nous avons vu que le crédit n'éprouve pas
plus, mais moins que jadis, de contractions
amenant une paralysation générale de la pro-
duction, et que, par conséquent, sa portée
comme facteur constitutif des crises est dimi-
nuée. Mais en tant qu'il constitue un moyen
d'extension artificielle de la surproduction,
à cette augmentation de la production s'op-
pose aujourd'hui dans divers pays, et par
endroits même internationalement, rassocia-
tioji des entrepreneurs qui, sous les espèces de
cartel, de trust ou de syndicat, cherche à
régler la production. Sans me laisser aller à des
anglaise reçut pour Q.Q, la Russie pour 10.7, l'Asie australe pour
19.3, la France pour 20.3 et l'Allemagne pour 32.7 millions de
livres sterling de marcliandises, tandis que l'Afrique anglaise
occidentale et l'Afrique anglaise orientale ne reçurent que pour
une valeur de 2.4 millions de livres, c'est-à-dire pas encore 1 f/g
de l'exportation tout entière dont la valeur était de 285 8 millions
de livres. L'exportation dans toutes les colonies anglaises était
de 64.8 «/o et celle dans les autres pays de 77.2 'J/q plus élevée
en 1895 qu'en 1860 (Données empruntées au Constitutional
Yearbook, de 1897).
loi SOCIALISME THEORIQUE
prophéties concernant ses capacités vitales et
d'accomplissement, j'ai reconnu sa faculté d'in-
fluencer sur la relation entre l'activité produc-
tive et le marché, au point do diminuer le
danger des crises. Gela aussi M"° Luxemburg
le réfute.
D'abord elle nie que l'association des entre-
preneurs puisse se généraliser. But et consé-
quence de l'association seraient d'augmenter,
en rendant impossible la concurrence dans telle
branche, la part de profit de cette branche, sur
le marché. Mais une branche de l'industrie ne
saurait atteindre ce but qu'au détriment de
l'autre et ainsi cette organisation ne pourra
jamais devenir générale. « Etendue sur toutes
les branches de la production elle abolit elle-
même son action ».'
Cette preuve ressemble, comme une goutte
d'eau à une autre, à la preuve — depuis long-
temps évanouie — de l'inutilité des chambres
syndicales. Sa base est infiniment plus caduque
encore que feu la théorie du fonds des salaires
(Lohnfonds). Elle est l'hypothèse improuvée,
improuvable — ou plutôt dont la fausseté est
prouvable — que sur le marché il y a toujours un
total invariable de profits à partager. Elle sup-
pose entre autres choses une détermination des
prix, indépendante des fluctuations des frais de
la production. Mais même avec un prix déter-
miné, et, pardessus le marché, une base techno-
logique déterminée delà production, l'ensemble
des profits d'une branche d'industrie peut être
augmenté sans que pour cela les profits d'une
autre soient diminués, et ce par la réduction des
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 135
faux-frais, l'abolition de la concurrence déloyale,
une meilleure organisation de la production et
autres mesures de ce genre. Que l'association des
entrepreneurs constitue un moyen puissant sous
ce rapport, cela est de toute évidence. La ques-
tion de la répartition des profits est la toute der-
nière raison qui forme obstacle à la générali-
sation des associations d'entrepreneurs.
Une autre raison avancée contre la faculté
des cartels d'arrêter l'anarchie dans la produc-
tion, consiste, d'après M'" Luxemburg,, en ceci,
qu'ils cherchent à atteindre leur but — l'arrêt de
la baisse des quotes-parts deprofit — en mettant
en friche une partie du capital accumulé et
qu'ainsi ils font la même chose que, sous
d'autres formes, les crises provoquaient. Le re-
mède ressemblerait donc à la maladie, comme
une goutte d'eau à une autre. Une partie du ca-
pital socialisé par Torganisation se retrans-
forme en capital privé, chaque fraction se jette
dans la mêlée pour son propre compte, et « les
organisations crèvent comme des bulles de sa-
von en cédant de nouveau la place à une con-
currence libre, dans une forme renforcée ».
Cela donne tout d'abord à supposer que l'am-
putation chirurgicale d'un membre gangrené
et la destruction par la gangrène de ce membre
se ressemblent « comme deux gouttes d'eau »,
puisque dans les deux cas le membre est perdu.
Que du capital soit mis en friche par un événe-
ment élémentaire tel que les crises, ou par l'or-
ganisation de l'industrie, voilà deux choses
bien différentes, puisque l'une ne signifie qu'un
arrêt temporaire tandis que l'autre veut dire
136 SOCIALISME THÉORIQUE
destruction immédiate. Mais il n'est nulle part
écrit que le capital, devenu superflu dans telle
branche de production, ne puisse être utilisé,
ou doive ne chercher à être utilisé que dans
cette même branche. On suppose ici que le
nombre des branches de production est inva-
riablement fixé pour tous les temps, supposi-
tion contraire encore à la réalité.
La dernière objection de M"° Luxemburg a
quelque peu plus de valeur. D'après cette objec-
tion les cartels sont pour cela incapables d'en-
traver l'anarchie dans la production, parce que
les entrepreneurs qui constituent le cartel ob-
tiennent d'habitude leurs profits les plus élevés
sur le marché intérieur, en faisant produire
pour l'étranger, et à. raison d'une quote-part de
profit beaucoup inférieure, des fractions de ca-
pital impossibles à placer sur le marché na-
tional. Résultat: accentuation de l'anarchie sur
le marché international, contrairement au but
proposé.
« D'habitude » cette manœuvre ne réussit que là
où des droits protecteurs garantissent au cartel
une protection efficace, en mettant l'étranger
dansl'impossibilité de lui rendrela monnaie de sa
pièce. Dans l'industrie sucrière queM"° L. cite en
exemple pour soutenir sa thèse, c'est la forme
renforcée du droit protecteur, la prime d'ex-
portation, qui a amené toutes ces belles choses.
Mais, chose remarquable, l'agitation contre cette
mesure bienfaisante est beaucoup plus forte dans
les pays qui en jouissent, que dans le pays qui
en est privé et dont la production sucrière reste
exposée, sans défense aucune, à la concurrence
ET SOCIALDEMOCRATIE PRATIQUE
137
des pays bénis de primes d'exportation et de
trusts sucriers. C'est de l'Angleterre qu'il s'agit.
Et les Anglais savent ce qu'il font. Sans doute,
cette concurrence primée a causé de sérieux
dommages aux raffineurs anglais, bien que pas
au degré généralement supposé, car le raffineur
anglais reçoit également sa matière première,
le sucre brut, après défalcation de la prime d'ex-
portation. Donc, tandis qu'en 1864 424.000tonnes
de sucre seulement étaient raffinées en Angle-
terre, la quantité en atteignit 623.000 tonnes
en 1894 et 632.000 en 1846. Dans l'intervalle la
production avait, il est vrai, atteint un chiffre
plus élevé encore (824.000 tonnes en 1884) mais
si ce chiffre n'a pas pu être maintenu, la fabri-
cation des produits de sucrerie (dragées, fruits
confits, compotes) a, par contre, atteint un
essor qui compense dix fois cette baisse rela-
tive. De 1881 à 1891 le nombre des personnes
occupées dans les raffineries de sucre en Angle-
terre n'a pas diminué, tandis que celui des in-
dividus employés dans les autres industries su-
crières a à peu près doublé (1). A tout cela il faut
encore ajouter l'industrie si étendue des mar-
(1) Voici les chiffres de la statistique :
Individus occupés
1881
1891 ■
Augmentât.
Raffineries de sucre : hom.
» » fem.
Industries des bonbons et
autres sucreries : hommes.
» femmes.
4 285
122
14 305
15 285
4 682
238
20291
34 788
+ 317
+ 116
+ 5 986
+ 19 503
lo8 SOCIALISME THÉORIQUE
melades et des compotes de fruits, devenues des
articles de consommation populaire et qui oc-
cupent des milliers d'ouvriers. Quand même les
primes sur les sucres et autres manœuvres des
fabricants de sucre continentaux auraient
anéanti la raffinerie anglaise tout entière
— ce qui pourtant n'est pas le cas — le
nombre des ouvriers, qui auraient été ainsi
réduits au chômage, se trouverait encore com-
pensé par un nombre d'au moins huit fois au-
tant de travailleurs qui auraient trouvé à s'oc-
cuper dans les autres industries sucrières. Et
nous n'avons pas mis en ligne de compte encore
l'essor qu'a pris, en Angleterre, la culture des
baies de toutes sortes (groseilles, etc.) en consé-
quence du prix peu élevé du sucre. On dit bien
que le sucre de betterave primé a ruiné les plan-
teurs de canne à sucre, et les planteurs des
Indes occidentales ne laissent pas que de gémir.
Mais cette honorable classe ressemble à s'y
tromper à ces fameux agrariens besogneux qui
sont toujours dans la misère. De fait, l'Angle-
terre importe actuellement de ses possessions
plus de sucre qu'à n'importe quelle époque an-
térieure (de 2.3 millions de quintaux en 1890
l'importation du sucre de canne des posses-
sions britanniques s'est élevée, en 1896, à
3.1 millions de quintaux). Seulement, d'autres
colonies ont dépassé l'Inde occidentale. En 1882,
les Indes occidentales produisaient exactement
deux tiers de l'exportation totale des colonies
britanniques. En 1896, elles n'en fournissaient
plus tout à fait la moitié. Les profits des plan-
teurs se sont certainement réduits, mais cela ne
ET SOGIALDÉMOCP.ATIE TRATIQUE 130
veut pas dire encore qu'ils soient ruinés.
Mais il ne s'agit pas ici de nier les consé-
quences nuisibles de la protection contempo-
raine, simple ou intensive, ni de faire l'apo-
logie des associations d'entrepreneurs. L'idée
ne m'est jamais venue de prétendre que les
trusts, etc., fussent l'expression dernière du
développement économique et qu'ils fussent
appelés à définitivement écarter les antago-
nismes de la vie sociale moderne. Je suis plutôt
convaincu que, lorsque dans des états industriels
modernes les trusts et les cartels sont soutenus
et accentués par des droits protecteurs, ils
doivent devenir fatalement des facteurs de crises
de l'industrie respective — sinon tout de suite,
du moins finalement, et pour le pays « protégé »
comme pour les autres. Reste a savoir combien
de temps les peuples respectifs toléreront cet
état de choses. Le protectionnisme n'est pas un
produit'de l'économie, mais un empiétement
du pouvoir politique sur l'économie, avec, pour
objectif, des résultats économiques. Tout autre
est la nature de l'association industrielle dénom-
mée cartel. Elle a poussé — même si elle est
artificiellement favorisée par des droits protec-
teurs — sur le terrain même de l'économie,
comme un moyen à lui propre de l'adaptation
de la production aux mouvements du marché.
Qu'elle puisse être, ou devenir, en même temps
un moyen d'exploitation monopoliste, cela est
hors de doute. Mais il est également hors de
doute qu'elle signifie, dans sa qualité première,
un corroboratif de tous les antidotes connus
jusqu'ici contre la surproduction. Avec beau-
140 SOCIALISME THÉORIQUE
coup moins de danger que l'entreprise particu-
lière elle peut, en des périodes d'encombrement
du marché, procéder à une restriction momen-
tanée de la production. Mieux aussi que l'entre-
prise particulière elle peut tenir tête sur la con-
currence de l'étranger. Nier cela équivaudrait
à nier la supériorité de l'organisation sur la con-
currence anarchique. C'est ce qu'on fait ce-
pendant, quand on nie, en principe, que les
cartels puissent modifier la nature et la fré-
quence des crises. Jusqu'à quel point ils
peuvent les modifier cela est, aujourd'hui, une
question purement conjecturale, la pratique
n'étant pas assez ancienne encore pour per-
mettre, sous ce rapport, un jugement définitif.
Moins de points d'appui encore s'oiïrent, dans
ces conditions, pour la prédôtermination des
crises générales futures, comme se les imagi-
naient originairement Marx et Engels : des ré-
pétitions plus aiguës des crises de 1825, 1836,
1847, 1857, 1873. Le fait déjà que pendant long-
temps les socialistes concluaient à un resserre-
ment de plus en plus étroit du mouvement
cyclique industriel, comme la conséquence
naturelle de la concentration croissante du
capital — un développement spiraliforme —
mais que, en 1894, Engels se crut obligé de
poser la question : si nous ne nous trouvions
pas en présence d'une nouvelle extension du
cycle, c'est-à-dire le contraire absolu de l'an-
cienne hypothèse, ce fait devrait nous mettre en
garde contre la conclusion abstraite que ces
crises doivent se répéter sous l'ancienne forme.
L'histoire des industries isolées démontre que
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 1-41
leurs crises ne coïncident pas toujours avec
les crises soi-disant générales. En relisant, dans
le premier et le troisième volume du Capital,
les indications que Marx donne concernant
l'histoire de l'industrie cotonnière anglaise, on
verra, et l'histoire la plus récente confirme
catégoriquement les faits, comment cette impor-
tante branche de production, et tant d'autres
avec elle, traversent des phases successives de
prospérité et de stagnation qui restent sans
influence sérieuse sur l'ensemble des autres
industries. Marx, nous l'avons vu, croyait pou-
voir conclure, par la nécessité du renou-
vellement accéléré du capital fixe (des instru-
ments de production, etc.) à une base matérielle
des crises périodiques, et il est incontestable
qu'il y a ici un élément de crise important.
Mais il n'est pas exact — ou il n'est yö/«« exact, —
que ces périodes de renouvellement dans les
industries diverses coïncident. Et par cela un
autre facteur des grandes crises générales est
supprimé.
Il reste donc simplement acquis que la capa-
cité de production, dans la société moderne, est
de beaucoup supérieure à la réelle demande de
produits, déterminée par la capacité de con-
sommation des acheteurs ; que des millions
d'hommes vivent dans des logements insuffi-
sants, se nourrissent et s'habillent d'une manière
insuffisante, bien que les moyens abondent pour
leur assurer le logement, la nourriture et le
vêtement dans des conditions suffisantes ; que de
cette anomalie résultent toujours de nouveau,
dans les diiîérentes branches de production,
1i3 SOCIALISME THÉORIQUE
des surproductions, de manière à ce que, ou
bien tel article déterminé soit fabriqué en des
quantités plus considérables que la consom-
mation n'en peut absorber — par exemple :
plus de fil que les fabriques de tissus n'en
peuvent consommer — ou bien que des articles
déterminés soient fabriqués, non pas en plus
grande quantité qu'on n'en peut consommer,
mais qu'on n'en ^Quï acheter) qu'il en résulte une
grande irrégularité dans l'occupation des ou-
vriers_, rendant fort précaire leur situation, et qui
les maintient dans une dégradante dépendance
en provoquant ici le sur-travail, là le chômage ;
et que de tous les moyens actuellement employés
pour réagir contre l'aggravation de ces maux, les
cartels des entreprises capitalistes constituent
d'un côté vis-à-vis des ouvriers, et d'autre part
vis-à-vis du grand public, des associations mo-
nopolistes ayant la tendance d'entreprendre,
sur le dos des producteurs comme sur celui des
consommateurs, des luttes avec des associations
monopolistes analogues d'autres industries ou
d'autres pays, ou bien de régler arbitrairement^
par des contrats internationaux ou interindus-
triels, et sur leurs besoinsde gain, la production
aussi bien que les prix. Virtuellement, le moyen
de préservation capitaliste contre les crises
porte en lui les germes d'une nouvelle servi-
tude de la classe ouvrière, aussi bien que des
privilèges de production qui sont, dans une
forme plus catégorique encore, la réédition des
anciens privilèges des jurandes. Au point de vue
des ouvriers, il me semble beaucoup plus impor-
tant de se rendre compte de leurs possibilités
ET SOCIALDÉMOCRATIE PHATIQUE \A<j
que de prophétiser leur «impuissance». Pour
la classe ouvrière la question est, en principe,
tout à fait secondaire de savoir si, à la longue,
ils seront à même de réaliser leur but princi-
pal : prévenir les crises. Mais cette question
acquiert une très grande importance à partir
du moment où l'on fonde sur la crise générale
des espérances quelconques pour l'émancipa-
tion de la classe ouvrière. Car en ce cas la
notion que les cartels ne peuvent rien contre
les crises peut devenir la cause de funestes
omissions.
Le bref aperçu que nous avons donné, dans
l'introduction de ce chapitre, des explications
marxo-engelsiennes des crises économiques,
suffira (joint aux faits catégoriques cités à
l'appui) à faire reconnaître la question des crises
comme un problème impossible à résoudre dé-
finitivement par quelques tirades vieillottes.
Nous ne pouvons que constater quels éléments
de l'économie moderne poussent à des crises
et quelles forces s'y opposent. Mais il est im-
possible de déterminer à l'avance les rapports
réciproques de ces forces ou leur développement.
Si ce ne sont pas des événements extérieurs
imprévus qui amènent la crise générale — ce
qui peut arriver tous les jours — il n'y a pas
de raison formelle pour conclure, sur des don-
nées purement économiques, au prochain avè-
nement de celle-ci. Des dépressions localeset
partielles sont inéluctables, mais l'arrêt géné-
ral — étant donnés l'organisation et l'extension
actuelle du marché international, et notam-
ment \ énorme essor de la production des vivres —
144 SOCIALISME THÉORIQUE
ne l'est pas. Ce dernier fait est de la plus haute
importance pour notre problème. Rien peut-être
n'a contribué autant à l'atténuation des crises
économiques^ ou a empêché leur développement,
comme la baisse de la rente et celle du prix des
vivres.
CHAPITRE IV
LA. MISSION ET LES FACULTES D ACCOMPLISSEMENT
DE LA SOCIAL DEMOCRATIE
a) Les conditions politiques et économiques prélimi-
naires du socialisme.
Si on demandait à un nombre quelconque
de personnes, sans distinction de classe ou de
parti, de donner, en une formule concise, une
définition du socialisme, la plupart d'entre elles
seraient certainement quelque peu embarras-
sées. Celui qui ne répète pas, au petit bonheur,
une phrase saisie au vol, doit d'abord se rendre
compte s'il a à définir un état de choses ou un
mouvement, une théorie ou un but. Si nous
feuilletons notre propre littérature socialiste,
nous rencontrons des définitions fort variées
de cette conception, suivant qu'elles relèvent
d'une des catégories mentionnées. Nous la
verrons qualifiée comme une dérivation d'idées
de justice (égalité, équité), ou bien sommaire-
ment définie comme une science sociale ;
identifiée avec la lutte de classe des ouvriers
146 SOCIALISME THÉORIQUE
dans la société moderne, et expliquée ainsi :
socialisme veut dire société associative (Genos-
senschaftliche Wirthschaft). Occasionnelle-
ment ces explications variées ont pour base des
conceptions différentes en principe, mais le
plus souvent elles ne sont que les résultats
d'une appréciation ou d'une présentation diffé-
rente d'une même chose.
La définition la plus exacte du socialisme
sera évidemment celle qui se rattache à l'idée
de l'association, puisque cette idée exprime
simultanément sa nature économique et juri-
dique. 11 ne faudrait certainement pas une
démonstration bien longue, pour faire recon-
naître que le caractère juridique a ici au moins
autant d'importance que le caractère écono-
mique. Tout en laissant de côté la question si,
et dans quel sens, le droit est un facteur pri-
maire ou secondaire de la vie sociale, il est
incontestable que le droit d'une époque quelle
qu'elle soit donne l'image la plus concentrée de
son caractère. Nous caractérisons les sociétés
non pas d'après leur base technologique ou
économique, mais d'après le principe fondamen-
tal de leurs institr.tions juridiques. Nousparlons,
il est vrai, de l'âge de pierre, de bronze ; du siècle
des machines, de l'électricité, etc., mais nous
parlons de C ordre social féodal, capitaliste, bour-
geois, etc. C'est ainsi que le socialisme pourrait
être qualifié comme le mouvement vers l'ordre
social associatif ou comme la réalisation de cet
ordre social. C'est dans ce sens, qui est d'ailleurs
conforme à l'étymologie du mot (socius == asso-
'7- cié) que nous l'employons ci-après.
ET SOCIALDÉMOCRATIE mATTOUE li7
Quelles sont maintenant les conditions pri-
mordiales de la réalisation du socialisme? Le
matérialisme historique les découvre en pre-
mier lieu dans le développement moderne de \^
la production. L'extension de la grande entre-
prise capitaliste dans l'industrie comporte une
base matérielle durable, et toujours plus vaste,
pour l'impulsion à la transformation socialiste
delà société. Dans ces entreprises la production
est déjà organisée socialement, mais la direction
en est individuelle et les profits en sont appro- ,
priés par des individus, non pas suivant leur ^
part prise au travail, mais d'après leur part de
capital. L'ouvrier producteur n'est pas proprié-
taire de ses moyens de production ; il vit dans
la condition d'un salarié dépendant, condition
dont il ne sortira jamais et dont l'oppression est
encore accentuée par l'incertitude qui résulte de
sa dépendance de l'entrepreneur, et des fluctua-
tions du marché, conséquence de l'anarchie
dans la production. Gomme la production
elle-même, les conditions d'existence des pro-
ducteurs poussent à la socialisation et à l'or-
ganisation associative du travail. Dès que ce
développement est suffisamment avancé, la réa-
lisation du socialisme devient une nécessité iné-
luctable pour le développement ultérieur de la
société. Cette réalisation est l'afTairedu proléta-
riat organisé en parti de classe et qui, pour ce
faire, aura à conquérir le pouvoir politique.?
Nous avons donc comme première condition
essentielle pour la réalisation générale du so-
cialisme, un degré d'élévation déterminé du
développement capitaliste, et, comme seconde,
•148 SOCIALISME THÉORIQUE
l'exercice du pouvoir politique par le parti de
- classe des ouvriers == la socialdémocratie. La
forme que prendra l'exercice de ce pouvoir
pendant la période de transition, est, d'après
Marx, la dictature du prolétariat.
En ce qui concerne la première de ces condi-
tions primordiales, nous avons déjà démontré,
^ans le chapitre sur les classes d'entreprises
dans la production et la distribution, que, si
actuellement la grande entreprise dans l'indus-
trie prédomine déjà, elle ne représente cepen-
dant pas (en y comprenant les entreprises qui
dépendent d'elle), et même dans un pays aussi
avancé que la Prusse, plus que la moitié de la
population occupée dans la production. 11 en
est de même pour toute l'Allemagne, et l'Angle-
terre, le pays le plus industriel de l'Europe, pré-
sente une image fort peu différente. Dans les
autres pays, la Belgique peut être exceptée, la
proportion des grandes entreprises est beaucoup
plus défavorable, comparée aux entreprises
moyennes et petites. Dans l'agriculture, par
contre, nous constatons partout, non seulement
une prédominance considérable de la petite et
moyenne entreprise, comparée, proportionnelle-
ment, à la grande, mais elles sont aussi, mieux
que cette dernière, à même de consolider leur
position. Dans le commerce et le trafic les con-
ditions mutuelles des groupes d'entreprises sont
analogues.
Que les chiffres sommaires de la statistique
industrielle aient besoin de plus d'une rectifi-
cation, quand on vérifie les groupes isolés, cela
je l'ai moi-même fait ressortir dans l'article sur
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE IIO
la « théorie du cataclysme », tandis que dans des
articles antérieurs de la série : « Problèmes du
socialisme », j'ai expressément dit que le nom-
bre des employés dans une entreprise quel-
conque n'est pas une indication sûre du degré
de sa nature capitaliste. Les objections que
Parvus a formulées dans la Saechsisc/ie Arbei-
terzeitung contre l'usage que j'avais fait, à
l'endroit indiqué, des chiffres totaux des
groupes d'entreprise, ne disaient rien, en
principe, que je n'avais pas moi-même dit et
répété avant lui; et pour la question de la pro-
babilité d'une proche débâcle sociale — chose
dont il s'agit ici — elles sont sans importance
aucune. Que sur les centaines de mille de petites
entreprises un certain nombre aient un carac-
tère capitaliste, et que d'autres dépendent entiè-
rement ou partiellement de grandes entreprises
capitalistes, cela ne peut que fort peu changer
l'image d'ensemble que la statistique donne des
entreprises industrielles. La grande et gran-
dissante diversité des entreprises, l'articulation
graduée de l'industrie n'en sont pas entamées.
Si nous rayons de la liste un quart, voire
même la moitié de toutes les petites entreprises,
à litre de dépendances des entreprises, moyennes
et grandes, il reste encore en Allemagne, dans
l'industrie seule, un million d'entreprises, à
partir des entreprises capitalistes géantes jus-
qu'aux centaines de mille de petites entreprises
professionnelles, qui, il est vrai, payent aussi
leur tribut au processus de condensation, mais
qui pour cela ne font pas du tout mine encore
de vouloir bientôt disparaître. Ajoutons encore,
iSÜ SOCIALISME THÉORIQUE
aux chiffres que nous avons donnés à ce sujet
dans la seconde partie du chapitre troisième,
les suivants, empruntés à la statistique des in-
dustries du bâtiment en Allemagne. Dans cette
branche d'industrie, le nombre des entreprises
indépendantes augmenta^ de 1882 à 1895, de
146.175 à 177.012, et celui des salariés de
580.121 à 777.705, ce qui constitue, il est vrai,
un accroissement modéré des salariés par
entreprise (de 3.97 à 4.37) mais ce qui pour-
tant ne signifie rien moins qu'un recul de
l'entreprise professionnelle individuelle.
Pour autant donc que la centralisation des
entreprises est la condition primordiale de la
socialisation de la production et de la distribu-
tion, elle n'est jusqu'ici — mêmedansles pays les
plus avancés de l'Europe — qu'une réalité par-
tielle, de sorte que, si en Allemagne l'Etat, dans
un avenir prochain, voulait exproprier toutes
les entreprises occupant vingt personnes et
plus, soit dans un but d'exploitation entière et
directe, soit pour les affermer en partie, il res-
terait encore, dans le commerce et l'industrie,
des centaines de mille d'entreprises avec plus
de quatre millions de salariés qui continueraient
à être conduites par des particuliers. Dans
l'agriculture, au cas où toutes les entre-
prises d'au-dessus de vingt hectares seraient
expropriées par l'Etat — et personne n'y songe
— il resterait encore plus de cinq millions d'en-
treprises d'un caractère privé, avec à peu près
neuf millions d'employés. On pourra se former
une idée de l'étendue de la tâche que l'Etat ou
les Etats entreprendraient en expropriant toutes
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 151
ces entreprises, si on songe qu'il s'agit, dans l'in-
dustrie et le commerce, de plus d'une centaine
de mille d'entreprises avec de cinq à six millions,
et dans l'agriculture de plus de trois cent mille
entreprises, avec cinq millions d'employés. De
quelle abondance d'entendement, de compé-
tence et de talent administratif un gouverne-
ment ou une assemblée nationale devraient-ils
bien disposer pour pouvoir exercer, ne fût-ce
que la direction ou le contrôle supérieur d'un
pareil organisme géant?
On citera peut-être ici le grand nombre d'in-
telligences que la civilisation contemporaine
produit, et qui, dans une période de transition,
ne demanderaient pas mieux qu'à se rendre
utiles. Je ne doute nullement du concours et de
la bonne volonté de cette catégorie de personnes
que j'ai invoqués moi-même il y a près de dix-
huit ans. Mais c'est précisément dans « l'embar-
ras de richesses » que réside ici le danger, et
ce que le mauvais vouloir des adversaires ne
peut pas faire, sera peut-être réalisé par la bonne
volonté de l'armée grossissante des meilleurs
amis. La bonne volonté est souvent, môme dans
les époques normales, une alliée compromet-
tante.
Mais laissons pour le moment cette question
de côté, et tenons-nous-en provisoirement au
fait que, pour la socialisation et la distribution
de la production, une partie seulement est
remplie de la condition matérielle primordiale : 7S
la centralisation avancée des entreprises.
La seconde condition primordiale est, d'après
la doctrine marxienne, la conquête du pouvoir
'152 SOCIALISME THÉORIQUE
politique par le prolétariat. On peut s'imaginer
■^ëTîïï~conqiîetë~sous des formes variées : au
moyen de la lutte parlementaire, par l'exploita-
tion du droit de vote et l'utilisation de tous les
autres droits légaux, ou bien par la violence au
moyen de la révolution.
Il est de notoriété que Marx et Engels ont
considéré pendant fort longtemps ce dernier
moyen comme presque partout inévitable, et,
pour un certain nombre de fidèle* de la doctrine
marxienne, il l'est encore aujourd'hui. Beaucoup
aussi le considèrent comme le moyen le plus
rapide.
Ce qui contribue en premier lieu à cette con-
ception, c'est la notion que la classe ouvrière
est la classe la plus nombreuse et, étant dépos-
sédée, la plus énergique en même temps. Une
fois en possession du pouvoir, elle ne s'arrêterait
pas avant d'avoir remplacé les fondements du
système existant par des institutions de nature
à rendre impossible la reconstruction des pre-
miers.
Il a été démontré déjà que Marx et Engels, en
élaborant leur théorie de la dictature du prolé-
tariat, avaient devant les yeux, comme exemple-
type, l'époque terroriste de la Révolution fran-
çaise. Dans sa brochure contre Diihring encore,
Engels qualifie de grandement géniale la dé-
couverte de Saint-Simon qui, en 1802, avait
compris la Terreur comme la dictature des foirles
dépossédées. Cette appréciation est quelque peu
exagérée, mais pour aussi importante que l'on
prenne la découverte, les résultats de la dicta-
ture des dépossédés ne sont pas beaucoup plus
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 153
estimés par Saint Simon que par « l'épicier »
Schiller. Les dépossédés de 1793 étaient ca-
pables seulement de combattre les combats
autres. Ils ne pouvaient « régner» que tant que
dura la Terreur. Quand celle-ci se fut épuisée,
comme elle devait s'épuiser, leur règne était
totalement fini. Suivant la conception marxo-
engelsienne, ce danger n'existerait pas chez le
prolétariat moderne. Mais qui donc est le prolé-
tariat moderne ?
Si on comprend sous ce titre tous ceux qui
ne jouissent d'aucun revenu par la propriété ou
par une situation privilégiée, ils constituent
évidemment la majorité absolue de la popula-
tion dans les pays avancés. Mais alors ce « pro-
létariat » se compose d'un mélange d'éléments
extraordinairement hétérogènes, et de couches
plus différentes encore entre elles que ne le fut
le « peuple » de 1789 ; une foule, qui, tant
qu'existeront les conditions de propriété ac-
tuelles, aura plus d'intérêts communs ou, du
moins, analogues, que contradictoires, mais qui,
dès que les possédants et les gouvernants ac-
tuels seront destitués ou dépossédés, se rendront
bien vite compte de la diversité de leurs besoins
et de leurs intérêts respectifs.
Antérieurement au présent travailjj'aidéjàfait
la remarque que les ouvriers salariés modernes
ne sont pas la masse homogène et — en ce qui
concerne la propriété_, la famille, etc. — indiffé-
rente que suppose le Manifeste communiste et
que dans les industries manufacturières les
plus avancées on trouve justement toute une
hiérarchie d'ouvriers différenciés, dont les
9*
15-4 SOCIALISME THÉORIQUE
groupes respectifs ne sont que médiocrement
solidaires entre eux. Dans cette remarque de moi
H. Gunow voit une confirmation du fait que,
lorsque je parle « en général », je n'ai devant
les yeux que des exemples anglais. En Alle-
magne et dans les autres pays civilisés du conti-
nent, il n'y aurait pas cette séparation entre les
ouvriers mieux situés et le mouvement révolu-
tionnaire, que l'on constate en Angleterre. Con-
trairement à ce qui se voit en Angleterre, les
ouvriers les mieux payés seraient là à la tête du
mouvement de classe. L'esprit de caste anglais
ne serait pas un résultat de l'actuelle différen-
tiation sociale, mais un écho des anciennes ins-
titutions corporatives et du mouvement syndi-
cal primitif dont les formes s'en rapprochent.
Je dois encore répondre à Gunow que ce
qu'il raconte-là n'est pas neuf pour moi ; j'en-
tends pas neuf entant que cela est exRci ni îieuf.
en tant que cela est inexact. Inexact, par exem-
ple, est ce qu'il dit en dernier lieu. La théorie
qui relie les syndicats anglais aux corporations
repose sur de bien faibles bases. Elle oublie qu'en
Angleterre — à l'exception de Londres — les
corporations furent déjà expropriées lors de la
Réforme et c'est à Londres précisément que le
mouvement syndical n'a jamais été particuliè-
rement vigoureux, échec partiel auquel les cor-
porations qui y existent toujours sont on ne
peut plus innocentes. Si le mouvementsyndical
anglais est animé d'un certain esprit corpora-
tif, cela est beaucoup moins un héritage des
anciennes corporations qui ont existé pendant
beaucoup plus longtemps en Allemagne qu'en
ET SOGIALDÉMOCRATIE TRATIQUE 155
Angleterre, qu'un produit de la liberté anglo-
saxonne, et du fait que l'ouvrier anglais n'a ja-
mais été soumis — pas môme pendant la période
où les coalitions étaient prohibées — à la disci-
pline de l'Etat policier. Dans la liberté se déve-
loppe le sens de la particularité ou, comme dit
Stirner, de la rf«6Ymc/?ïu7e (Eigenheit). Il n'exclut
pas la reconnaissance de l'hétérogène ou de
l'intérêt général, mais il devient facilement la
cause d'une certaine angulosité qui semble dure
et étroite, même où dans la forme seule son ac-
tion est partiale. Je ne veux certainement rien
dire de pénible aux ouvriers allemands et je
sais apprécier, dans toute sa grandeur, l'idéa-
lisme dont, notamment, les ouvriers hambour-
geois ont fait preuve, pendant des dizaines
d'années, par leurs sacrifices pour la cause
générale de l'émancipation ouvrière, et qui est
sans exemple dans l'histoire. Mais pour autant
que je connaisse le mouvement ouvrier alle-
mand etque j'aie l'occasion de le suivre, je cons-
tate que les contre-coups de la différentiation
professionnelle s'y font ressentir également. Des
circonstances spéciales, telles que la prépondé-
rance du mouvement politique, Tétouffement ar-
tificiel du mouvement syndical ouvrier et le fait
qu'en réalité, la différence des salaires est moins
considérable qu'en Angleterre , empêchent
qu'ils se manifestent trop visiblement. Qui-
conque lit attentivement les organes des syn-
dicats ouvriers allemands, rencontrera assez
de faits qui confirment ce que je viens de dire.
Je ne veux pas citer, nominalement, des exem-
ples, bien que j'en connaisse pas mal, et, parmi^
156 SOCIALISME THÉORIQUE
qui datent encore du temps de mon activité en
Allemagne. Je me contenterai donc, à ce sujet,
des seules explications qui suivent.
Les syndicats ne créent pas ce phénomène ;
ils ne font que l'énoncer comme le résultat iné-
vitable de différences réelles. Il est absolument
inadmissible que des différences réelles dans les
occupations professionnelles et la situation
matérielle n'engendrent pas aussi, à la longue,
d'autres genres de vie et d'autres exigences,
L'ouvriermécanicienartisteet ]emineur,le pein-
tre décorateur et le portefaix, le sculpteur et le
chauffeur de machines mènent en général une
vie toute différente et ont des besoins fort divers.
Tant que la lutte pour l'existence n'amène pas
de conflits entre eux, le fait qu'ils sont tous des
salariés peut cependant leur faire oublier ces
différences, et la conscience que, vis-à-vis du
capital, ils ont à soutenir le même combat, peut
engendrer une vive sympathie réciproque. Cette
sympathie ne fait pas non plus défaut en An-
gleterre, et les plus aristocratiques parmi les
aristocratiques syndicataires l'ont assez souvent
prouvée aux ouvriers moins favorisés. Beau-
coup parmi eux, d'ailleurs, sont, en matière de
politique, sinon des socialistes, du moins de bons
démocrates. Mais entre cette sorte de sympa-
thies politiques ou socialo-politiques et la soli-
darité économique, il y a encore une grande
différence, différence qu'une forte oppression
politique et économique peut neutraliser, mais
qui, à mesure que cette oppression disparaît, se
manifeste toujours de nouveau d'une manière
quelconque. C'est une erreur grave de croire
ET SOCIALDLMOCRATIE PRATIQUE 157
que l'Angleterre constitue sous ce rapport une
exception. Sous une autre forme, le même phé-
nomène se manifeste actuellement en France. De
môme en Suisse, aux Etats-Unis, et jusqu'à un
certain point, — nous venons de le dire — en
Allemagne.
Mais même si nous admettons que dans la
masse ouvrière industrielle cette différentiation
n'existe pas et, par conséquent, n'exerce aucune
influence sur la pensée de ces travailleurs,
nous ne devons pas perdre de vue que les ou-
vriers industriels constituent partout la mino-N^
rite de la population. En Allemagne ils sont,
tout compris, quelquesept millions sur dix-neuf.
Restent encore les travailleurs agricoles, les
employés de commerce et les fonctionnaires
techniques, etc.
Ici la difîérentiation est partout plus catégo-
rique encore, ce qui ressort clairement de
l'histoire des mouvements d'organisation de Ces
catégories professionnelles en syndicats de dé-
fense mutuelle. Rien d'ailleurs n"est plus trom-
peurque de conclure, par unecertaine similitude
de forme dans la situation, à une homogénéité
réelle dans les conditions. L'employé de com-
merce se trouve, vis-à-vis de son chef, dans la
même situation que l'ouvrier industriel vis-à-vis
de son patron, et cependant il se croira — excep-
tion faite pour une partie du personnel subalterne
des grandes maisons de commerce — beaucoup
plus son égal, socialement parlant, que l'ouvrier
manuel ne se croira l'égal de son employeur, et
ce, bien que la distance, au point de vue des
revenus respectifs, est souvent beaucoup plus
i58 SOCIALISME THÉORIQUE
grande. Dans les campagnes, la façon de vivre et
de travailler des petits paysans et de leurs ou-
vriers estbeaucoup trop identique; danslagrande
majorité des entreprises moyennes la gradua-
tion ouvrière, c'est-à-dire la différentiation, est
trop grande et le personnel, proportionnelle-
ment, trop restreint, pour offrir un terrain
favorable à une lutte de classe dans le sens
de la lutte des ouvriers des villes. On ne ren-
contrera guère là un sentiment de solidarité
bien développé entre le laboureur, l'homme de
peine et le vacher. Restent tout au plus les
grandes terres qui, nous l'avons vu, ne consti-
tuent partout que la minorité des entreprises
agricoles et où d'ailleurs les différences de prin-
cipe entre les groupes divers du personnel
ne font pas non plus défaut. Il est absolument
erroné d'assimiler les cinq à six millions de
personnes occupées dans l'agriculture alle-
mande aux ouvriers industriels, sous le rapport
des tendances sociales. Ce n'est que chez une
minorité infime de cette catégorie de travailleurs
que l'on rencontre des sympathies sérieuses et
. une oreille ouverte pour les revendications
\ sociales des travailleurs des villes. Pour l'écra-
sante majorité, la socialisation de la production
(agricole n'est pas beaucoup plus qu'une formule
creuse. Leur idéal est provisoirement de devenir
propriétaire à leur tour.
Or, chez une grande partie de la masse ou-
vrière industrielle aussi, le penchant pour la
production socialiste est plutôt une chose hy-
pothétique qu'une réalité. De l'accroissement
du nombre des suffrages socialistes aux élections
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRÂTigUE 159
on peut bien conclure à une augmentation
continuelle des partisans des idées socialistes,
mais personne ne prétend que toutes les voix
données aux candidats socialistes émanent de
socialistes. Et même si nous revendiquons les
électeurs non-socialistes et non-prolétariens qui
votent pour des socialistes, à titre de compen-
sation p^ur les ouvriers socialistes adultes qui
ne jouissent pas encore du droit de vote, il n'y
a toujours en Allemagne — où la socialdémo-
cratie est plus forte que dans tout autre pays
— contre 4.5 millions d'ouvriers industriels
adultes, auquel nombre il faut ajouter un demi-
million d'employés commerciaux, etc., que
2.1 millions d'électeurs socialistes. Plus que la
moitié des ouvriers industriels de l'Allemagne
sont encore actuellement, vis-à-vis de la social-
dcmocratie, ou bien indifférents et incom-
préhensifs, ou bien nettement hostiles.
Il ne faut pas non plus oublier que le vote\
socialiste signifie plutôt l'expression d'un désir ,
plus ou moins vague qu'une volonté déter- [
minée. Quant à l'œuvre positive de l'émanci-
pation socialiste, un pour cent beaucoup moins
considérable des ouvriers y prend part. Le
mouvement syndical en Allemagne va, heu-
reusement, en s'accentuant. Et cependant il
n'embrassait, à la fin de 1897, que 420.000 ou-
vriers organisés dans des professions dont le
contingent est de 6.165.735. Si on ajoute
encore à ce nombre les 80.000 membres des
syndicats fondés par Hirsch, on n'arrive, dans
les professions en question, qu'à une propor-
tion de 1 ouvrier organisé contre 11 non orga-
IGO SOCIALISME THÉORIQUE
nisés (1). Le nombre des ouvriers organisés poli-
tiquement en Allemagne — défalcation faite de
ceux qui sont, en même temps, membres d'un
syndicat — n'est certainement pas supérieur à
200.000, et si nous admettons un nombre égal
pour ces ouvriers qui ne sont empêchés que
par des circonstances indépendantes de leur vo-
lonté de prendre une part active, quelle qu'elle
soit, à la lutte politique ou syndicale, nous
arrivons à un total d'environ 900.000 tra-
vailleurs chez qui nous pouvons supposer un
intérêt considérable pour leur émancipation.
Ils représentent 40 pour cent du corps électoral
social-dé-mocrate. Or, des 5 1/2 millions de
suffrages donnés aux candidats non socialistes,
on peut actuellement attribuer de un quart à
un tiers à des adversaires conscients — cons-
cients de leurs intérêts déclasse — de la social-
démocratie, ce qui fait à peu près le double de
ce chiffre.
Je suis parfaitement conscient de la très rela-
tive capacité démonstrative des exposés de ce
genre où, pour ne mentionner qu'une chose, le
fort important facteur de la répartition locale
et de la signification politico-sociale des groupes^
est resté eutièrement hors question. Mais aussi
il ne s'agit que d'établir un critérium approxi-
matif, pour évaluer les proportions de ces élé-
ments de la population chez qui les penchants
(1) Dans cinq professions, plus d'un tiers des ouvriers était
organisé, à savoir : dans l'imprimerie 61.8 "/o, sculpture 55.5 o/o,
ouvriers des docks 38 «/o, chaudronniers 33.6 o/o, gantiers 31.7 °/o.
Venaient ensuite les lithographes avec 21.8 o/^ et les porcelai-
niers avec 21 "/o-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE lOl
pour le socialisme, admis parla théorie, ne sont
pas uniquement d'une nature occasionnelle.
Que dire par exemple du tableau des forces so-
cialistes, élaboré avec des données de pure appa-
rence, que Parvus, dans le septième article
de sa série, sort triomphalement contre moi ?
Comme si la grande supériorité numérique des
dépossédés — comparée au nombre des posses-
seurs— qu'il met en avant était quelque chose
de neuf ou d'inconnu ! Et il y a eu pourtant
des journaux socialistes qui de l'existence —
démontrée par Parvus — de « l'armée du
prolétariat », forte de quinze millions d'indivi-
dus, en face de « l'armée du capital » comptant
1.6 millions de combattants se,ulement (à côté
de 3 millions de petits paysan» et artisans,
« ruinés parle capital » mais pas tombés encore
au niveau prolétarien, et 820.000 personnes vi-
vant dans une relative dépendance du capital),
ont conclu à l'imminence de la révolution so-
ciale. Le calme d'âme vraiment asiatique, avec
lequel Parvus range les 5.6 millions des
employés dans l'agriculture, dans la rubrique
« armée du prolétariat », n'est surpassé que par
la hardiesse qui lui fait découvrir 2 millions de
(( prolétaires du commerce {!)». Même en admet-
tant que tous ces éléments acclameraient avec
(1) Voici les chiffres de la statistique professionnelle pour le
commerce et les transports :
Indépendants et chefs d'entreprise 843 556
Personnel commercial 261 907
Commis, hommes de peine, cochers, etc. ... 1 233 045
Total 2 338 508
162 SOCIALISME THÉORIQUE
enthousiasme une révolution qui porterait
au pouvoir les socialistes, le problème capital
n'en serait pas beaucoup plus près de sa solu-
tion,
: Quant à une appropriation immédiate, par
l'Etat, de tous les moyens de production et de
répartition, il n'y a même pas à y penser. Toute
discussion à ce sujet serait oiseuse. L'Etat
ne pourrait pas même s'approprier la totalité
des moyennes et grandes entreprises. Et les
communes aussi, à titre d'agents intermédiaires,
ne sauraient faire grand'chose sous ce rapport.
Elles pourraient tout au plus comraunaliser les
entreprises locales qui fabriquent pour la loca-
lité elle-même, ou bien y remplissent des services
publics et cela leur donnerait déjà fort à faire.
Mais voit-on les entreprises, qui jusqu'ici tra-
vaillaient pour .le grand marché national et
international, communaUsées d'emblée et toutes
à la fois ?
Prenons une ville industrielle de proportions
moyennes, comme Augsbourg, Barmen, Dort-
mund, etc. Nul ne sera assez sot pour s'imagi-
ner que ces communes pourraient prendre en
main et conduire avec succès — pendant une
crise politique ou à tout autre moment — toutes
les entreprises manufacturières et commer-
ciales de l'endroit. Ou bien elles les laisseraient
entre les mains de leurs détenteurs, ou bien, si
elles tenaient absolument à les exproprier, elles
seraient obligées de les confier, àdes conditions
quelconques, aux associations d'employés.
C'est ainsi que, au point de vue de la pra-
tique, la question se confond, dans tous les cas
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 163
analogues, avec la question de la puissance
économique des associations coopératives.
b) La capacité potentielle des associations
économiques.
Le problème de la capacité potentielle des
associations n'a été, jusqu'ici, que très super-
ficiellement traité dans la littérature marxiste.
Si on laisse de côté ce qui a été publié à ce su-
jet entre 1860 et 1870, ainsi que quelques ar-
ticles de Kautsky, on y trouvera, à côté d'ap-
préciations générales et pour la plupart néga-
tives^ peu de choses sur les associations.
Et en voici les raisons :
La pratique marxiste est en premier lieu, et
principalement, politique, et son but est: la
conquête du pouvoir politique. A côté de cela,
elle n^accorde presque de l'importance essen-
tielle qu'au seul mouvement syndical, comme
étant une forme directe de la lutte de classe
des ouvriers. Mais relativement à l'association,
Marx était d'abord convaincu qu'en petit elle
était stérile et qu'en outre elle avait toutau plus
une valeur expérimentale, encore que fort li-
mitée. Pour Marx, il n'y a que les moyens gé-
néraux d'importants. C'est dans ce sens qu'il
s'exprime, dans son « 18 Brumaire », sur les
associations ouvrières. Plus tard il modifia
quelque peu son jugement sur les associations,
modification dont témoignent entre autres les
résolutions sur les associations, présentées aux
congrès de « l'Internationale » de Genève et de
104 SOCIALISME THÉORIQUE
Lausanne par le Conseil général, ainsi qu'un
passage dans l'écrit d'Eccarius : Réfutation
par un ouvrier, qui émane probablement de
Marx, ou du moins a été approuvée par lui.
Dans ce passage l'auteur attribue aux associa-
tions, comme précurseurs de l'avenir, une si-
gnification identique à celle qu'avaient à Rome,
et dans les premiers temps du moyen âge, les
corporations professionnelles. A un autre en-
droit — dans le troisième volume du « Capital »
— l'auteur fait ressortir la signification des
associations comme formes transitoires entre la
société actuelle et la production socialiste. Ce
dernier passage est contemporain des résolu-
tions et de l'étude d'Eccarius. Vient ensuite la
lettre traitant du projet de programme de Gotha
(1875), lettre beaucoup plus sceptique par rap-
port aux associations, et ce scepticisme, à partir
de ce temps, prédomine dans toute la littéra-
ture socialiste marxiste.
Ce phénomène peut être considéré, en partie,
comme une conséquence de la réaction qui
commençait à sévir dès après la Commune et
qui donna au mouvement ouvrier tout entier
un caractère presqu'exclusivement politique.
Ensuite, comme produit des tristes expériences
qu'on avait faites partout avec les associations.
Les grandes espérances qu'avait fait naître
l'essor pris par le mouvement coo})ératif an-
glais, n'avaient pas été réalisées. Pour tous les
socialistes de là période 1860-1870, l'association
productive avait représenté la vraie association,
tandis que la société de consommation avait
été tout au plus prise par-dessus le marché.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 105
Mais l'opinion prédominait — manière de voir
qu'Engels exprime aussi dans ses articles sur la
question de l'habitation — qu'une généralisa-
tion des sociétés de consommation aurait iné-
luctablement pour conséquence des réductions
de salaires.
La résolution du congrès de Genève, rédigée
par Marx, était ainsi conçue :
« Nous recommandons aux ouvriers de beau-
coup plus s'occuper de la coopération produc-
tive que des magasins coopératifs. Ces derniers
ne touchent que la surface de la société écono-
mique actuelle, tandis que les premières l'at-
taquent dans ses bases... Pour éviter que les
sociétés coopératives ne dégénèrent en de
simples sociétés de commandite bourgeoises, il
faudrait que tous les travailleurs par elles oc-
cupés^ qu'ils soient ou non actionnaires, reçus-
sent une part égale. Comme mesure temporaire
seulement on pourrait payer aux actionnaires
un intérêt modéré. »
\ Mais les associations productives, fondées en , /
1860-1870, avaient presque partout fait faillite. /V.
Elles avaient été obligées, ou bien de se dissoudre
complètement, ou bien elles étaient devenues de
toutes petites sociétés, qui, si elles n'em-
ployaient pas des ouvriers dans les mêmes con-
ditions que toutes les autres entreprises, c'est-
à-dire contre salaire, traînaient une existence
lamentable. Quant aux sociétés de consomma-
tions, elles étaient réellement devenues, ou
semblaient être devenues, de simples boutiques
d'épicier. Il était donc tout naturel que dans
les milieux socialistes on se détournât de plus
166 SOCIALISME THÉORIQUE
en plus du mouvement coopératif. C'est en
Allemagne où, à part cela, la controverse
entre Lassalle et Schulze-Delitzsch chauffait
encore les têtes, que la réaction se faisait le
plus sentir. La disposition marquée pour le
socialisme d'Etat à outrance^ qui animait, vers
1875, une notable fraction delà socialdémocra-
tie allemande (pas que les lassalléens 1) et qui
souvent contrastait singulièrement avec le ra-
dicalisme politique du parti, était due, pour une
très grande part, aux tristes expériences qu'on
avait faites avec les associations.
On saluait maintenant avec des jubilations
les banqueroutes des associations coopératives.
Dans le programme de Gotha et dans le projet
déjà de ce programme, on avait donné au vœu
de l'institution d'associations productives avec
aide de l'Etat une forme impossibiliste. La
critique exercée par Marx contre ces para-
graphes du programme avait plutôt trait à leur
rédaction qu'à l'idée qui en était la base. Marx
ne savait pas que le « Marat berlinois » — Hassel-
mann — qu'il rendait principalement respon-
sable de ces paragraphes, était blanquiste jusque
dans la moelle de ses os. Hasselmann, tout
comme Marx, eût traité de réactionnaires les
ouvriers de « l'atelier » protégé par Bûchez.
Il y a deux raisons pourquoi Marx ne s'adonna
pas à une critique plus approfondie de l'asso-
ciation. La première est que, à l'époque où il
écrivit, il n'avait pas été fait des différentes
formes d'associations une expérience suffisante
pour justifier un jugement. Il n'y eut que les
bazars d'échange, vestiges encore d'une époque
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE '107
passée, dont la faillite était complètement dé-
montrée. Ensuite Marx n'avait pas, vis-ù-vis des
associations, cette liberté d'esprit théorique qui
aurait permis à sa clairvoyance théorique de
voir plus loin qu'un socialiste quelconque, qui
se contenterait d'indices comme les associations
d'ouvriers et celles de petits patrons. C'est ici
que sa doctrine déjà élaborée, ou, si j'ose me
servir de ce terme, la formule de l'expropria-
tion, formait obstacle à sa grande force d'ana-
lyse. L'association ne lui était sympathique que
dans la forme où elle constituait l'antithèse la
plus directe de l'entreprise capitaliste. De là le
conseil donné aux ouvriers de créer des asso-
ciations productives, « qui attaquent dans ses
bases » le système économique existant. Gela
est tout à fait conforme au sens delà dialectique,
ainsi qu'à la théorie sociale qui part de la pro-
duction comme le dernier facteur détermina-
teur de la forme sociale. Et cela est aussi_, ap-
paremment, conforme à la conception qui voit,
dans l'antagonisme du travail déjà socialisé et
l'appropriation privée, la contradiction fonda-
mentale dans le mode de production moderne,
contradiction qui impérieusement réclame une
solution. L'association productive apparaît,
comme la solution pratique de cet antagonisme,
dans le cadre des entreprises isolées. C'est en
ce sens que Marx pensait d'elles —c'est-à-dire
de ces associations où « les ouvriers, comme
association, sont leurs propres capitalistes », —
que quand même elles reproduiraient nécessai-
rement tous les défauts du système actuel, l'an-
tagonisme entre le capital et le travail y serait
168 SOCIALISME THÉORIQUE
pourtant « positivement » supprimé et qu'ainsi
elles auraient fourni la preuve de la superfluité
de l'entrepreneur capitaliste. Or, Texpérience a
justement démontré, depuis^ que l'association
productive industrielle ainsi constituée n'était
ni n'est en état de fournir cette preuve, qu'elle
est, au contraire, la forme la plus malencon-
treuse du travail associatif, et que Proudhon
avait, au fond , parfaitement raison en soutenant,
contre Louis Î31anc, que l'association n'était
« pas une force économique ».
Le critique social-démocrate cherchait, jus-
qu'ici, les causes de l'insuccès économique des
associations purement productives exclusive-
ment dans leur manque de capital, de crédit et
de débit, et elle expliquait le dépérissement des
associations non-économiquement faillies à l'in-
fluence corruptrice du monde capitaliste et in-
dividualiste environnant. Jusqu'à un certain
point tout cela est exact.
Mais toute la question n'est pas là. De toute
une longue série d'associations productives,
faillies financièrement, il est établi qu'elles dis-
posaient de moyens d'exploitation suffisants et
n'avaient pas plus de difficultés que les entre-
preneurs en général, quant à l'écoulement de
leurs produits. Si l'association productive de
l'espèce indiquée plus haut était vraiment une
force économique supérieure — ou même égale
— à l'entreprise capitaliste, elle aurait dû pros-
pérer pour le moins dans les mêmes proportions
que tant d'entreprises privées, commencées avec
les moyens les plus modestes, et elle n'aurait
pas aussi lamentablement sombré sous l'in-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 109
fluence du monde capitaliste environnant
qu'elle ne l'a presque toujours fait. L'histoire
des associations productives qui ne faillirent
pas économiquement parle encore plus haut
presque contre cette forme de la « fabrique ré-
publicaine » que l'histoire de celles qui som-
brèrent. Gar elle établit que, pour les premières,
le développement signifie partout : exclusivisme
et privilège. Loin de saper les bases de la so-
ciété économique actuelle, elles ont plutôt
fourni des preuves de. sa relative solidité.
Par contre, la société de consommation, que
les socialistes de la période 1860-1870 regar-
daient avec tant de dédain, s'est révélée, au
cours des années, comme une véritable puis-
sance économique, comme un organisme puis-
sant et développable au plus haut degré. En
présence des chiffres pitoyables que donne la
statistique des associations purement produc-
tives, les chiffres des sociétés ouvrières de con-
sommation font l'impression du budget d'un
grand empire comparé à celui d'une petite
ville de province. Et les ateliers créés par des
sociétés de consommation et conduits pour leur
compte, fournissent déjà actuellement plus que
le centuple de la masse de marchandises pro-
duites par les associations exclusivement, ou
presque exclusivement, productives.
Les causes plus profondes de la faillite écono-
mique autant que morale des associations pu-
rement productives, ont été établies excellem-
ment, bien qu'avec quelque exagération, dans
une étude sur les associations britanniques, de
la main de M""' Beatrice Webb et par elle pu-
10
170 SOCIALISME THÉORIQUE
bliée sous son nom de jeune fille : Potter. Pour
M"' Webb;, comme pour la grande majorité des
coopérateurs anglais, l'association productive,
possédée en propre par les ouvriers qui y sont
occupés, n'est pas socialiste ou démocratique
mais « individualiste ». On peut ne pas aimer le
mot, mais la chose est absolument exacte. Cette
association n'est pas, en effet, socialiste, ce
que d'ailleurs Rodbertus a déjà démontré. Là
où les ouvriers en sont les propriétaires exclusifs
elle est même, dans sa constitution, une con-
tradiction catégorique en elle-mêm.e. Elle fait
supposer l'égalité à l'atelier, la pleine démocra-
tie, la république. Or, dès qu'elle a atteint une
certaine diuiension — qui peut encore être fort
modeste relativement — l'égalité disparaît, puis-
que, avec l'extension, la différentiation des
fonctions et, par elle, la subordination, devien-
nent nécessaires. Et si l'égalité est abolie, les
pierres angulaires de l'édifice sont enlevées pour
être suivies bientôt par les autres pierres.
C'est alors que s'effectue la transformation en
simple et ordinaire entreprise commerciale.
Tandis que, en maintenant l'égalité, l'extension
est rendue impossible et l'entreprise garde des
proportions infimes. C'est là l'alternative de
toutes les associations d'un caractère purement
productif. Bien loin d'être un moyen — cor-
respondant à la grande production moderne
— d'écarter les capitalistes de la production,
elles constituent plutôt un retour à la produc-
tion yöre-capitaliste. Et cela est tellement vrai
que les quelques rares cas où elles eurent un
succès relatif reviennent à de petits métiers
ET SOCIALDÉMOCRATIE l'KATlOUE 171
manuels, et non pas — pour la plupart — en
Angleterre où Tesprit de la grande industrie
domine chez les ouvriers, mais dans la très
« petit-bourgeoise » France.
Des psychologues populaires aiment à repré-
senter l'Angleterre comme le pays où le peu-
ple cherche l'égalité dans la liberté et la France
comme le pays où il cherche la liberté dans
l'égalité. L'histoire des associations productives
françaises révèle en effet de nombreux cas où
les plus grands sacrifices furent faits au main-
tien de l'égalité de forme. Mais elle ne men-
tionne pas une seule association purement pro-
ductive de la grande industrie moderne, bien
que cette dernière soit assez répandue en France.
C'est à M. le docteur Franz Oppenheimer que
revient l'honneur d'avoir élargi et approfondi
l'enquête de M™' Potter-Webb, dans son livre
« L'association d'établissement agricole » (Sied-
lungsgenossenschaft). Dans les.premiers chapi-
tres de ce livre, il donne une analyse des formes
diverses de l'association, analyse dont à plu-
sieurs endroits la justesse d'appréciation est ma-
gistrale. Oppenheimer soutient, dans la clas-
sification des associations,, jusqu'au bout la
distinction entre les associations d'acheteurs et
les associations de vendeurs, dont sur certains
points il exagère, à notre avis, quelque peu
la portée, mais qui, dans son ensemble, doit
être considérée comme fort utile, puisque par
elle seule et pour la première fois une explication
vraiment scientifique devient possible de la
faillite des associations exclusivement produc-
tives. Dans cet exposé, le démérite personnel, le
172 SOCIALISME THÉORIQUE
manque de capital, etc., sontnettement remisés
au second plan, comme des circonstances acci-
dentelles qui expliquent tel cas isolé, mais point
la règle. A mesure seulement que l'association
est vraiment une association d' acheteurs , son
but général, en même temps que son propre
intérêt, rendent son extension désirable. Mais
plus une association est une association de ven-
deurs et plus elle est vendeuse de ses propres
produits industriels (dans l'association agricole
la chose se modifierait), plus intense aussi de-
vient sa contradiction intime. Avec sa crois-
sance s'accentuent ses difficultés. Le risque
devient plus grand, les difficultés de débit plus
sérieuses, ainsi que l'obtention de crédit. De
même la lutte pour les quotes-parts de profit,
c'est-à-dire la quote-part des individus sur la
masse de profit générale. L'association est donc
toujours poussée dans la voie de l'exclusivisme.
Son intérêt, au point de vue du profit, est en
antagonisme non seulement avec celui des
acheteurs, mais encore avec celui de tous les
autres vendeurs. L'association d'acheteurs, au
contraire, prospère en proportion de sa crois-
sance, et son intérêt au point de vue du profit,
s'il est opposé à celui des vendeurs, est con-
forme à l'intérêt de tous les autres acheteurs:
il tend à la réduction des quotes-parts de profit
et à la diminution du prix des produits, ten-
dance égale chez tous les acheteurs et dans toute
la société en général.
C'est de cette différence dans la nature écono-
mique des deux sortes d'associations que résulte
la diversité dans leur gestion respective qu'a
ET SOCIALDEMOCRATIE PRATIQUE 1 /o
exposée M'"" Potter-Webb : le caractère essen-
tiellement démocratique de toutes les véritables
associations d'acheteurs et le caractère à ten-
dance o/^^wrcAiç-i/e des associations de vendeurs.
Remarquons ici que la société de consomma-
tion qui ne distribue de dividendes qu'à un
nombre limité d'actionnaires, estrubriquée;,par
Oppenheimer, dans la catégorie des associa-
tions de vendeurs. Et cette distinction nous
semble judicieuse. La seule société de consom-
mation qui reconnaît à tous les acheteurs une
part proportionnellement égale des béné-
fices est une véritable association d'acheteurs.
La distinction des associations en associa-
tions d'acheteurs et de vendeurs est, pour la
théorie des associations, et surtout par rapport
à sa connexité avec la doctrine socialiste, de
grande valeur. Ceux quechoquentlesexpressions
« achat » et « vente » comme trop spécialement
propres à la production capitaliste, pourraient
les remplacer par les termes : provision et
aliénation, lesquels termes leur feront voir plus
clairement encore la beaucoup plus grande
importance qu'a, pour la société, la première
fonction que la seconde. La mise à disposition
des marchandises est l'intérêt fondamental et
général. Par rapport à elle, tous les membres
de la société sont, en principe, des associés.
Tous consomment mais tous ne produisent pas.
La meilleure même des associations productives,
tant qu'elle n'est qu'une association de vente
ou d'aliénation, se trouvera toujours dans un
état d'antagonisme latent et aura toujours des
intérêts particuliers vis-à-vis de la société tout
iO*
'174 SOCIALISME THÉORIQUE
entière. Avec une association productive, qui
dirigerait pour son propre compte une branche
quelconque de la production ou du service pu-
blic, la société aurait toujours les mêmes points
de divergence qu'avec n'importe quelle entre-
prise capitaliste, et il resterait encore à savoir si
une entente avec elle serait toujours plus facile
à réaliser.
Mais revenons-en au point qui nous a con-
duit à cette excursion sur le terrain de la théorie
des coopératives. 11 a été établi que l'hypothèse,
d'après laquelle la fabrique moderne engendre,
parelle-même_, une disposition plus accentuée
pour le travail associatif, doit être considérée
comme absolument erronée. Que l'on consulte
n'importe quelle histoire des associations, et on
trouvera partout que la fabrique associative au-
tonome s'est toujours révélée être un problème
insoluble etque, même si tout le reste marchait
passablement, elle échouera sur le manque de
discipline. 11 en est ici comme de la république
et de l'Etatcentralisé moderne. Plus grand l'Etat,
plus difficile le problème de l'administration
républicaine. De même, la république dans l'ate-
lier est un problème d'autant plus difficile,
que l'atelier ou l'entreprise sont plus impor-
tants. Dans certains cas extrordinaires, il est
possible que des hommes nomment eux-mêmes
leur chef direct, en conservant le droit de desti-
tution. Mais pour les devoirs que comporte la
direction d'une fabrique, où, jour pour jour et
d'heure en heure, des dispositions prosaïques
doivent être prises, et où il existe toujours des
occasions de malentendus, il est absolument
ET SOCIALDKMOCRATIE PRATIQUE 175
inadmissible que le directeur soit l'employé
des dirigés et qu'il dépende, dans sa situation,
de leur bonne ou mauvaise humeur. Jusqu'ici
de semblables situations se sont toujours mon-
trées intenables et elles ont conduit partout au
changement des formes de la fabrique coopéra-
tive. Conclusion : si le développement techno-
log'ique de la fabrique a fourni des corps pour
la production collectiviste, il n'a certainement
pas approché, dans une proportion égale, les
esprits de l'entreprise associative. La tendance
à la reprise des industries par l'exploitation
associative, avec les responsabilités et les risques
qu'elle comporte, est en proportion inverse
avec leur importance. Mais les difficultés
s'accroissent avec elle en des proportions gran-
dissantes.
On n'a qu'à s'imaginer la chose concrètement
et à prendre par exemple une grande entre-
prise industrielle moderne quelconque, un grand
atelier de construction de machines ou d'électri-
cité, une grande fabrique de produits chimiques,
on un grand établissement moderne de libraire-
éditeur. Toutes ces entreprises de grande-in-
dustrie et d'autres analogues peuvent parfai-
tement bien être exploitées75f)?/rdes associations,
— auxquelles tous leurs employés pourrontd'ail-
leurs appartenir — mais elles sont absolument
impropres àl'exploitationassociative directe par
ces employés. Des conflits entre les différentes
sections et les catégories si variées des employés
ne prendraient jamais fin. Il serait alors claire-
ment démontré ce que Gunow nie : que le sen-
timent de solidarité entre les divers groupes,
176 SOCIALISME THÉORIQUE
distincts d'après leur degré de culture^ leur
manière de vivre, etc., est encore assez modéré.
Ce que l'on appelle généralement travail coopé-
ratif n'est qu'une des très simples formes du
travail collectif tel qu'il est effectué par des
groupes d'ouvriers non différentiés.
Seule une appréciation uniquement basée sur
des indices extérieurs peut donc arriver à la
conclusion qu'avec l'éloignement du ou des
propriétaires capitalistes, le plus essentiel soit
fait déjà pour la transformation des entreprises
capitalistes en entreprises socialistes viables.
En vérité, la chose n'est pas si simple que cela.
Ces entreprises capitalistes sont des orga-
nismes fort compliqués et l'écartement du
centre auquel aboutissent tous les autres
organes, signifie pour elles, si cet écartement
n'est pas accompagné d'une tranformation
radicale de l'organisation, la dissolution pro-
chaine.
Ce que la société elle-même ne peut pas pren-
dre en mains, soit par l'intermédiaire de l'Etat,
soit par celui des communes, elle fera joliment
bien, surtout à des époques mouvementées, de
provisoirement abandonner, en tant qu'entre-
prise, à lui-même. Les procédés apparemment
radicaux se révéleraient très vite être les plus
inefficaces. Des associations viables ne se créent
pas du jour au lendemain, sur commande ; elles
doiweni pousser. Et où le terrain leur est favo-
rable^ elles pousseront d'elles-mêmes.
Les associations britanniques possèdent déjà
actuellement une fortune d'au-dessus de
360.000.000 francs, une somme que Lassalle
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 177
— SOUS forme de crédit dElat — estimait suf-
fisante pour réaliser son plan d'association.
Comparée à la fortune nationale britannique,
cette somme n'est toujours qu'une partie bien
petite du capital national. La quatre-centième
partie peut-être, si de ce capital on défalque
le capital placé à l'étranger et le capital mis
en ligne de compte deux fois. Mais elle ne
représente nullement tout le capital des ou-
vriers anglais. En outre, la somme s'accroît
toujours. Pendant les dix années de 1887
à 1897 elle a à peu près doublé, et elle s'est
accrue plus rapidement que le nombre des
adhérents. Ce nombre augmenta de 851.211 à
1.468.955, tandis que le chiffre du capital
monta de 11.3 millions de livres sterling à 20.4
millions. Et l'accroissement de la production
est, depuis peu, plus rapide encore. Sa valeur
n'était, en 1894, que de 118.800.000 francs, tandis
qu'en 1897 elle atteignait le double presque, à
savoir 224.440.000 francs. Deux tiers environ
en reviennent à la production propre des so-
ciétés d'achat en commun (Einkaufsgenos-
senschaften), tandis que l'autre tiers est réparti
sur toutes sortes d'associations, dont une grande
partie n'étaient que des sociétés d'achat en
commun modifiées, etc. La production propre
des sociétés de consommation ou d'achat s'est
plus que doublée pendant ces trois années :
sa valeur s'accrut de 62.400.000 francs à
146.000.000 francs.
Ce sont là des chiffres tellement énormes que
l'on se demande involontairement où cette
croissance s'arrêtera. Des fervents de l'associa-
178 SOCIALISME THÉORIQUE
tien ont calculé que, si les associations anglaises
accumulaient leurs profits au lieu de les distri-
buer, ils seraient à même, dans une vingtaine
d'années, d'acheter tout le territoire national
y compris toutes les maisons et toutes les fa-
briques. C'est là un calcul merveilleux, dans le
genre du fameux calcul d'intérêt du sou
annuel. Seulement, dans ce calcul, on a oublié
de mettre en ligne de compte la rente foncière
et, en outre, on a supposé une progression
d'accroissement qui est une impossibilité phy-
sique. Les calculateurs ont également oublié
que les classes les plus pauvres sont presque
inabordables par la société de consommation
ou que, du moins, elles ne pourraient être
gagnées par ces sociétés que fort lentement. Ils
oublient que les campagnes n'offrent qu'un
champ fort restreint pour l'activité des so-
ciétés de consommation, et que ces sociétés
elles-mêmes peuvent bien réduire les frais du
commerce intermédiaire, mais non pas les
supprimer. De sorte que, pour les entrepreneurs
privés, des nouvelles possibilités naissent sans
cesse qui leur permettent de s'adapter aux si-
tuations changées et que, quant aux sociétés
de consommation, le ralentissement de leur
croissance devient à un moment donné une
nécessité presque mathématique. Ce que les
calculateurs perdent aussi de vue, — du moins
n'en font-ils pas mention — c'est que si elles
ne payaient pas de dividendes, les sociétés de
consommation entreraient aussitôt dans une
période de stagnation, puisque pour des classes
très nombreuses de la population ce sont juste-
ET SOCIALDI'JMOCRATIE PUATIQUE 170
ment, les dividendes — cette pomme de discorde
pour les doctrinaires de l'idée associative —
qui constituent le charme principal de la so-
ciété de consommation. S'il est fort exagéré de
dire, comme beaucoup le font aujourd'hui, que'
les dividendes de la société de consommation
ne sont pas un critérium du meilleur marché
de ses denrées et que le commerce individuel
fournit, en moyenne,, la plupart des denrées
aussi bon marché que la société de consomma-
tion de sorte que le dividende ne serait, en
somme, que le total des petites augmentations
inaperçues du prix de certains articles, la
remarque n'en est pas tout à fait dépourvue de
fond. La société de consommation ouvrière est
au même degré une sorte de caisse d'épargne
qu'elle est un moyen de combat contre l'ex-
ploitation parasitaire du commerce intermé-
diaire. Or, comme chez beaucoup de personnes
la fibre de l'épargne n'est pas très développée,
elles préfèrent les commodités d'approvision-
nement que leur offre l'épicier à côté, aux dou-
ceurs du dividende qui nécessitent toujours
des dérangements plus ou moins grands.
Voilà déjà un des facteurs qui, surtout en An--
gleterre, ont rendu et rendent encore très diffi-
cile l'extension des sociétés de consommation.
L'ouvrier anglais n'est pas du tout un fervent
de l'épargne. Et il serait absolument erroné de
prétendre que l'Angleterre a toujours fourni
un terrain favorable pour les sociétés de con-
sommation. Bien au contraire. Les habitudes
de la classe ouvrière et la grande extension su-
perficielle des villes, que comporte le système
180 SOCIALISME THÉORIQUE
des cottages, compensent largement, sous ce
rapport, l'avantage des salaires plus élevés. Ce
qui a été obtenu ici est, en premier lieu, le fruit
d'un opiniâtre et courageux travail d'organisa-
tion.
Et c'est une œuvre qui en valait et en vaut
encore la peine. Quand même la société de con-
sommation ne ferait pas autre chose que d'a-
baisser graduellement la quote-part de profit
du commerce intermédiaire, elle accomplirait
encore son œuvre salutaire pour l'économie
politique. Et il est hors de doute que son action
aille dans cette direction. Il y a ici un moyen
par lequel la classe ouvrière peut s'approprier,
sans destruction immédiate d'existences, et sans
avoir recours à la violence — qui, nous l'avons
vu, n'est pas une chose si simple — une part
considérable de la richesse sociale, qui sans
cela servirait à augmenter le nombre des possé-
dants^ c'est-à-dire à fortifier leur classe.
La statistique des associations nous révèle de
quels chiffres il s'agit. Avec un capital total
de 440.400.000 francs et un débit total d'une
valeur de 960.600.000 francs, 1483 sociétés de
consommation ouvrières anglaises réalisèrent,
en 1897, un bénéfice total de 143.600.000 francs.
Cela représente une quote-part de profit de
15 1/4 °/o sur les marchandises vendues, et de
33 1/2 °/o sur le capital employé. De même les
boulangeries coopératives qui, en réalité, ne
sont autre chose que des sociétés de consom-
mation. Elles réalisèrent, avec un capital de
6 millions de francs et une vente de 10.200.000fr. ,
un bénéfice de 1.440.000 francs, ce qui repré-
irr SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 181
sente une quote-part de profit de 14 7o sur la
vente et de 24 °/o sur le capital employé. Les
meuneries coopératives réalisèrent en moyenne
14 °/o de bénéfice sur le capital employé.
Beaucoup plus modeste est la quote-part de
profit moyenne des associations productives
qui ne produisent pas de denrées alimentaires.
120 de ces associations, avec un capital total de
17.400.000 francs et une vente de 28 800.000 fr.
réalisèrent un bénéfice de 924.000 francs, c'est-
à-dire 31/4 °/o de bénéfice sur la vente et 5 °/o
sur le capital.
Si ces chifi'res pouvaient être considérés
comme représentant la proportion ordinaire des
quotes-partsde profit dans l'industrie et le com-
merçai individuels, ils donneraient une valeur
fort conditionnelle à l'affirmation que le tra-
vailleur est exploité com me producteur et non pas
comme consommateur. Et, défait, cette affirma-
tion n'avance qu'une vérité conditionnelle. Gela
ressort déjà du fait que la théorie de la valeur
sur laquelle elle se base, ne s'occupe pas du tout
du commerce de détail. Elle suppose, en outre,
une liberté absolue dans le commerce de la
marchandise « force de travail», de sorte que
toute diminution des frais de cette marchandise
(c'est-à-dire des moyens de subsistance du tra-
vailleur) amène en même temps une réduction
de son prix, le salaire. Or, pour une grande
partie des travailleurs ces réductions sont, de
notre temps, beaucoup moins fréquentes, grâce
aux syndicats ouvriers, aux lois protectrices
du travail, à la puissance de l'opinion pu-
blique, etc. Troisièmement elle émet l'hypothèse
11
182 SOCIALISME THÉORIQUE
que le travailleur ne peut pas atteindre ces co-
dévorateurs du produit-surplus avec qui l'en-
trepreneur doit partager, notamment les pro-
priétaires fonciers — hypothèse que la réalité
commence aussi tout doucement à détruire.
Tant que, par exemple, les ouvriers se trouvent,
vis-à-vis des entrepreneurs^ dans la situation
d'une masse non organisée et comme des parias
de la législation, il est exact que ce genre de
problèmes comme l'impôt foncier, etc., sont
plutôt des disputes de famille entre les possé-
dants eux-mêmes, que des questions auxquelles
les travailleurs aient à s'intéresser. Mais plus
cette situation s'améliore, plus aussi s'accroît la
certitude que la baisse de la rente foncière ne
provoque pas une hausse du profit du capital,
mais un relèvement du minimum de bien-être.
Inversement, la perpétuation et le développe-
ment ultérieurs de la rente foncière rendraient
illusoires à la longue la plupart des avantages
que les syndicats ouvriers, les associations, etc.,
ont pu réaliser en ce qui concerne l'améliora-
tion des conditions matérielles des travailleurs.
Ceci dit en passant. Nous pouvons consi-
dérer comme un fait établi que la coopération
constitue, de nos jours déjà une force écono-
mique importante et si, sous ce rapport, d'au-
tres pays sont encore en arrière comparés à
l'Angleterre, il est néanmoins vrai qu'en Alle-
magne, en France, en Belgique, etc., elle a soli-
dement pris racine et que son action s'y étend
de plus en plus. J'omets de donner des chiffres,
les faits étant notoires. Des chicanes législatives
peuvent évidemment retarder l'expansion des
ET SOCIALDÉMOCRATIE PHATinUE 483
sociétés de consommation et leur prospérité
elle-même dépend, à certain deg-ré, du dévelop-
pement économique général. Mais il s'agit ici
en tout premier lieu de montrer la capacité
potentielle de la coopération. Et s'il n'est ni
nécessaire ni possible que la coopération, telle
que nous la connaissons aujourd'hui, s'empare
jamais de la production et de la distribution
intégrales, étant donné que, d'autre part, le do-
maine toujours grandissant des services pu-
blics — dans l'Etat et dans la commune — lui
trace des limites, il lui reste encore un
champ d'action suffisamment large, pour que,
sans tomber dans l'utopie, on puisse fonder
sur elle de grandes espérances. En présence
du fait qu'en une cinquantaine d'années le
mouvement, commencé avec les 28 livres
sterling des tisserands de Rochdale, a en-
gendré un mouvement disposant d'un capital
de vingt millions de livres sterling, il faut vrai-
ment avoir un certain courage pour vouloir
définir à quelle distance exacte nous nous trou-
vons du moment où la limite de cette croissance
sera atteinte, et quelles formes ce mouvement
revêtira encore.
A beaucoup de socialistes la société de con-
sommation est peu sympathique parce qu'elle est
trop « bourgeoise ». Il y a là des fonctionnaires,
des ouvriers salariés, on y réalise des profits,
on y paye des intérêts et on s'y dispute à cause
des dividendes. Evidemment si on ne considère
que la forme, l'école primaire est une institu-
tion infiniment plus socialiste que la société
de consommation. Mais le développement des
iS^ SOCIALISME THÉORIQUE
services publics a ses limites et il lui faut du
temps, tandis que la société de consommation
représente la forme de l'association la plus
accessible aux classes ouvrières, précisément
parce qu'elle est si « bourgeoise». Si c'est une
utopiede croirequela sociétépuisse sauter, pieds
joints, dans une organisation et un état de choses
diamétralement opposés aux présentes, il est
— et il était — aussi utopique de vouloir débu-
ter par la forme la plus difficile de l'organisa-
tion associative.
Je me souviens encore avec quel sentiment
de pitié théoricienne j'écoutai, en 1881, mon
ami Louis Bertrand, de Bruxelles, lorsqu'au
congrès de Ghur il se mit à parler de coopéra-
tion. Comment un homme intelligent pouvait-
il encore attendre quelque chose d'un sembla-
ble moyen ? Mais lorsque, en 1883, je visitai
ensuite le « Vooruit » à Gand, la boulangerie
me fit déjà voir un peu plus clair là-dedans.
On y Vendait aussi un peu de lingerie et des
chaussures et je n'y vis pas grand mal. Mais
lorsque les organisateurs du « Vooruit » me
parlaient ensuite de leurs nouveaux projets, je
me disais en moi-même : mes pauvres gens,
vous allez vous ruiner. Or, ils ne se sont pas
ruinés ; ils ont continué, clairvoyants et tran-
quilles, et ils ont créé une coopérative dont la
forme répond aux conditions de leur pays, qui
s'est montrée de la plus haute valeur pour le
mouvement ouvrier en Belgique et qui a fourni
le noyau solide autour duquel les éléments
jusque-là épars de ce mouvement, se sont cris-
tallisés.
ET SOCIALDÉMOCRATIE l'KATlgUE 185
Le tout est de savoir comment il faut entre-
prendre une chose pour qu'elle donne tout ce
qu'elle peut.
Ce qui est certain c'est que la production
coopérative sera réalisée bien que, probable-
ment, sous d'autres formes que ne se le sont
imaginé les premiers théoriciens de l'idée coo-
pérative. Pour le moment elle est toujours
encore la forme la plus difficile de la réalisa-
tion de cette idée. Nous avons dit déjà que les
associations anglaises disposent d'un capital
d'au-dessus de 360 000 000 fr., somme que Las-
salle demandait pour son plan d'association.
Et si la question n'était qu'une question d'ar-
gent uniquement, elles pourraient certainement
disposer de sommes plus considérables encore
qu'actuellement. Les caisses de secours libres et
les syndicats ne savent plus déjà où placer
leurs fonds de réserve. (Les derniers demandent
maintenant du gouvernement l'autorisation
de placer leurs fonds dans les caisses d'épargne,
où ils leur rapporteront des intérfls plus élevés
que le gouvernement ne paye aux capitalistes.)
Mais le problème n'est pas un problème simple-
ment et exclusivement financier. 11 n'est pas non
plus le problème de l'établissement de fabriques
nouvelles sur un marché déjà occupé. L'occa-
sion d'acheter des fabriques toutes prêtes et
bien organisées ne manque pas. La question
est, en tout premier lieu, une question d'orga-
nisation et de direction., deux choses qui n'a-
bondent guère.
« Est-ce, en premier lieu, du capital qu'il
nous faut? — lisons-nous dans un article du
186 SOCIALISME THÉORIQUE
« Coopérative News «, organe central des
sociétés coopératives en Angleterre, et l'au-
teur de Tarticle répond à cette question par un
« non catégorique. » « Il paraît que nous avons
actuellement quelque dix millions de livres
sterling à notre disposition, qui n'attendent
qu'une occasion pour être employés dans la
coopération, et il serait évidemment facile de
trouver dix autres millions encore si nous
étions à même de les placer utilement dans
notre mouvement. Ne nous dissimulons donc
pas le fait — car c'est un fait — que, même
actuellement, nous avons beaucoup plus besoin,
dans le monde coopératif, de plus d'intelligence
et de capacité que de plus d'argent. Combien
n'y en a-t-il pas parmi nous qui n'achèteraient
rien qui ne soit pas produit et vendu dans des
conditions exclusivement associatives, s'il était
seulement possible de réaliser cet idéal ! Com-
bien d'entre nous n'ont pas essayé et encore
essayé de consommer des denrées produites
par des associations, sans en être entièrement
satisfaits ! » (« Coopérative News » dû 3 dé-
cembre 1898.)
En d'autres termes : les moyens financiers
seuls ne résolvent pas le problème du travail
associatif. La coopération a besoin, pour ne pas
parler maintenant d'autres choses, d'une orga-
nisation propre et d'administrateurs propres,
deux choses qu'il est impossible d'improviser
spontanément. Il faut savoir lesrechercher etles
mettre à l'épreuve et c'est pour cela qu'il est plus
que douteux qu'une époque où tous les tempéra-
ments sont échauffés, toutes les passions exci-
ET SOCIALDÉMOCRATIE TUATIQUE 187
tées, comme pendant une révolution, puisse
être favorable, en quoi que ce soit, à la solu-
tion de ce problème qui, en des temps ordi-
naires déjà, est déjà si difficile. Le contraire
semble plutôt probable.
Même les ateliers de production des grandes
associations d'achat d'Angleterre, qui pourtant
disposent de moyens suffisants et de facultés
de débit également suffisantes, ont souvent
besoin — comme cela résulte de leurs comptes-
rendus et des débats de leurs assemblées
générales — d'un laps de temps consi-
dérable avant que leurs produits puissent
entreprendre laconcurrence avec l'industrie
privée.
Entre temps, les chiffres toujours croissants
de la production propre des associations nous
montrent que le problème peut être résolu.
Et plusieurs associations productives l'ont
même résolu à leur façon. La quote-part de
profit peu élevée qu'elles réalisent et dont nous
avons parlé plus haut, ne s'applique pas à
toutes. Mais si nous les passons en revue, nous
voyons qu'à peu d'exceptions près ces asso-
ciations productives-là prospèrent le mieux,
qui, créées avec les fonds des syndicats ou-
vriers ou des sociétés de consommation, ne
produisent pas principalement pour le profit de
leurs employés, mais pour celui d'une généra-
lité plus vaste — dont ces employés, si le cœur
leur en dit, peuvent faire partie — toujours
donc une forme qui s'approche de l'idée socia-
liste. Voici, à ce sujet, quelques chiffres, em-
pruntés au compte-rendu de 1897 de la fédé-
188
SOCIALISME THÉORIQUE
ration des sociétés coopératives ouvrières,
s'appliquent à l'année. 1896 :
Ils
c
a .2
s
a g
-si
Profits
Nom? des société!
ja <i
R§
3 <s
■q. a.
"^ I
2 m
«■ a
cS-ë
3
■?■ 1
tj
"•B
t:
H
Qnot
Fabrique de futaine,
Hebden Bridge . .
797
294
528,340
129,420
96,580
1^,7 Vu
Fabrique de garni-
tures de feu,Dudley.
71
70
40,800
31,360
23,100
32,0 »
Fabrique de chaussu-
res, Kettering . .
651
(210?)
97.800
75,720
40,020
23,0 ..
Confection, Kettering.
487
(5Ü?)
79,160
35,660
28,240
24,6 »
Fabrique de chaussu-
res, Leicester. . .
1Ü7Ü
—
197,580
286,680
49,680
10 1 »
Serrurerie, Walsall .
87
190
52,280
48.260
22,080
9,24 »
Fabrique de tricots,
Leicester ....
660
(250?^
360,160
246,540
56,040
22 »
Toutes ces fabriques payent naturellement
les salaires fixés par les syndicats (prix de
série) et comportent la journée normale de tra-
vail. La fabrique de chaussures de Kettering a
la journée de huit heures. Elle s'agrandit tou-
jours.
Par rapport aux actionnaires nous consta-
tons que partout presque il se trouve parmi
eux un grand nombre de personnalités civiles
(sociétés de consommation, syndicats ou-
vriers, etc.) C'est ainsi que les sociétaires de
la fabrique de futaine de Hebden-Bridge se
divisent comme suit : 297 ouvriers — le per-
sonnel de la fabrique — avec un capital en
actions de 177 552 fr., 200 membres particu-
liers avec 168 768 fr., et 300 associations avec
ET SOCIALDÉMOCR.VÏIE PRATIQUE 189
249 960 fr. Le capital d'emprunt se compose
principalement de dividendes non-réclamés
par les ayants droit et sur lesquels est payé un
intérêt de 5 Ü/0. La répartition des bénéfices
se fait suivant des principes assez variés. Dans
quelques fabriques la quote-part de profit
payée sur le capital en actions est un peu plus
élevée que celle payée sur la somme des
salaires. Mais la fabrique de chaussures de
Kettering-, pour le premier semestre de 1896,
payait, contre 7 1/2 0/0 de dividende aux
actionnaires, 40 0/0 à ses ouvriers. La même
quote-part de profit (49 0/0) était payée, sur le
montant de leurs acquisitions, aux acheteurs
(ce qui rapproche l'entreprise de Keltering des
sociétés d'achat en commun) (1).
Une répartition analogue est de règle dans
une des petites fabriques coopératives de chaus-
sures de Leicester. La plupart des associations
productives écoulent la plus grande partie de
leurs produits — sinon presque tout — dans le
monde des associations.
Je n'ai pas à m'occuper ici de certaines
autres formes de la coopération (telles que les
sociétés de prêt et de crédit, de matières pre-
mières et de bazars, de laiteries, etc.), qui
n'ont pas d'intérêt pour la classe ouvrière.
(1) Voici quelques chiffres. II fut distribué par semestre :
Aux 'actionnaires (à part^'intérêt) 1 396 fr.
Aux aclieteurs 9 990 fr.
Aux ouvriers 9 681 fr.
Au Comité directeur 840 fr.
Aux fonds pour l'éducation 630 fr.
Aux fonds de secours 1 260 fr.
190 SOCIALISME THÉORIQUE
Néanmoins, étant donnée l'importance qu'ont,
pour la social-démocratie, les petits paysans qui
font aussi partie de la classe ouvrière bien qu'ils
ne soient pas des salariés, et en présence du fait
que le travail manuel et les petites industries
jouent encore, du moins par rapport à leur nom-
bre, un rôle fort considérable, il faut bien aussi
constater l'extension qu'a prise l'idée coopéra-
tive dans ces milieux. Les avantages de l'achat
en commun des semences, de l'emploi collectif
des machines, etc., et de la vente en commun
des produits, ainsi que la possibilité d'obtenir
des crédits à un taux raisonnable, ne peuvent
pas, il est vrai, sauver des paysans déjà ruinés,
mais pour des milliers de petits paysans ce sont
là des moyens qui les peuvent préserver de la
ruine. Cela est hors de doute. Ce serait témé-
raire de dire, comme le font certains auteurs,
que, en ce qui concerne l'agriculture et par
rapport aux avantages de la grande et de la
petite entreprise, les règles fussent en sens
inverse de celles valables pour l'industrie.
Mais ce n'est pas trop risquer que d'affirmer que
la diversité est énorme et que les avantages,
qu'a, sur la petite entreprise, la grande agricul-
ture capitaliste et bien organisée, ne sont pas
assez considérables pour que la petite culture,
si elle pratique dans ses conséquences les
plus étendues l'idée associative, ne puisse pas
pour une grande partie les rattraper. L'utili-
sation de forces mécaniques, l'organisation du
crédit, une meilleure garantie du débit, tout
cela peut rendre la coopération accessible au
paysan, tandis que le caractère même de son
ET SOCI\LDÉMOCRATIE TRATIQUE 191
entreprise lui rend plus facile qu'aux grands
agriculteurs de surmonter les conséquences
de mécomptes éventuels. Car la grande masse
des paysans ne sont pas exclusivement des
producteurs pour le marché, mais ils pro-
duisent aussi une partie considérable de leurs
propres aliments.
Dans tous les pays de civilisation avancée la
coopération étend avec rapidité son champ
d'action. La Belgique, le Danemark, la France,
la Hollande, et depuis peu, l'Irlande aussi, pré-
sentent, sous ce rapport, la même image qu'une
grande partie de l'Allemagne. Il est de plus
d'intérêt, pour la social-démocratie, d'appro-
fondir sérieusement cette question du mouve-
ment coopératif dans les campagnes, ainsi que
sa portée, que de chercher, dans la statistique
des preuves pour la théorie hypothétique de la'
ruine de la petite agriculture. La statistique des
ventes judiciaires, de l'impôt hypothécaire etc.,
mène souvent à des conclusions erronées.
Sans doute, la propriété est, actuellement, beau-
coup plus mobile que jamais auparavant, mais
cette mutabilité ne se manifeste pas que dans
une seule direction. Les vides causés par les
ventes judiciaires ont, jusqu'ici, toujours été
comblés.
Fort remarquables sont les faits que le doc-
teur 0. Wiedfeldt, de Dresde, communique
dans la Soziale Praxis (€* année, n° 13) sur l'ac-
tion et les résultats des syndicats agricoles en
France (1). D'après ces données il y a actuelle-
(1) D'après l'Emancipation du 15 novembre 1898 il y a en
192 SOCIALISME THÉORIQUE
ment en France à peu près 1700 syndicats agri-
coles, groupés en dix fédérations, avec un en-
semble de 700,000 adhérents. « Ces syndicats
professionnels ont commencé par être des asso-
ciations pour l'achat en commun de fourrages
et d engrais agricoles, et leurs « coopératives
agricoles » exercent déjà une certaine influence
sur le commerce de ces articles. Ensuite ils
ont acheté, à frais communs, des batteuses mé-
caniques, des moissonneuses, etc., et exécuté
des drainages, des travaux d irrigation, etc.
Ils ont créé des associations d'élevage, des lai-
teries y des fromageries, des boulangeries, des
meuneries, des fabriques de co?iserves, etc., et
ils ont entrepris eux-mêmes, dans quelques
branches et avec succès, la vente de leurs pro-
duits agricoles ». Ils ne se sont pas contentés de
■ se mettre en relations avec les sociétés de con-
sommation — qui, en France aussi, commen-
cent à se répandre — mais ils en ont fondé eux-
mêmes. « Ainsi à La Rochelle, à Lyon, à Dijon,
à Avignon, etc. Mentionnons encore l'établisse-
ment d'autres sociétés coopératives, telles que
boucheries, meuneries et boulangeries, qui sont
eji partie des sociétés de production agricoles et en
partie des sociétés de consommation. » Dans le seul
département de la Charente-Inférieure il existe
130 de ces boulangeries coopératives. En outre
les syndicats ont créé des fabriques de conserves,
de saucisses, d'amidon et de nouilles « de façon
à favoriser, dans un certain sens une localisa-
Frauce 2.000 fromageries coopératives, dont la plupart dans le
Jura et les deux Savoies.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PUATIQUE 193
tion de Tindustrie pour autant qu'elle est con-
nexe avec l'agriculture ». La plupart de ces
syndicats admettent les ouvriers comme mem-
bres ; le syndicat de Gastelnaudary compte,
parmi ses 1000 membres, 600 ouvriers. En outre
les syndicats s'appliquent à la création de toutes
sortes d'institutions : caisses d'assurance, tri-
bunaux d'arbitrage, écoles d'agriculture, cer-
cleSj etc.
Toutes ces données sont empruntées à la
Soziale Praxis.
La première question qui se pose relativement
à ces associations est celle-ci : quels y sont les
droits des ouvriers ? L'auteur de l'article en ques-
tion ne parle que brièvement d'une participa-
tion aux bénéfices des employés et des ouvriers,
ce qui est assez vague. Provisoirement, l'admis-
sion des ouvriers dans ces coopératives n'a rien
changé au fait que ces associations soient des
syndicats d'entrepreneurs. Et cela résulte déjà
de ce fait que, quelque nombreuses que soient
les dispositions associatives prises par les syn-
dicats, une chose s'est jusqu'ici toujours sous-
traite à l'action associative: l'agriculture elle-
même, c'est-à-dire la culture des champs et des
herbages et l'élevage du bétail proprement dit.
Des travaux connexes de l'agriculture sont
exécutés en coopération ou, du moins, pour le
compte de sociétés coopératives, mais l'agri-
culture elle-même se soustrait, ici comme
ailleurs, au travail coopératif. Est-ce que ce tra-
vail serait, pour les sociétés coopératives, moins
avantageux que l'entreprise privée? Ou bien
194 SOCIALISME THÉORIQUE
serait-ce simplement la petite propriété rurale
qui forme ici obstacle?
Que la petite propriété rurale, c'est-à-dire le
fractionnement infini des terres, constitue un
sérieux obstacle à la culture collective du sol,
cela a déjà été exposé maintes fois. Mais elle
n'est pas l'obstacle unique, ou, en d'autres
termes: elle augmente les difficultés réelles,
mais elle n'en est pas toujours la cause. L'éloi-
gnement — au point de vue de l'espace — des
ouvriers, ainsi que le caractère individualiste
d'une grande partie des travaux agricoles, joue
ici également un rôle. 11 est possible que les
syndicats agricoles, qui sont de date encore ré-
cente, réussissent à ultérieurement surmonter
ces difficultés. Mais ce qui me semble beaucoup
plus probable, c'est que ces syndicats seront
poussés, petit à petit, hors du cadre étroit de
leur activité actuelle. Je reconnais que, provi-
soirement, il ne faut pas compter là-dessus.
Même la production agricole pour des sociétés
coopératives est encore aujourd'hui un pro-
blème non-résolu. Les sociétés de consomma-
tion anglaises ont fait leurs plus mauvaises
affaires avec leurs fermes. Le troisième
compte-rendu annuel de l'office du travail en
Angleterre (1896) établit^ pour 106 associations
productives, un profit moyen de 8.4 pour cent.
Les six fermes coopératives — comprises dans
ce nombre — n'avaient réalisé qu'une moyenne
de 2.8 0/0 de bénéfices. Nulle part les agricul-
teurs réalisent des récoltes aussi considérables
qu'en Ecosse. Les chiffres de rendement pour
le froment, l'avoine, etc.^ y sont beaucoup plus
ET SOniALDKMOCRATIE PRATIQUE 195
élevés encore qu'en Angleterre. Ce qui n'em-
pêche pas que l'entreprise agricole des sociétés
coopératives écossaises, malgré ses excellentes
machines et son capital d'exploitation de
300.000 fr., a été un insuccès absolu. Dans l'an-
née 1894 elle a réalisé un bénéfice de G/ 10 0/0,
et en 1895 ses perles ont été de 8 1/10 0/0.
Mais où en est f association des ouvriers agri-
coles proprement dite? Et est-ce que l'associa-
tion productive des ouvriers agricoles offre plus
de perspective que l'association productive des
ouvriers industriels?
Il est d'autant plus difficile de répondre à
cette question, qu'il manque, dans la pratique,
d'exemples concluants. L'exemple classique de
ce genre d'association, la célèbre société de Ra-
laJiine, a eu une existence trop éphémère (de
1831 à 1833) et fut^ pendant cette existence, trop
sous l'influence de son fondateur Vandeleur et
du représentant de celui-ci, Craig, pour pou-
voir être considérée comme une démonstration
suffisante de la viabilité des associations d'ou-
vriers agricoles indépendantes. Elle a cepen-
dant fait ressortir les grands avantages qu'offre
l'entreprise coopérative dans des circonstances
déterminées.
Il en est de même en ce qui concerne les es-
sais faits avec des colonies communistes. Sou-
vent ces colonies réussissent, pendant un cer-
tain temps, dans un isolement réel ou moral et
même dans des conditions des plus défavo-
rables. Mais dès que leur prospérité s'accentue
et qu'elles entrent en relation plus intime avec
le monde du dehors, elles dépérissent vite.
196 SOCIALISME THÉORIQUE
Seals un fort lien religieux ou quelque autre
idée sectaire, qui les retranchent nettement du
monde environnant, tiennent encore ensemble
ces colonnies quand elles sont parvenues à la
richesse. Or, le fait même que, pour se trouver
bien dans ce genre de communautés, il faille
aux colonistes de semblables éléments d'idio-
crasie, prouve qu'elles ne peuvent jamais de-
venir la forme générale du travail associatif.
Vis-à-vis du socialisme elles se trouvent au
même plan avec les simples associations pro-
ductives.
Avec, pour données, tous ces faits, ainsi qu'une
foule d'expériences faites par d'intelligents
propriétaires terriens avec des affermages asso-
ciatifs, des participations aux bénéfices par les
ouvriers agricoles, etc., le docteur Oppenheimer
a développé, dans le volume mentionné plus
haut, l'idée d'une association agricole intitu-
lée par lui : établissement agricole coopératif
(Siedlungsgenossenschaft). Elle devra être une
association d'ouvriers agricoles, qui combinera
l'entreprise individuelle avec l'entreprise collec-
tive et la petite industrie avec la grande industrie
associative, comme cela se pratique aujour-
d'hui déjà dans beaucoup de grandes propriétés
terriennes, où de petites parcelles de terres
limitrophes sont affermées aux ouvriers agri-
coles, qui souvent les cultivent d'une façon
exemplaire. Oppenheimer propose dans son
association un système de partage proportion-
nel, partage qui, naturellement, n'a pas pour
but de baisser le prix du travail au profit de
l'organisation centrale autour de laquelle se
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 197
groupent toutes les entreprises individuelles,
mais uniquement dans l'intention d'assurer,
à tout adhérent, au moyen d'un morceau de
terrain suffisamment grand, tous les agré-
ments moraux d'une entreprise personnelle,
et de lui permettre d'utiliser sa force de tra-
vail non réclamée par Tentreprise commune à
ces cultures qui, ou bien lui promettent les
plus grands avantages, ou bien lui conviennent
le mieux personnellement. Pour tout le reste,
cependant, l'association devra utiliser tous les
avantages de la grande industrie moderne, tan-
dis que pour les besoins commerciaux et autres
des associés, toutes sortes d'institutions coopé-
ratives ou mutualistes seront créées. Par l'uti-
lisation sur place des produits gagnés et l'ad-
mission d'ouvriers manuels dans l'association,
elle prendra de plus en plus le caractère d'un
établissement agricole et industriel mixte,
comme se l'imaginait Owen pour ses colonies
familiales, et d'autres socialistes pour leurs pro-
jets communistes. Il y a pourtant cette diflé-
rence que Oppenheimer cherche à rigoureuse-
ment maintenir le principe de l'association
libre. L'intérêt économique seul doit être pour-
suivi à titre connexe, et lui seul doit sauvegar-
derl'association contre l'exclusivisme de l'asso-
ciation productive industrielle. Contrairement
à celle-ci, elle n'est pas uniquement une société
de vendeurs, mais, simultanément, une société
d'acheteurs et de vendeurs, et cette circonstance
constitue la base de son crédit et la protège con-
tre les catastrophes auxquelles est exposée au-
jourd'hui la grande industrie agricole capitaliste.
198 SOCIALISME THÉORIQUE
Ce n'est pas ici l'endroit d'approfondir davan-
tage l'idée d'Oppenheimer et la théorie sur la-
quelle elle estbasée. Je me permettrai cependant
deremarquer qu'elles ne me semblent pas méri-
ter l'appréciation dédaigneuse qui leur échut
dans quelques journaux du parti. Certes, il est
permis de douter que la chose se fasse ou puisse
se faire dans la forme exposée par Oppenhei-
mer. Mais les idées fondamentales qu'il déve-
loppe sont tellement basées sur l'analyse scien-
tifique des formes économiques, elles concor-
dent tellement avec toutes les expériences
pratiquesdesassociations, qu'onaledroitdedire,
que si l'organisation associative de l'agriculture
proprement dite doit jamais se réaliser, cette
réalisation pourradifficilement s'effectuer dans
une forme autre que celle préconisée par
Oppenheimer (1).
La grande expropriation — dont l'idée hante
la plupart des critiques des propositions de ce
genre — ne pourra certainement pas faire sor-
tir de terre, spontanément, des institutions
organiques, et le plus omnipotent des gou-
vernements révolutionnaires sera bien obligé
(1) Aux congrès des sociétés coopératives anglaises de Peler-
borougli (1898), un des chefs du mouvement, M. J. G. Gray, de
Manchester, dans une conférence sur la coopération agricole,
arrivait à des propositions très semblables à celles d'Oppenhei-
mer.
Depuis que j'ai écrit ce livre j'ai eu l'occasion de lire dans une
Revue Américaine The Atlantic Monthly, un article fort ins-
tructif sur l'organisation économique de l'Etat des ÎNIormons, à ,
Utah. Le succès économique presque inouï des Mormons parait
être dû, à un grand degré, à une combinaison d'institutions
collectivistes et individualistes qui s'approche beaucoup des
idées émises plus haut.
ET SOCIALDIÎMOCUATIE PRATIQUE 199
de se mettre à la recherche d'une théorie du
travail associatif dans l'agriculture. Et c'est
pour une théorie semblable que Oppenheimer
a recueilli un matériel surabondant^ matériel
qu'il a, en outre, soumis à une analyse systéma-
tique, conforme aux idées fondamentales du
matérialisme historique et qui, à elle seule,
recommanderait déjà l'étude de l'établissement
agricole coopératif.
Relativement aux associations agricoles il y a
encore une remarque à faire. En tant qu'homme
de parti politique, le socialiste constate avec
satisfaction le dépeuplement des campagnes
et l'immigration des ruraux dans les villes. Ils
concentrent les masses ouvrières, sèment la
révolte et hâtent l'émancipation politique. Mais
comme théoricien tant soit peu sérieux, le socia-
liste sera bien aussi obligé de se dire que ce
dépeuplement finira à la longue par devenir
néfaste. Il est beaucoup plus facile d'attirer les
populations rurales vers les villes, que d'habi-
tuer les habitants des villes à la campagne et
aux travaux agricoles. C'est pourquoi l'immigra-
tion des populations rurales dans les villes et
les centres industriels ne fait pas qu'aug-
menter uniquement les difficultés des gouver-
nants actuels. Supposons par exemple qu'une
grande victoire de la démocratie ouvrière porte
au pouvoir le parti socialiste. A en juger d'après
les précédents, la première conséquence de cet
événement serait de grossir encore le flot des
envahisseurs des grandes villes et il est quelque
peu douteux que les « armées industrielles pour
l'agriculture » se laisseront alors plus bénévo-
200 SOCIALISME THÉORIQUE
lement diriger sur les campagnes qu'elles ne
le firent en 1848. Mais même à parh cela la
création d'associations viables et puissantes
sera, dans toutes les circonstances, d'autant
plus difficile que la dépopulation des cam-
pagnes sera plos avancée. L'avantage de l'exis-
tence d'un certain nombre d'associations-types
ne serait pas payé trop cher même, au prix
de l'extension un peu plus lente des grandes
villes.
Quant à l'ouvrier industriel, l'association lui
rend possible d'une part de. se protéger contre
l'exploitation commerciale et, de l'autre, de
s'assurer des moyens qui, sous plusieurs rapports,
lui faciliteront l'œuvre de son émancipation.
Tout le monde sait actuellement de quel appui
sont pour les ouvriers, en des temps critiques,
les sociétés de consommation. A côté de l'exem-
ple classique du secours, accordé par les grandes
sociétés de consommation anglaises, aux mi-
neurs, aux fileurs et aux mécaniciens victimes
de lock-outs patronaux, nous voulons faire
remarquer ici que des associations produc-
tives aussi peuvent rendre de grands ser-
vices aux ouvriers dans leur lutte pour
l'émancipation. A Leicester et à Kettering les
fabriques coopératives fixent, au niveau des
leurs et pour leurs régions respectives, les sa-
laires. Il en est de même pour la serrurerie
coopérative de Walsall ; là toute exclusion d'ou-
vriers de la part des patrons est devenue im-
possible. La filature coopérative « Self Help, » à
Burnley,fit travailler d'une façonininterrompue
pendant le lock-out de 1892 à 1893 et aida ainsi,
ET SÜCIALDEMOCRATIE mATlOUE ^01
de commun accord avec les sociétés de con-
sommation, à forcer les patrons à mettre les
pouces. A ce sujet le Trade Vnionist du
2 novembre 1898 dit : «IPartout où il y a de ces
associations (de production) danSvle pays, les
gens s'habituent à ne plus exclusivement fabri-
quer en vue du profit, mais encore à ce que
l'ouvrier n'ait pas à laisser sa dignité à la porte
de l'usine, et qu'il puisse se mouvoir avec ce
sentiment de liberté et de courtoisie que com-
porte l'esprit civique dans une société libre
basée sur l'égalité des droits. »
Cependant les associations de production ne
se sont montrées viables jusqu'ici, que là où elles
avaient un appui dans les sociétés de consom-
mation, ou lorsqu'elles approchaient elles-
mêmes, dans leur organisation, de cette der-
nière forme d'association.
Ce fait constitue une indication pour la di-
rection à suivre si nous voulons rechercher,
pour l'avenir le plus proche^ le moyen d'éten-
dre et de développer efficacement l'association
ouvrière.
202 SOCIALISME THÉORIQUE
c) Démocratie et Socialisme.
« C'est le 24 février 1848 que
commença à luire l'aube d'une
nouvelle période de l'His-
toire. »
« Qui dit suffrage universel, pousse
uu cri de conciliation. »
' F. Lassalle, Programme
ouvrier.
Ce que les sociétés de consommation sont aux
quotes-parts de profit dans le commerce, les
syndicats professionnels le sont aux quotes-
parts de profit dans la production. La lutte des
ouvriers organisés en syndicats pour l'amélio-
ration de leur condition matérielle représente
pour les capitalistes, une lutte des quotes-
parts de salaire contre les quotes-parts de
profit. C'est d'ailleurs pousser la généralisation
beaucoup trop loin que de dire que la modi-
fication du taux des salaires et du temps de
travail n'influe en quoi que ce soit sur les
prix. La somme de travail à dépenser sur
l'unité d'une marchandise déterminée reste,
naturellement, invariée, tant que la technique
de la production reste la même, soit que le
salaire s'élève ou s'abaisse. Mais la « somme de
travail » est, pour le marché, une conception
creuse, sans la base d'un prix du travail, car il
ne s'y agit pas de la valeur abstraite de l'ensem-
ble de la production, mais de la valeur propor-
tionnelle et réciproque des diverses espèces de
marchandises, pour qui le taux du salaire n'est
pas un facteur indifférent.
1
ET SOGIALDÉMOCRATIE PRATIQUK "^03
Lorsquo le salaire des ouvriers augmente
dans certaines industries, la valeur des pro-
duits respectifs augmente également, en des
proportions correspondantes, vis-à-vis de la va-
leur des produits de toutes les industries qui
n'ont pas effectué des augmentations de salaire,
et si on ne réussit pas à compenser cette hausse
par un perfectionnement de la technique, les en-
trepreneurs respectifs seront dans l'obligation,
ou bien de proportionnellement augmenter le
prix du produit, ou bien de subir une diminution
de leur quote-part de profit. Or, sous ce rapport,
les diverses industries diffèrent beaucoup entre
elles. Il y a des industries qui, par la nature de
ce qu'elles produisent ou par leur organisation
monopoliste, sont passablement indépendantes
du marché international, et dans ces industries-
là, une hausse des salaires est généralement
accompagnée d'une augmentation des prix, de
sorte que non seulement la quote-part de profit
n'y diminue pas forcément, mais que souvent
même, elle y augmente avec le prix. Dans les
industries dépendantes du marché internatio-
nal par contre, comme d'ailleurs dans toutes
les industries où des produits fabriqués dans
des conditions différentes se font une concur-
rence réciproque et où la modicité des prix
seule s'assure le marché, des hausses de salaire
déterminent presque toujours des baisses de
profit. Le même résultat se produit lorsque la
tentative de compenser une baisse des prix
(rendue nécessaire par la lutte pour l'écoule-
ment des produits) par une diminution propor-
tionnée des salaires, échoue devant la résistance
20-4 SOCIALISME THÉORIQUE
des ouvriers organisés. La compensation par le
perfectionnement de la technique signifie gé-
néralement une plus grande dépense relative
de capital pour des machines et autres instru-
ments de travail, c'est-à-dire une baisse pro-
portionnée des quotes-parts de profit. Il se peut
aussi fort bien que, dans la lutte des ouvriers
pour le maintien de leur salaire, il ne s'agisse,
de fait, que d'empêcher une hausse des quotes-
parts de profit au détriment des quotes-parts de
salaire, et cela sans que les combattants en
aient conscience sur le moment.
Que la lutte pour le temps de travail soit
également une lutte pour la quote-part de
profit ? ce fait n'a pas besoin d'être encore dé-
montré ici. Si la journée de travail écourtée
n'a pas pour conséquencela diminution immé-
diate de la masse de travail fournie pour le
salaire payé jusqu'ici — en beaucoup de cas
c'est même le contraire qui se produit — elle
conduit néanmoins, d'une façon indirecte, à
une exaltation des revendications matérielles
des ouvriers, et elle provoque ainsi une hausse
des salaires.
Une augmentation de salaires, qui conduit à
une hausse des prix, n'est pas nécessairement
préjudiciable à la communauté, bien que, dans
la plupart des cas, elle soit plutôt nuisible
qu'utile.
Qu'une industrie quelconque impose des prix
de monopole au profit uniquement d'une poi-
gnée d'entrepreneurs, ou que les ouvriers
dans cette industrie participent aux bénéfices
>JL ainsi réalisés, cela ne fait pas une grande difîé-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE ^05
rence au'pointde vue de l'ensemble social; le
prix de monopole n'en est pas moins à com-
battre que le bon marché des produits obtenu
uniquement au moyen d'une baisse des salaires
au-dessous du minimum moyen. Mais une
hausse de salaires qui n'affecte que les quotes-
parts de profit sera presque toujours profitable à
la communauté, dans les circonstances ac- ,
tuelles. Je dis expressément : presque toujours, '
car il est aussi des cas où le contraire se pro-
duit. Si dans une certaine branche d'industrie
la quote-part de profit descend de beaucoup
au-dessous du minimum moyen, cela peut si-
gnifier, pour le pays respectif, la ruine de cette
industrie et son annexion par d'autres pays où
les salaires sont beaucoup plus bas et les con-
ditions de travail beaucoup plus mauvaises.
\u point de vue universel, on pourrait consi-
dérer cet événement comme dépourvu d'in-
térêt puisque, de toute façon, une compensa-
tion s'établit à la longue. Mais, pour les inté-
ressés, c'est là une consolation d'autant plus
dérisoire, que ce genre d'expatriations signifie,
pour eux comme pour la communauté, en
premier lieu et parfois pour une période fort
longue, une perte positive.
Heureusement, ces cas extrêmes sont très
rares. Généralement, les ouvriers savent fort
bien jusqu'où ils peuvent pousser leurs exi-
gences. Et la quote-part de profit aussi est
assez résistante.
Avant de renoncer à son entreprise, le capi-
taliste fera l'impossible pour rattraper, d'une
façon quelconque, ses dépenses, augmentées
12
i20G SOCIALISME THÉORIQUE
par la hausse des salaires. Les grandes difTé-
rences réelles entre les quotes-parts de profit des
diverses sphères de production prouvent que la
moyenne générale des quotes-parts de profit est
plus rapideoaent établie, théoriquement, qu'elle
n'est;, même approximativement réalisée. Et les
exemples ne sont pas rares de cas, où un capi-
tal, même nouveau, qui se présente sur le
marché en quête d'une utilisation, ne cherche
pas cette utilisation là où les plus considérables
quotes-parts de profit le sollicitent, mais où il
se laisse guider — tout comme l'homme dans
le choix d'une profession — par des considéra-
tions où le taux du profit ne figure qu'au se-
cond plan. De sorte que même le plus puissant
des facteurs d'égalisation des quotes-parts de
profit agit irrégulièrement.
Mais le capital déjà utilisé, qui prédomine
toujours, ne peut pas suivre le mouvement des
quotes-parts de profit d'une sphère de production
dans l'autre, et cela, pourdes raisons tout à fait
matérielles. Bref, l'élévation du prix du travail
humain a pour conséquence, dans le plus
grand nombre des cas, d'un côté, un perfec-
tionnement technique et une organisation
meilleure de l'industrie, etde l'autre, une répar-
tition plus proportionnée du produit du travail.
Le tout également avantageux pour le bien-être
général. Avec certaines restrictions, on peut
formuler ainsi le mot connu de Destutt de
Tracy, que des quotes-parts de profit basses
indiquent un bien-être élevé de la masse.
Au point de vue de leur signification sociale,
les syndicats ou sociétés professionnels repré-
ET SOCIALDÉMOGRATIE PRATIQUE 1:^0/
sentent l'élément démocratique dans l'indus- /^
trie. Leur tendance est de briser l'absolutisme
du capitHÎeT'^iFprocufër H l'ouvrier unë~rn-
fluelïcë dirèctë""sur l'a direction de l'industrie,
il est tout naturel qu'il y~àîr"de grandes divér^
gences d'opinion quant au degré d'influence
qu'il faudra obtenir. Pour d'aucuns ce sera
déjà un crime de lèse-principe, que de réclamer
pour le syndicat professionnel moins que le droit
incontesté d'exercer le haut commandement
dans l'industrie. La reconnaissance du fait que
ce droit, dans les circonstances actuelles, est
aussi utopique qu'il serait absurde dans une
société socialiste, en a amené d'autres à dénier
aux syndicats ouvriers tout rôle durable dans la
vie économique et à ne les considérer que
comme le moindre d'une série de maux tempo-
rairement inévitables. Il y a des socialistes aux
yeux de qui le syndicat ouvrier n'est qu'un ob-
jet de démonstration pratique de l'inutilité de
toute action autre que l'action politico-révolu-
tionnaire. En réalité, le syndicat ouvrier a à
accomplir aujourd'hui, comme dans un avenir
plus ou moins prochain, de très importantes
missions politico-industrielles, qui, cependant,
n'exigent ni même ne supporteraient son om-
nipotence.
Le mérite d'avoir, les premiers, compris que
les syndicats ouvriers étaient des organes essen-
tiels de la démocratie et non pas seulement des
coalitions passagères, revient à quelques au-
teurs anglais. Et cela n'a rien qui étonne, si on
considère qu'en Angleterre, plus tôt que par-
tout ailleurs, les syndicats ont acquis une im-
208 SOCIALISME THÉORIQUE
portance réelle et que ce pays, pendant la der-
nière trentaine d'années, s'est transformé d'un
Etat oligarchique qu'il était en un Etat presque
démocratique. Le travail le plus récent elle plus
approfondi sous ce rapport, c'est-à-dire l'étude :
« Théorie et pratique des syndicats profession-
nels anglais » de Sydney et Béatrice Wehb, a été
judicieusement qualifié par ses auteurs comme
une étude sur la démocratie dans l'induürie.
Avant eux, feu Thorold Rogers, dans ses confé-
rences sur la conception économique de l'His-
toire (qui d'ailleurs n'a pas grand'chose de
commun avec la conception matérialiste de
l'Histoire), avait appelé le syndicat une Société
ouvrière de participation (Labour Partnership)
ce qui, en principe, revient au même, mais
ce qui indique en même temps la limite jus-
qu 011, dans la démocratie, l'activité syndicale
pourra s'étendre, limite au-delà de laquelle il
n'y aura pas de place pour elle dans une com-
munauté démocratique. Que ce soit l'Etat, la
commune ou un capitaliste qui fonctionne
comme entrepreneur, le syndicat, en tant
qu'organisation de toutes les personnes oc-
cupées dans certaines industries, ne pourra
toujours garantir simultanément l'intérêt de
ses membres et celui de la communauté que
tant qu'il se contentera du rôle de participant.
Hors de là, il risquera toujours de dégénérer en
corporation fermée, comportant toutes les mau-
vaises qualités du monopole. Il en est ici comme
de l'association. Le syndicat maître de toute
une branche d'industrie, cet idéal de beaucoup
de vieux socialistes, ne serait, en réalité, qu'une
ET SOCIÂLDÉMOCRATIE PRATIQUE 209
association productive monopolistique, et dès
qu'il invoquerait son monopole ou qu'il en ferait
état, il serait en contradiction avec le socia-
lisme et la démocratie quelle que fût sa consti-
tution intime. Qu'il serait en contradiction avec
le socialisme, cela saute aux yeux. Une asso-
ciation opposée à la communauté est aussi
peu du socialisme que l'est l'exploitation par
l'Etat dans certains pays oligarchiques. Une
autre question est celle-ci : pourquoi un sem-
blable syndicat professionnel serait-il en con-
tradiction avec la démocratie?
Cette question en comporte une autre :
Que signifie le mot démocratie?
La réponse paraît bien simple, et, à première
vue, on croirait pouvoir se contenter d'en donner
la traduction : gouvernementdu peuple. Mais une
courte réflexion nous fait comprendre que ce
n'est là qu'une définition superficielle et dépure
forme, tandis que presque tous ceux qui se ser-
vent actuellement de l'expression démocratie,
entendent parla plus qu'une simple forme de
gouvernement. Nous nous approcherons beau-
coup plus de la chose, en nous exprimant d'une
façon négative et en traduisant le mot démo-
cratie par : absence de la domination de classes ;
c'est-à-dire un état social, où aucune classe ne
jouira d'un privilège politique quelconque vis-
à-vis de la communauté. Cette définition ex-
plique^ en même temps, pourquoi une corpora-
tion monopolistique est, en principe, antidé-
mocratique. Cette explication négative a, en
outre, l'avantage qu'elle laisse moins de place
que rexpre.<^sion « gouvernement du peuple »,
12
2i0 SOCIALISME THÉORIQUE
à l'idée de roppression de l'individu par la com-
munauté, idée répugnant incontestablement à
la conscience moderne. Actuellement, nous
trouvons antidémocratique l'oppression de la
minorité par la majorité, bien que, originelle-
ment, cette oppression fût considérée comme
parfaitement compatible avec le gouvernement
du peuple. L'idée « démocratie » porte en elle,
précisément pour son interprétation actuelle,
une signification juridique : l'égalité de droits
de tous les membres de la société, et le gouver-
nement de la majorité (auquel, dans tout cas
concret, aboutit le gouvernement du peuple) y
trouve indiquée sa limite. Plus elle sera établie
et plus elle gouvernera la conscience générale,
plus aussi l'idée « démocratie » signifiera : le
plus haut degré de liberté pour tous.
Sans doute, «démocratie » et «absence de lois »
ne sont pas une même chose. Ce n'est pas par
l'absence de toute loi que la démocratie pourra
se distinguer de tous les autres systèmes poli-
tiques, mais par l'absence, uniquement, de pri-
vilèges basés sur la propriété, l'hérédité, etc.;
non pas par l'abolition des lois qui limitent les
droits de quelques-uns, mais par l'abolition de
celles-là qui s'opposent à l'égalité juridique de
tous. Si la démocratie et l'anarchie sont donc
choses absolument différentes, il est puéril de
se servir d'expressions comme « despotisme
et tyrannie » par rapport à la démocratie en
tant qu'organisation sociale, pour cette raison
que chez elle les décisions de la majorité font
loi et qu'elle exige de tous de se soumettre à
cette loi. Certes, la démocratie n'est pas une
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 21i
garantie absolue contre des lois que d'aucuns
trouvent tyranniques. Mais à l'époque où nous
vivons, nous avons la quasi-certitude que la ma-
jorité, dans une société démocratique, ne ferapas
de lois qui, d'une façon durable, porteront pré-
judice à la liberté individuelle, étant donné que
la majorité d'aujourd'hui est toujours exposée à
devenir la minorité de demain et que toute loi
oppressive à l'égard de la minorité menacerait
ainsi les membres de la majorité momentanée
eux-mêmes. 11 y a une différence fondamen-
tale entre la tyrannie majoritarde exercée au
cours d'une guerre civile et le gouvernement
d'une majorité dans la démocratie moderne.
L'expérience a même établi que, plus étaient
anciennes, dans un Etat moderne les institu-
tions démocratiques, plus aussi les droits des
minorités y étaient reconnus et considérés, et
plusles luttes de parti y perdaient de leur âpreté.
Ceux qui ne sont pas capables de s'imaginer la
réalisation du socialisme sans actes de violence
trouveront peut-être en ceci un argument contre
la démocratie, et, de fait, la littérature socia-
liste nous en donne des exemples. Mais ceux
qui ne s'abandonnent pas à la supposition uto-
pique, que les nations modernes, sous l'action
d'une catastrophe révolutionnaire prolongée,
se dissoudront en une foule de groupes absolu-
ment indépendants les uns des autres, ceux-là
verront dans la démocratie plus qu'un moyen
politique propre seulement, en tant que levier
entre les mains de la classe ouvrière, à abattre
le capital. La démocratie est à la fois moyen
et but. Elle est le moyen pour établir le socia-
212 SOCIALISME THÉORIQUE
lisme, en même temps que la forme de sa réali-
sation. Elle ne peut pas, évidemment, accom-
plir des miracles. Elle ne peut pas, dans un
pays comme la Suisse — où le prolétariat in-
dustriel constitue la minorité de la population
{pas encore un demi-million sur deux millions
d'adultes) — mettre le pouvoir politique entre
les mains de ce prolétariat. Elle ne peut pas da-
vantage,dans un pays comme TAngleterre — où
le prolétariat représente la classe de beaucoup
la plus nombreuse de la population — faire ce
prolétariat maître de l'industrie lorsque, pour
une partie, ce prolétariat n'en manifeste pas
la moindre envie, et que, d'autre part, il n'est
pas suffisamment capable de remplir les de-
voirs que comporterait cette situation.
Néanmoins, en Angleterre comme en Suisse,
en France et aux Etats-Unis comme dans les
pays Scandinaves, la démocratie a été un puis-
sant moyen d'action du progrès social. Ceux
qui s'attachent, non à la forme, mais au con-
tenu, constateront, en suivant la législation de
l'Angleterre depuis la réforme électorale de 1867,
qui donna le droit de suffrage aux ouvriers
des villes, un progrès très considérable cfans
la direction du socialisme, sinon dans le socia-
lisme même. L'école populaire publique n'existe,
dans trois quarts du pays, que depuis ce temps.
Avant, il n'y avait que des écoles particulières et
ecclésiastiques. La fréquentation scolaire était,
en 1865, de 4,38 7o de la population ; en 1896, elle
fut de 14,2 Vo- Et tandis qu'en 1872, l'Etat con-
tribuait pour 18 millions de francs seulement
aux frais des écoles primaires, cette dépense
FT SOCIALDEMOCRATIE PRATIQUE ^lo
fut, en Tannée 1896, de 152.400.000 francs.
L'administration des comtés et des communes,
des institutions scolaires et d'assistance pu-
blique, a cessé d'être un monopole des pos-
sédants et des privilégiés, et la masse ouvrière
exerce là le même droit de suffrage que le
plus riche deslandlords et le plus grand capi-
taliste. Les impôts indirects ont été graduelle-
ment diminués et les impôts directs augmentés.
(En 1866, le montant total de l'impôt sur le re-
venu fut de 144 millions de francs; en 1898, le
chiffre en était de 396 millions. A ce dernier
chiffre, il faut ajouter encore une somme de
96 à 120 millions de francs représentant la
plus-value des droits de succession versés au
trésor.)
La législation agraire s'est dépouillée de son
respect de l'absolutisme propriétaire des grands
détenteurs du sol, et le droit d'expropriation,
reconnu antérieurement en ce qui concernait
les seules questions des voies de communica-
tion et de l'hygiène, a été admis aussi, en prin-
cipe, par rapport à des transformations écono-
miques La politique radicalement changée de
l'Etat, vis-à-vis des ouvriers directement ou
indirectement employés par lui, est connue,
ainsi que les extensions considérables de la légis-
lation sur les fabriques, depuis 1870. Toutes ces
mesures — ainsi que leur imitation, à divers
degrés, sur le continent européen — ne sont
pas dues exclusivement, mais essentiellement,
à la démocratie ou à la part de démocratie
dont disposent les pays respectifs. Et si pour
certaines questions, la législation des pays,
214 SOCIALISME THÉORIQUE
politiquement les plus avancés, ne procède pas
aussi rapidement que dans tels autres pays,
comparativement plus retardataires, mais in-
fluencés par des monarques actifs ou leurs
ministres, il n'y a pas, par contre, de réaction
sous ce rapport dans les pays de démocratie
enracinée.
La démocratie est, en principe,, la suppres-
sion de la domination de classe, même si elle
n'est pas la suppression effective des classes
elles-mêmes. On parle du caractère conserva-
teur ^de la démocratie, chose exacte sous cer-
tains rapports.
L"absolutisme ou le semi-absolutisme trompe
ses partisans et ses adversaires au sujet de ses
(facultés. De là, dans les pays où il règne ou dans
lesquelssurvivent encore ses traditions, les plans
extravagants, le langage exagéré, la politique
zigzagante, la crainte des révolutions et la con-
fiance dans l'oppression. Dans la démocratie,
les partis et les classes qu'ils représentent ap-
prennent vite à connaître les limites de leur
pouvoir, et ils s'habituent rapidement à n'entre-
prendre chaque fois que ce qu'ils peuvent es-
pérer de réaliser ; et lors même que leurs exi-
gences dépassent un peu leur pensée intime,
afin de pouvoir en rabattre à l'heure des inévi-
tables compromis — la démocratie est la haute
école des compromis — ces exagérations sont
toujours modérées. C'est ainsi que dans la dé-
mocratie, l'extrème-gauche même apparaît,
le plus souvent, sous un jour conservateur, et
ses progrès, parce que plus réguliers, plus
lents qu'ils ne ne sont en réalité.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATKjUK ^15
Ses tendances pourtant sont claires. Le droit
de suffrage de la démocratie fait, de celui qui
l'exerce, un participant nominal de la commu-
nauté, et cette participation nominale doit, à la
longue, conduire à la participation réelle.
Pour une classe ouvrière numériquement et
intellectuellement encore inférieure, le suffrage
universel peut, pendant longtemps, représenter
le droit de choisir son « boucher » soi-même.
Mais avec le nombre et l'intelligence croissants, il
devient l'instrument par lequel on change les re-
présentants du peuple de maîtres qu'ils étaient
en serviteurs du peuple. Lorsque des ouvriers
anglais aux élections parlementaires votent
pour les membres des anciens partis, et qu'ils
apparaissent ainsi, formellement, comme la
queue des partis bourgeois, ce n'en est pas
moins, dans les circonscriptions électorales in-
dustrielles, cette « queue » qui fait chanceler la
a tête ». Mentionnons encore que l'extension
du droit de suffrage — en 1884 — jointe à la
réforme de la représentation communale, a ac-
cordé à la socialdémocratie en Angleterre la
qualité de parti politique.
Et est-ce qu'il en est bien différemment
ailleurs? Le suffrage universel, en Allemagne,
fut tout d'abord un instrument entre les mains
de Bismarck, mais, finalement, ce fut lui qui se
servit de Bismarck. Il pouvait, à un moment
donné, favoriser les intérêts des hobereaux de
l'Elbe oriental, mais, depuis longtemps, il est
devenu le cauchemar de ces mêmes hobereaux.
Il pouvait, en 1878, permettre à Bismarck de
forger l'arme des lois d'exception contre les so-
216 SOCIALISME THÉORIQUE
cialistes, mais c'est sur lui aussi que cette même
arme s'est ébréchée et c'est lui, finalement, qui
la fit tomber des mains de Bismarck. Si, en
1878, Bismarck, avec la majorité dont il dispo-
sait alors, avait fait, au lieu d'une loi d'excep-
tion policière une loi d'exception politique, qui
aurait retiré aux ouvriers le droit de suffrage,
il eût frappé la socialdémocratie d'une manière
beaucoup plus efficace que par la première. 11
est vrai qu'alors il eût frappé d'autres gens en-
core. Le suffrage universel est, de deux côtés,
Talternative de la révolution.
Mais le suffrage universel n'est qu'une part
de la démocratie, bien qu'une part qui, à
la longue, entraîne les autres à sa suite, tout
comme l'aimant attire les parcelles de fer
éparpillées. Gela se fait, il est vrai, plus lente-
ment que beaucoup ne le désirent^ mais,
pourtant, cela se fait. Et la socialdémo-
cratie ne peut pas mieux favoriser ce travail
qu'en se plaçant, sans considération étrangère
aucune, dans la doctrine aussi, sur le terrain
du suffrage universel, de la démocratie, avec
toutes les conséquences qui en résultent pour
sa tactique.
Dans la pratique, c'est-à-dire dans ses agis-
sements, elle l'a, en réalité, toujours fait. Mais,
dans leurs exposés, ses représentants littérai-
res ont souvent péché contre cette règle, et cela
arrive encore fréquemment de nos jours. Des
phrases conçues à une époque où partout, en
Europe, le privilège de la propriété régnait illi-
mité et qui, dans ces conditions, étaient expli-
cables et, jusqu'à un certain degré, justifiées,
ET SOCIALDÉMOCRAilE PRATIQUE "lll
mais qui, aujourd'hui, ne sont plus que des
éléments morts, sont traitées avec un respect,
tel que si le progrès du mouvement dépen-
dait d'elles etnon pas de la constatation immé-
diate, vivante, de ce qui peut et doit être fait.
Ou y a-t-il à s'en tenir à la phrase de la « dic-
tature du prolétariat », à une époque où, par-
tout, les représentants de la Socialdémocratie
se placent sur le terrain de l'action parle-
mentaire, de la représentation proportion-
nelle et de la législation par le peuple, toutes
mesures contraires à l'idée dictatoriale? Cette
idée est, actuellement, à ce point démodée,
qu'on ne se sert plus de l'expression « dicta-
ture » sans la dépouiller de sa signification
réelle qu'on remplace par quelque autre,
beaucoup plus faible. Toute l'activité pratique
de la Socialdémocratie vise à la préparation de
circonstances et de conditions préliminaires
rendant possible et même probable le passage,
sans convulsions violentes, de l'ordre social
actuel à un autre ordre social supérieur. C'est
dans la conscience d'être les pionniers d'une
civilisation supérieure, que ses partisans trou-
vent des enthousiasmes et des encouragements
toujours nouveaux, et c'est en elle aussi que
réside, en somme, la justification morale de
l'expropriation sociale méditée.
Mais la dictature de classe fait partie d'une
civilisation antérieure et, sans parler encore de
l'efficacité et de la possibilité de mise en pra-
tique de la chose, ce n'est qu'une réaction —
résultant d'atavisme politique — de faire naître
l'idée que le passage de la société capitaliste
13
^18 SOCIALISME THÉORIQUE
en société socialiste doive nécessairement s'ef-
fectuer dans les formes contemporaines d'une
époque qui ne connaissait pas, ou très impar-
faitement, les méthodes actuelles de la propa-
gation et de l'obtention des lois et à qui man-
quaient les organes essentiels pour pouvoir les
connaître....
Il me semble recommandable aussi d'agir
avec modération dans les déclarations de guerre
au « libéralisme ». Certes, le grand mouvement
libéral des temps modernes a, en tout premier
lieu, profité à la bourgeoisie capitaliste, et les
partis, qui s'approprièrent le mot a: libéral »,
furent, ou devinrent, de simples gardes du corps
du capitalisme.
Entre ces partis et la Socialdémocratie il n'y
a place que pour l'antagonisme. Mais, en ce
■ qui concerne le libéralisme comme mouvement
historique universel, le socialisme en est, non
seulement au point de vue chronologique mais
encore spirituellement, l'héritier légitime,
comme du reste cela ressort pratiquement au
sujet de chaque question de principe qui touche
de près ou de loin à l'action socialiste. Par-
tout où une revendication économique du pro-
gramme socialiste allait être réalisée d'une fa-
çon ou dans des circonstances qui semblaient
sérieusement menacer l'évolution libertaire, la
socialdémocratie n'a jamais hésité à s'y op-
poser. Les garanties des libertés politiques lui
ont toujours été plus précieuses que la réalisa-
tion d'une revendication économique.
Le développement et la garantie de personna-
lité libre est le but de toutes les mesures socia-
ET SOCIALDEMüCRATIE rRATIOüE i^l'J
listes, même de celles qui semblent être des
mesures coërcifcives. En les approfondissant
on verra toujours qu'il s'agit là d'une coerci-
tion qui augmentera la somme de liberté dans
la société et qui donnera plus de liberté, dans
une sphère plus large, qu'elle n'en prendra. La
journéede travail maximumlegale, par exemple,
est, de fait, une loi fixant un minimum de li-
berté, une défense de vendre sa liberté pendant
plus d'un certain nombre d'heures par jour, et,
en principe, cette défense est donc de même es-
sence que l'interdiction, justifiée par tous les
libéraux, de se vendre en esclavage définitif. Ce
ne n'est donc pas un hasard que le premier pays
où fut introduite la journée de travail maxi-
mum fut le pays le plus démocratique de l'tCu-
rope, la Suisse. Or, la démocratie n'est que la
forme politique du libéralisme. Comme contre-
mouvement contre la soumission des peuples
à des institutions imposées du dehors, ou bien
justifiées seulement encore par la tradition, le
libéralisme avait tout d'abord cherché à effec-
tuer sa réalisation sous la forme des principes
de la souveraineté du peuple, lesquels prin-
cipes avaient constitué l'éternelle discussion
des philosophes des xvii° et xviii* siècles,
jusqu'à ce que Rousseau, dans son « Contrat
social », les constituât en bases du droit
juridique de toute constitution et que la Révo-
lution française les proclamât — dans cette
constitution démocratique de 1793, toute rem-
plie de l'esprit de Rousseau — comme des
imprescriptibles droits de l'homme.
La constitution de 1793 était l'expression lo-
220 SOCIALISME TIIEOMQUE
gique des idées libérales de l'époque, et une lec-
ture rapide de ses dispositions permet de cons-
tater combien peu elle était contraire au socia-
lisme. Aussi Babeuf et les « Egaux » voyaient
en elle un excellent point de départ pour la
réalisation de leurs idées communistes et ils ins-
crivirent, conséquemment, le rétablissement de
la Constitution de 1793 en tête de leurs reven-
dications. Ce qui plus tard se donna pour du
libéralisme politique n'est que des atténuations
et des accommodations, correspondant aux be-
soins de la bourgeoisie capitaliste après la chute
de l'ancien régime, tout comme ce qu'on appelle
le manchestérisme n'est qu'une atténuation et
une reproduction partielle des principes du libé-
ralisme économique classique. De fait il n'y a pas
une idée libérale qui ne fasse pas aussi partie
de l'idéologie socialiste.
Même le principe de la responsabilité écono-
mique individuelle qui, apparemment, est tout
ce qu'il y a de plus manchestérien, ne saurait
être, à mon avis^ ignoré théoriquement par le
socialisme, ni mis hors d'action dans n'importe
quelles circonstances. Sans responsabilité^
pas de liberté ; en théorie nous pouvons pen-
ser ce que nous voulons sur le libre arbitre,
mais dans la pratique nous devons partir de
lui comme base des lois morales, car c'est à
cette condition seulement qu'une morale so-
ciale devient possible. De même une vie sociale
saine devient impossible dans nos Etats mo-
dernes_, peuplés par des millions d'êtres, sans
l'hypothèse de la responsabilité économique
individuelle de toutes les personnes capables de
ET SOCIALDÉMOCRATIE l'RATlQLE "i^l'l
travailler. La reconnaissance de la responsa-
bilité économique individuelle est l'équivalent,
de la part de l'individu et au profit de la com-
munauté, des services que lui a rendus ou offerts
la société.
Qu'il me soit permis de citer ici quelques
passages de mon article sur « La signification
politico-sociale de l'espace et du nombre » :
« Ce n'est que relativement au deg}'é que, dans
un avenir plus ou moins proche, la responsabi-
lité éconowàque individuelle de'è personnes aptes
au travail sera modifiée. La statistique du tra-
vail peut être développée énormément, Cor-
ganisation du travail perfectionnée, la variation
du travail facilitée et un droit au travail pro-
clamé, ce qui garantira à l'individu une beau-
coup plus grande sécurité d'existence, ainsi
qu'une plus grande facilité dans le choix d'une
profession qu'actuellement. Les organes les
plus perfectionnés du self-help économique —
les grands syndicats professionnels — indiquent
déjà la direction que l'évolution prendra proba-
blement... Si, aujourd'hui déjà, les grands syn-
dicats garantissent à leurs membres, dans une
certaine mesure, le droit au travail et rendent
assez difficile, à un entrepreneur^ de renvoyer
un syndicataire sans de très valables raisons
admises par le syndicat ; et si, pour l'embau-
chage, ils combinent des séries d'offres et de
demandes d'emploi, il y a là, il me semble, au-
tant d'indications pour le développement ul-
térieur d'un droit au travail démocratique.
D'autres indications du même genre sont don-
nées par les conseils de prud'hommes, les of-
222 SOCIALISME THÉORIQUE
fices du travail et autres institutions analogues,
où l'autonomie démocratique, bien que souvent
d'une manière imparfaite encore, a pris posi-
tion.
D'autre part, l'extension des services publics,
et, en particulier, de l'enseignement et des ins-
titutions de mutualité (caisses de secours, etc.)
aidera beaucoup à adoucir les formes de la res-
ponsabilité économique individuelle.
Mais quanta un droit au travail dans, ce sens,
que l'Etat garantisse à chacun son occupation
professionnelle respective, ce droit ne me semble
pas provisoirement devoir se réaliser, ni même
cette réalisation ne me paraît désirable. Ce
que voudraient ses propagateurs ne pourra
être réalisé que par les voies indiquées et par
une combinaison de diivers organes, et c'est
aussi de cette façon seulement que le devoir du
travail général pourra être réalisé sans l'inter-
vention d'une bureaucratie stérile. Dans des
organismes aussi vastes et aussi compliqués
que nos Etats civilisés modernes et leurs centres
industriels, un droit au travail absolu ne se ma-
nifesterait que d'une façon désorganisatrice et
ne serait qu'une source de l'arbitraire le plus
odieux et de disputes infinies.
Le libéralisme avait pour mission historique
de briser les liens dont l'économie et les insti-
tutions juridiques du moyen-âge ont ligoté le
progrès social. Qu'il se soit révélé, en premier
lieu, sous l'aspect d'un libéralisme bourgeois^
cela ne l'empêche pas, de fait, d'exprimer un
principe social général beaucoup plus large,
dont l'aboutissement sera le socialisme.
ET SOClALDÉMOCnATin: rr.ATKU'K ^2"»
Le socialisme ne veut pas créer une con-
trainte nouvelle, quelle qu'elle soit. L'indi-
vidu doit être libre — non pas dans le sens mé-
taphysique comme le rêvent les anarchistes,
c'est à-dire libre de tout devoir envers la com-
munauté, mais libre de toute contrainte écono-
mique dans ses mouvements et dans le choix de
sa profession. Et une liberté semblable n'est pos-
sible pour tous qu'au moyen de l'organisation.
Dans ce sens, on pourrait aussi bien appeler
le socialisme ; « libéralisme organisateur » ; car
si on analyse un peu plus profondément les or-
ganisations voulues par le socialisme, on décou-
vrira que ce qui les sépare avant tout des ins-
titutions féodales apparemment analogues, est
précisément leur libéralisme, leur constitution
démocratique, leur accessibilité. C'est pourquoi
le syndicat professionnel tendant à l'exclusi-
visme des corporations, tout en étant un moyen
de défense — explicable aux yeux des socia-
listes — contre la tendance capitaliste à encom-
brer le marché, est en même temps, et précisé-
ment à cause de son penchant pour l'exclusi-
visme, une organisation non-socialiste. Il en
serait de même du syndicat professionnel
comme propriétaire d'une branche de produc-
tion tout entière, étant donné que forcément il
tendrait aussi à l'exclusivisme, tout comme les
associations « pures » de production.
Je veux citer ici un passage de l'écrit de Las-
salle, qui m'est toujours apparu comme un ex-
cellent indicateur pour les problêmes en ques-
tion : « Ce contre quoi sont dirigés les courants
plus profonds de notre époque, et sur quoi ils
^M SOCIALISME THÉORIQUE
s'exténuent encore, ee n'est pas le moment de
l'individuel — qui plutôt se rangerait de leur
côté avec autant de logique que celui du géné-
ral — mais ce restant du moyen âge qui toujours
encore s'accroche dans notre chair : la parlicu-
lar'ué. » (1) Appliqué au sujet qui nous occupe,
cela signifie que l'organisation doit être un élé-
ment d'union et non pas un élément d'éloigne-
ment entre l'individu et la communauté. Lorsque
Lassalle reproche au libéralisme de ne pas re-
vendiquer les droits qu'il proclamait au profit
de l'individu comme tel, mais au profit d'une
catégorie spéciale d'individus, il a en vue —
comme cela ressort d'ailleurs nettement d'une
phrase immédiatement précédente — le parti
libéral de Tépoque « notre soi-disant libéra-
lisme r> et non pas le libéralisme théorique.
Ce n'est pas un problème très simple que celui
dont je viens d'indiquer quelques points, liest
au con traire plein d'écueils. La seule égalité poli-
tique a jusqu'ici été partout insuffisante pour
garantir le développement normal de ces com-
munautés, dont le centre de gravité était dans
les grandes villes. Elle n'est pas, comme le
prouve l'exemple de la France et des Etats-
Unis, un remède infaillible contre le parasi-
tisme social et la corruption. S'il n'y avait pas,
dans une grande partie du peuple français, un
fond extrordinaire de solidité et si ce pays
n'était pas si favorisé au point de vue géographi-
que, il y a longtemps que la France serait ruinée
de la maladie du bureaucratisme. Il est certain
(1) System, der ericorbenen Rechte, 2 éd. 1 vol. p, 221.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 325
que cette plaie est une des raisons pour les-
quelles, malgré la grande activité intellectuelle
des Français, le développement industriel de la
France reste toujours plus en arrière sur celui
des pays voisins. Si la démocratie ne veut pas
surpasser encore l'absolutisme centraliste dans
la progression du fléau de la bureaucratie, il faut
qu'elle soit basée sur une autonomie largement
étendue, avec une responsabilité économique
individuelle correspondante de toutes les unités
administratives, comme de tous les citoyens
majeurs, llien ne nuit davantage à son dévelop-
pement normal qu'une uniformité obligatoire et
un protectionnisme trop généreusement accordé.
Ils rendent plus difficile ou bien empêchent
toute distinction rationnelle entre des institu-
tions viables et d'autres qui sont parasitaires. Si
l'Etat, d'un côté, écarte tous les obstacles légaux
qui s'opposent à l'organisation des producteurs,
et accorde aux fédérations professionnelles,
sous certaines conditions qui empêcheront leur
dégénération en corporations monopolistiques,
certains plein-pouvoir par rapport au con-
trôle de l'industrie, de façon à ce que toutes les
garanties possibles soient données contre la di-
minution systématique des salaires et le sur-
travail, et si, d'autre part, par le moyen des
institutions indiquées plus haut, il devient im-
possible qu'un individu soit forcé par la misère
de vendre son travail dans des conditions dé-
gradantes, alors il peut être assez indifférent à
la société qu'il y ait ou non, à côté des indus-
tries publiques et coopératives, d'autres entre-
prises dirigées encore par des particuliers pour
13*
220 SOCIALISME THÉORIQUE
leur bénéfice propre. Ces entreprises finiront
elles-mêmes par prendre un caractère coopé-
ratif.
Créer les institutions en question ou, là où.
elles existent déjà, les développer davantage,
voilà les conditions préliminaires de ce que nous
appelons: lasocialisation de la production. Sans
elles ce qu'on appelle appropriation sociale
des moyens de production n'aurait probable-
ment pour résultat qu'une vaste destruction de
forces de production, des expérimentations in-
sensées et des violences irraisonnées, et le gou-
vernement politique de la classe ouvrière ne
pourrait, de fait, être réalisé que sous la forme
d'un pouvoir central dictatorial et révolution-
naire, soutenu par la dictature terroriste des
clubs révolutionnaires. C'est ainsi que se
l'imaginaient les blanquistes et c'est ainsi en-
core qu'il était représenté dans le « Manifeste
communiste » et dans les autres écrits contem-
porains des auteurs de ce Manifeste. Mais « en
présence des expériences pratiques de la révo-
lution de février et plus encore de la Commune
de Paris^ où, pour la première fois, le proléta-
riat eut, pendant deux mois, le pouvoir politique
entre ses mains, « le programme révolutionnaire
esquissé dans le manifeste est par endroits
démodé : notamment la Commune a fourni la
preuve que la classe ouvrière ne peut pas tout
simplement s'emparer de la machine de l'Etat
pour la dirigera son propre profit. »
Voilà comment s'expriment Marx et Engels
dans l'avant-propos de la nouvelle édition du
Manifeste. Et ils renvoient à f écrit : « La guerre
1
KT SOClALDÉMOCRATll!: PRATIQUE 2^7
civile en France » où cette idée est plus ample-
ment développée. Mais si nous lisons le passage
en question — au troisième chapitre — nous
trouvons là l'exposé d'un programme qui, dans
ses tendances politiques, ressemble d'une ma-
nière frappante au fédéralisme de — Proudhon.
« L'unité de la nation ne serait pas rompue
mais, au contraire, organisée par la destruc-
tion de cet Etat qui s'est présenté comme l'in-
carnation de cette unité, mais qui voulait être
indépendant de et supérieur <) la nation, sur le
corps de qui il n'était pourtant qu'une excrois-
sance parasitaire. Pendant qu'il s'agissait de
faire l'ablation des organes purement oppres-
sifs de l'ancien pouvoir gouvernemental, ses
fonctions justifiées devraient être arrachées à
un pouvoir qui prétendait se placer au-dessus
de la société et confiées aux serviteurs respon-
sables de la société. Au lieu de décider, une fois
tous les trois ou six ans, quel membre de la
classe dominante, allait représenter et fouler
aux pieds {vei^-und ;^^rtreten) le peuple au par-
lement, le suffrage universel devrait servir le
peuple constitué en communes, tout comme le
droit de suffrage individuel sert tout autre em-
ployeur à choisir des ouvriers, des surveillants
et des comptables pour son entreprise.
« Le contraste entre la commune et le pou-
voir de l'Etat a été considéré comme une forme
exagérée de la lutte antique contre la centrali-
sation immodérée... La constitution commu-
nale aurait, au contraire, rendu au corps social
toutes ces forces que jusqu'ici cette excrétion
parasitaire qu'est l'Etat, qui se nourrit de la
228 SOCIALISME THÉORIQUE
société et gène la liberté de ses mouvements, a
absorbées. Par cet acte seul déjà elle aurait donné
l'impulsion à la renaissance de la France. »
Ainsi s'exprime Marx dans « La guerre civile
en France. :»
Ecoutons à présent Proudhon. Gomme je n'ai
pas sous la main son livre sur le fédéralisme,
je veux citer ici quelques passages de son livre
« De la Capacité Politique des Classes Ouvrières» ,
où, en passant, il recommande la constitution
des ouvriers en parti politique propre.
« Dans une Démocratie organisée suivant les
vraies notions de la souveraineté populaire,
c'est-à-dire selon les principes du droit contrac-
tuel, toute action oppressive ou corruptrice de
la part du Pouvoir- central sur la Nation, est
rendue impossible : l'hypothèse même en est
absurde. Et comment cela?
« C'est que, dans une Démocratie vraiment
libre, le Pouvoir central ne se distingue pas de
l'assemblée des députés, organes naturels des
intérêts locaux appelés en conciliation.
'( C'est que chaque député est, avant tout,
l'homme de la localité qui l'a choisi pour son
représentant, son émanation, l'un de ses ci-
toyens, son mandataire spécial chargé de dé-
fendre ses intérêts particuliers, sauf à les ac-
corder au mieux avec les intérêts généraux de-
vant le grand jury (de la nation. — B.) ;
« Que les députés réunis, en choisissant dans
leur sein unecommission executive centrale, ne
la font pas distincte d'eux-mêmes, supérieure
à eux, pouvant soutenir ^avec eux un conflit,
I
ET SOGIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 220
comme ferait un élu royal ou présidentiel du
peuple.
« Point de milieu : la commune sera souve-
raine ou succursale, tout ou rien. Faites-lui la
part aussi belle que vous voudrez : dès l'instant
qu'elle ne relève pas de son droit propre ; qu'elle
doit reconnaître une loi plus haute, que le grand
groupe dont elle fait partie est déclaré son su-
périeur, non l'expression de ses rapports fédé-
raux, il est inévitable qu'un jour ou l'autre elle
se trouve en contradiction avec lui, et que le
conflit éclate. » Mais alors la logique et la force
seraient du côté du pouvoir central. « L'idée
d'une limitation de l'Etat par les groupes, là
où règne le principe de la subordination et de
la centralisation des groupes eux-mêmes, est
donc une inconséquence, pour ne pas dire une
contradiction. » Elle serait le principe munici-
pal du libéralisme bourgeois. Mais « une France
confédérée », par contre « un régime que l'on
peut regarder comme l'idéal de l'indépendance
et dont le premier acte serait de rendre aux
communes la plénitude de leur autonomie et
aux provinces leur souveraineté » — voilà la
liberté municipale que la classe ouvrière aurait
à inscrire sur son drapeau. Et s'il est dit dans
« La guerre civile en France » que « le pouvoir
politique du producteur est incompatible avec
la perpétuation de sa servitude sociale », —
nous lisons dans « De la Capacité Politique des
Classes Ouvrières » que « l'égalité politique une
fois déclarée, mise en pratique par l'exercice
du suffrage universel, la tendance de la nation
esta l'égalité économique. » « N'est-ce pas jus-
230 SOCIALISME THÉORIQUE
tement ce qu'entendaient les candidats ou-
vriers? Mais c'est aussi ce que leurs concur-
rents de la bourgeoisie ne veulent pas. »(1) Bref,
en dépit de toutes les autres dissemblances
entre Marx et le « petit-bourgeois » Proudhon,
leur façon de voir est, sous ce rapport, presque
identique.
11 n'est pas douteux non plus — et nous en
avons eu, depuis, des preuves pratiques — que
le développement général de la société moderne
tende à une extension des compétences des mu-
nicipalités et à un élargissement des libertés
communales. La commune devient un levier
de plus en plus puissant de l'émancipation
sociale. Reste à savoir si la dissolution de l'Etat
moderne et l'entière transformation de son or-
ganisation, comme se l'imaginaient Marx et
Proudhon (la constitution de l'assemblée na-
tionale par des délégués des assemblées provin-
ciales ou régionales, qui, elles, seraient com-
posées des délégués des communes) seront la
première œuvre de la démocratie, de façon à ce
que les représentations nationales, dans leur
forme actuelle, disparaîtraient d'emblée. Pour
ma part, j'en doute. Le développement social
moderne a engendré trop d'institutions dont la
dimension les soustrait au contrôle des muni-
cipalités et même des régions et des provinces,
pour que l'on puisse se passer du contrôle des
administrations centrales avant la transforma-
tion de leur organisation. La souveraineté ab-
solue des communes, etc., n'est pas pour moi
(1) Capacité Politique, pp. 224, 231, 235, 214.
ET SOCIALDÉMOCRATIE rRATIQUE 2M1
un idéal non plus. La commune est une partie
intégrante de la nation qui a, envers celle-ci,
des devoirs à remplir, aussi bien qu'elle a des
droits sur elle. Pas plus qu'à l'individu, la so-
ciété ne peut accorder à la commune un droit
inconditiqnnel et exclusif au sol. Des domaines
considérables, des forêts, des fleuves, etc., n'ap-
partiennent pas, après tout, aux communes ni
aux régions, qui ne sont que des usufruitières,
mais à la nation. Une représentation dans
laquelle l'intérêt national, et non pas l'intérêt
provincial ou local, occuperait le premier plan,
nous semble donc indispensable, notamment
pendant une période de transition. A côté d'elle,
ces autres assemblées et représentations attein-
dront une importance toujours grandissante,
de sorte que, avec ou sans révolution, les fonc-
tions des représentations centrales deviendront
de plus en plus limitées, et, avec elles, le dan-
ger que comporteraient ces représentations ou
ces autorités pour la démocratie. Dans les pays
avancés^ ce danger est, actuellement déjà, mi-
nime.
Mais il s'agit moins ici de faire la critique
des points isolés de ce programme, que de faire
ressortir combien énergiquement, dans ce
même programme, l'autonomie est indiquée
comme la condition primordiale de l'émanci-
pation sociale, comme l'organisation démocra-
tique — partie d'en bas — y est signalée comme
destinée à être la voie de réalisation du socia-
lisme, et comment ces antagonistes qu'étaient
Proudhon et Marx se retrouvent à côté l'un de
l'autre dans le libéralisme.
232 SOCIALISME THÉORIQUE
Gomment les communes et les autres corps
sociaux autonomes s'acquitteront des devoirs
qui leur incombent dans une démocratie
complète, voilà ce que l'avenir nous appren-
dra. Une chose est certaine : ils expérimente-
ront d'autant plus, et d'autant plus impétueu-
sement, — et par là, commettront d'autant plus
d'erreurs — qu'ils seront plus inopinément mis
en possession de leur liberté, et ils agiront avec
d'autant plus de prudence et de perspicacité —
et, par conséquent, avec plus de profit pour le
bien général — que la démocratie ouvrière se
sera exercée davantage à l'école de l'autono-
mie.
Si simple qu'apparaisse la démocratie à pre-
mière vue, ses problèmes n'en sont pas moins
difficiles à résoudre dans une société aussi
compliquée que la nôtre. Qu'on lise le livre de
Webb sur la théorie des syndicats profession-
nels, et on verra combien d'expériences les syn-
dicats anglais ont faites, et font encore, rien que
dans le but de trouver une forme efficace pour
leur administration et leur direction, etcombien
l'avenir dépend, pour les syndicats, de ce pro-
blème constitutionnel. Les syndicats ouvriers
anglais ont eu la faculté, depuis plus de soi-
xante-dix ans, de se développer, sous ce rapport,
dans une entière liberté. Ils ont débuté par la
forme la plus élémentaire de l'autonomie, et
l'expérience leur a montré que cette forme ne
s'applique aussi qu'aux organismes les plus élé-
mentaires, aux tout petits syndicats locaux. Ils
se sont vu obligés, à mesure qu'ils grandis-
saient, de renoncer, petit à petit, à certaines
ET SOCÏALDÉMOCRATIE IT.ATrQUE 2o?î
idées favorites du démocratisme doctrinaire
(le mandat impératif, le fonctionnaire non
rétribué, la représentation centrale sans pou-
voir) comme paralysant leur dévelo[>pement
normal, et ils ont appris à former une démo-
cratie instruite, avec des assemblées représen-
tatives, des fonctionnaires payés et une direc-
tion centrale munie de pleins-pouvoirs.
Cette phase de l'histoire évolutionnaire de la
« démocratie industrielle » est extrêmement
instructive. Bien que tout ce qui s'applique aux
syndicats ne soit pas applicable aux unités des
corps administratifs nationaux, il n'en est pas
moins vrai qu'une grande partie s'en adapte
parfaitement à eux. Le chapitre en question du
livre de Webb est un fragment de théorie d'ad-
ministration démocratique, qui à plus d'un en-
droit s'accorde avec les conclusions de Kautsky
dans son étude sur la législation directe par le
peuple. L'histoire du développement des syndi-
cats professionnels nous montre comment l'ad-
ministration executive centrale — leur gouver-
nement — peut résulter simplement de la di-
vision du travail rendue nécessaire par l'exten-
sion de l'organisme et par le nombre des
ouvriers. Il est possible qu'avec l'évolution so-
cialiste de la société cette centralisation de-
vienne aussi, plus tard, superflue. Mais provi-
soirement elle est indispensable, même dans la
démocratie. Ce sera chose impossible, pour les
communes des grandes villes ou des centres in-
dustriels, d'assumer elles-mêmes la direction
de toutes les entreprises productives et commer-
ciales locales. J'ai expliqué cela dans la pre-
2.')4 SOCIALISME THÉORIQUE
mière partie du présent chapitre. Et il est tout
à fait improbable, pour des raisons pratiques —
pour ne pas parler maintenant des considéra-
tions d'équité — qu'elles « exproprieront » tout
simplement, à la suite d'un soulèvement révolu-
tionnaire quelconque, toutes ces entreprises.
Mais même si elles le faisaient (et dans la plu-
part des cas elles mettraient alors la main sur
des coquilles vides), elles seraient obligées d'af-
fermer la masse des entreprises à des associa-
tions, soit à des associations individuelles, soit
à des syndicats professionnels pour l'exploita-
tion associative propre.
Dans tous ces cas, et quelle que soit leur con-
dition vis-à-vis des entreprises individuelles lo-
cales et nationales, la généralité des professions
aurait à garder des intérêts propres, ce qui lais-
serait toujours un champ libre à l'activité sur-
veillante des syndicats. C'est surtout dans des
périodes de transition que la multiplicité des
organes est de grande valeur.
Mais nous n'en sommes pas là encore et je
n'ai pas la prétention de tracer des images
d'avenir. Rien de ce qui doit arriver dans un
avenir plus éloigné ne me tient à cœur, mais
ce qui doit et peut se faire, dans le présent,
pour ce présent même et pour l'avenir le plus
proche. Et c'est ainsi que j'arrive à cette très
banale conclusion que la conquête de la démo-
cratie et la formation d'organes politiques et
économiques de cette démocratie sont les con-
ditions primordiales et indispensables à la réa-
lisation du socialisme. Si on répond à cela que
les chances pour en arriver là sans catastrophe
ET SOCIALDKMOnnATIR PRATIQUE 23;)
politique,' sont, en Allemagne, extrêmement mi-
nimes, voire même quasi-inexistantes, et que la
bourgeoisie allemande devient de plus en plus
réactionnaire, cela est peut-être exact pour le
moment, bien que beaucoup d'indications con-
tredisent ces affirmations. Mais il n'en saurait
être ainsi indéfiniment. Ce qu'on appelle la
bourgeoisie est une classe fort compliquée,
composée de couches très différentes et qui re-
présentent des intérêts très hétérogènes, c'est-à-
dire diverses. Ces couches ne tiennent en-
semble à la longue, qu'autant qu'elles se voient
également opprimées ou également menacées.
Dans le cas qui nous occupe il ne peut s'agir,
naturellement, que de la dernière de ces deux
éventualités, c'est-à-dire que la bourgeoisie
constitue une masse réactionnaire unique dont
tous les éléments se sentent également menacés
par la socialdémocratie, les uns dans leurs in-
térêts matériels, les autres dans leurs intérêts
idéologiques, dans leur religion, leur patrio-
tisme, leur désir d'éviter à leur pays les hor-
reurs d'une révolution violente.
Or, cela n'est pas nécessaire. Car la social-
démocratie ne les menace pas tous également,
— elle ne menace personne en tant qu'indi-
vidu — et elle n'est nullement enthousiasmée
par l'idée d'une révolution violente dirigée
contre la totalité du monde non-prolétarien.
Plus clairement cela sera dit et expliqué, plus
rapidement aussi s'évanouira cette crainte
d'une classe tout entière, dont beaucoup d'élé-
ments se sentent opprimés d'un autre côté,
contre lequel ils aimeraient mieux faire face
'2S6 SOCIALISME THÉORIOLE
quecontre les ouvriers, victimes, eux aussi delà
même oppression. Ces éléments préféreraient
aussi être les alliés des ouvriers que ceux des
oppresseurs. Ils sont peut-être peu sûrs. C'est pos-
sible. Mais on se fait de mauvais alliés en disant
aux gens : nous voulons vous aider à vous débar-
rasser de vos ennemis, mais aussitôt après nous
vous dévorerons. Et comme il ne s'agit en au-
cune façon d'une expropriation générale, si-
multanée et violente, mais d'un remplacement
graduel au moyen de l'organisation et par la loi,
cela ne ferait certainement pas de mala l'évo-
lution démocratique d'en finir, une fois pour
toutes, avec la légende dévoratrice si réellement
démodée.
La féodalité avec ses institutions rigides a dû
être détruite, presque partout, au moyen de la
violence. Les institutions libérales de la société
moderne se distinguent précisément de la féo-
dalité, en ce qu'elles sont souples, transfor-
mables et développables. Elles n'ont pas besoin
d'être détruites. 11 n'y a qu'à les développer
davantage. Il faut pour cela de l'organisation
et une action énergique, mais pas nécessaire-
ment la dictature révolutionnaire. « Comme la
lutte de classes a pour but de supprimer radica-
lement les distinctions de classes, on doit, en
bonne logique, admettre une période où il sera
fait un commencement avec la réalisation de
ce but, de cet idéal. Ce commencement, ces
périodes consécutives, se trouvent déjà affirmés
dans notre évolution démocratique ; ils nous
viennent en aide pour remplacer graduellement
la lutte de classes par l'extension de la démo-
ET SOCIALDÉMOCRATIE l'HATKJUE ^37
cratie sociale pour l'absorber en elle. » (Le
« Vorwärts » de Bàle, octobre 1897). *i La bour-
geoisie, quelle que soit sa nuance — a dit ré-
cemment le socialiste espagnol Pablo Iglesias —
doit se persuader que nous ne voulons pas nous
emparer du pouvoir brutalement et par les
mêmes moyens dont elle s'est jadis servie, c'est-
à-dire par la violence et l'effusion de sang, mais
par des moyens légaux qui correspondent à la
civilisation ». C'est dans le même sens que s'est
exprimé, sans réserve aucune, ausujet des
appréciations de Vollmar sur la Commune,
l'organe principal du parti ouvrier indépendant
anglais, le « Labour Leader ». Personne pour-
tant n'accusera ce journal de tiédeur dans sa
lutte contre le capitalisme et les partis capita-
listes. Et un autre organe de la démocratie so-
cialiste anglaise, le « CUarion », fit suivre la
publication d'un extrait de mon article sur la
« théorie du cataclysme » — avec lequel il se
déclara d'accord — de ce commentaire :
« La constitution d'une vraie démocratie,
voilà, j'en suis persuadé, la tâche la plus pres-
sante et la plus réelle que nous avons devant
nous. C'est la leçon que nous a apprise notre
campagne socialiste de dix ans. C'est l'indica-
tion qui résulte, pour moi, de toutes mes con-
naissances et de toute mon expérience socia-
liste. Pour que le socialisme devienne possible,
il nous faut d'abord créer une nation de démo-
crates. »
238 SOCIALISME THÉORIQUE
d) Les devoirs les plus proches de la socia.ldemocra.lie.
« Qu'elle ose Aonc, paraître ce qu'elle
est. »
Schiller, Marie Stuart.
Les devoirs d'un parti sont déterminés par
une multiplicité de facteurs : ])ar l'état du déve-
loppement économique, politique, intellectuel
et moral général dans le domaine de son action;
par le caractère des partis qui agissent à côté
de lui ou contre lui ; par la nature des moyens
d'action qu'il a à sa disposition et par une série
de facteurs subjectifs idéologiques. Et, avant
tout, par son but général et par ses conceptions
sur les meilleurs moyens pour atteindre ce but.
On connaît les grandes différences qui existent,
relativement aux facteurs premièrement énu-
mérés, entre les divers pays. Même dans les
pays d'un développement industriel à peu près
égal, nous trouvons des différences politiques
considérables et de grandes disparités, en ce qui
concerne la tournure d'esprit des masses popu-
laires. Des particularités de la situation géogra-
phique, des habitudes populaires enracinées, des
institutions démodées et des traditions de toute
espèce engendrent une diversité d'idéologies,
qui ne se soumet que lentement à l'influence
de l'évolution économique. Là même où des
partis socialistes ont pris, au début, les mêmes
hypothèses pour point de départ de leur acti-
vité, ils se sont vus obligés, dans le cours des
temps, d'adapter leur manière d'agir aux con-
ET SOCIALDEMOCUATIL l'RATIQUL ^Lo'J
ditions spéciales de leurs pays respectifs. C'est
pourquoi on peut bien, à un moment donné,
élaborer des principes généraux pour la poli-
tique de la socialdémocratie, avec la prétention
de les appliquer dans tous les pays, mais ce
qu''il est impossible d'élaborer, c'est un pro-
gramme d'action, valable sur tous les points
pour tous les pays.
Dans la première partie du présent chapitre
nous avons démontré que la démocratie est, à
un beaucoup plus haut degré qu'on ne le croit
assez couramment encore, une condition pri-^
mordiale de la réalisation du socialisme, c'est-
à-dire qu'elle ne l'est pas seulement en tant qu(
moyen, mais encore comme substance. Sans
un certain contingent d'institutions ou de tradi-
tions démocratiques, la doctrine socialiste con-
temporaine ne serait pas même possible. 11 ppur-
rait y avoir mouvement ouvrier, mais point de
démocratie sociale. Le mouvement socialiste
moderne, quelle que soit son explication théo-
rique, est, de fait, le produit de l'influence des
conceptions juridiques, engendrées par la Ré-
volution française et par elle généralisées, sur le
mouvement des salaires et du temps de travail
des ouvriers industriels. Le mouvement nommé
se serait aussi bien produit sans les dites concep-
tionsjuridiques tout comme sans et avant elles il
a existé un communisme populaire approchant
du christianisme primitif. Mais ce communisme
populaire était très vague et quelque peu mys-
tique, et le mouvement ouvrier manquerait de
cohésion intérieure s'il n'avait pas pour base
ces institutions et ces conceptions juridiques —
240 SOCIALISME THÉORIQUE
qui, il est vrai, sont pour une grande partie les
compléments nécessaires de l'évolution capi-
taliste. C'est ainsi que la chose se présente
de nos jours dans les pays orientaux. Une classe
ouvrière, dépourvue de droits politiques mal
éduquée et élevée dans la superstition, peut
bien de temps à autre se révolter et se livrer à
de petites conspirations, mais elle n'engendrera
jamais un mouvement socialiste. 11 faut une
certaine largeur d'esprit pour faire d' un ouvrier,
qui occasionnellement se révolte, un socialiste.
C'est aussi pourquoi le droit politique et l'ins-
truction populaire figurent partout en tête du
programme d'action socialiste.
Ceci dit en général. Car je n'ai pas l'inten-
tion, dans la présente étude, d'entreprendre,
un par un, l'appréciation de tous les points du
programme d'action socialiste. En ce qui con-
cerne spécialement les revendications les plus
immédiates, formulées par le programme d'Er-
furt pour la socialdémocratie allemande, je ne
me sens nullement disposé à proposer des
modifications. Comme sans doute tout social-
démocrate, je ne considère pas également im-
portants et efficaces tous les points de ce pro-
gramme. C'est ainsi par exemple qu'à mon avis
la gratuité de l'administration de la justice et
de l'assistance judiciaire n'est désirable, dans
les conditions actuelles, qu'avec des restrictions.
11 est nécessaire évidemment de prendre des dis-
positions qui permettront au pauvre aussi de
chercher son droit, mais j'estime qu'il »'est pas
du tout urgent de faire payer par l'Etat les frais
de tous les procès de propriété etde d'étatiser
ET SOCl.VLDÉMOCRAïlE PRATigUK '2 il
en tièrement la défense. Cependant, comme les lé-
gislateurs contem porains, bien que pour d'autres
raisons, ne veulent pas entendre parler d'une
semblable mesure, et que, d'autre part, une légis-
lation socialiste ne saurait être réalisée sans une
réforme radicale de la justice ou, pour le moins,
sans des réformes correspondantes à des institu-
tions juridiques nouvelles comme nous les pré-
sentent déjà les conseils de prud'hommes, cette
revendication peut fort bien être maintenue à
titre d'indice.
Quant à mon doute sur l'efflcacité de cette
revendication dans sa forme actuelle, je l'ai
déjà très nettement manifesté, en 1891, dans
une étude sur les projets de programme alors
en discussion. J'y dis que le paragraphe en
question donnait « trop et pas assez » (Neue
Zeit, 0* année). Cet article fait partie d'une sé-
rie d'articles, écrits, à cette époque, en collabo-
ration avec K. Kautsky, sur la question du pro-
gramme, et dont les trois premières parties
sont presque exclusivement le travail mental
de Kautsky tandis que le quatrième article est
de moi. Je veux encore citer deux passages de
cet article, qui caractérisent ma tendance
d'alors au point de vue de la pratique de la so-
cialdémocratie, et qui démontreront combien
peu ma façon de voir a changé depuis :
« Exiger simplement l'entretien, aux frais de
l'Etat, de tous les sans-travail, cela ne veut pas
seulement dire le renvoi à l'auge de l'Etat de
tous ceux qui ne peuvent pas trouver du
travail, mais encore de tous ceux qui ne
veulent pas trouver du travail... On n'a
14
242 SOCIALISME THÉORIQUE
vraiment pas besoin d'être anarchiste pour
trouver exagérés ces éternels appels à l'Etat...
Nous voulons nous en tenir au principe que
le prolétaire moderne est bien pauvre, mais pas
un mendiant ». Dans cette distinction, « il y a
tout un monde, toute l'essence de notre lutte,
l'espoir de notre victoire. »
c( La formule : & transformation des armées
permanentes en milices populaires », au lieu
de « milices populaires à la place des armées
permanentes » — voilà la variation que nous
proposons parce qu'elle indique le but tout en
laissant pleine liberté au parti de réclamer déjà
aujourd'hui où la suppression des armées per-
manentes est chose absolument irréalisable,
une série de mesures qui, du moins, réduisent
le plus possible l'antagonisme entre l'armée et le
peuple, comme par exemple la suppression de la
justice militaire spéciale^ la réduction de là du-
rée du service, etc. » (1. c).
Puisque la question « armée permanente ou
milices » est devenue, depuis peu, l'objet de
discussions très vives, il me semble que c'est ici
l'endroit de placer quelques réflexions à ce
sujet.
Il me semble tout d'abord que la question,
dans la formule précitée, est mal posée.
Il faudrait dire « armée gouvernementale ou
armée populaire ». De cette manière, le côté po-
litique de la question serait caractérisé sans
équivoque : l'armée sera-t-elle un instrument
dans la main des gouvernants, ou bien consti-
tuera-t-elle la sauvegarde armée de la nation;
recevra-t-elle des ordres de la couronne ou de
ET SOriALDliMOCnATFE PHATKUI 1^1.»
la représentation nationale, prêtera-t-elle ser-
ment entre les mains du chef de la nation ou
entre celles de la représentation nationale ?
Pour un socialdémocrate la réponse ne saurait
être douteuse. La représentation nationale il est
vrai, n'est pas socialiste, ni la Constitution dé-
mocratique, et une armée subordonnée à la re-
présentation nationale pourrait donc être
employée, à l'occasion, à opprimer des minori-
tés, voire même des majorités effectives qui ne
sont la minorité qu'au parlement. Mais contre
ces éventualités-là il n'y aura pas de remède, tant
qu'une partie de la nation sous les armes aura à
obéir à la Représentation du moment. Même
le soi-disant '< armement général du peuple »
ne serait à mon avis, étant donné la technique
actuelle, qu'une sauvegarde illusoire contre la
force armée organisée, et ne ferait que causer
— si la constitution elle-même de cette armée
populaire ne suffit pas pour garantir le
peuple contre toute oppression — de part et
d'autre, et inutilement, des victimes. Là où l'ar-
mement général du peuple serait nécessaire
encore aujourd'hui, il ne sera pas accordé, et là
où il est possible, il serait superflu. Autant je
désire l'éducation d'une génération forte et sans
peur, autant l'armement général du peuple
est peu pour moi un idéal socialiste. Nous nous
habituons heureusement de plus en plus à ré-
soudre des problèmes politiques par d'autres
moyens que par des coups de fusil.
Voilà pour le côté politique de la question.
Quant aux côtés techniques (le dressage, la du-
rée du service, etc), j'avoue franchement n'être
24-4 SOCIALISME THÉORIQUE
pas assez homme du métier 'pour me permettre
de formuler un jugement concluant. Les
exemples des temps passés qui plaideraient plu-
tôt pour des arn;iées quasi-improvisées (les
guerres de révolution et de liberté) ne peuvent
pas être tout bonnement appliqués aux condi-
tions totalement changées de l'art guerrier con-
temporain, et les expériences faites récemment
avec des corps de volontaires (les guerres greco-
turque et hispano-américaine) ne me semblent
pas non plus fort concluantes par rapport aux
conditions spéciales de l'Allemagne. Car bien
que pour ma part je sois aussi d'avis que l'on
exagère quelque peu, dans nos milieux, « le dan-
ger russe » ou qu'on le cherche là où il n'est
pas, je reconnais cependant qu'un pays, dont
l'écrasante majorité de la population se com-
pose de paysans politiquement mineurs et,
en outre, fort ignorants, peut toujours deve-
nir un danger pour ses voisins. Dans un cas
semblable il s'agit donc d'être prêt à porter la
guerre au plus vite en pays ennemi pour la faire
là, puisque, pour les pays modernes, la guerre
sur le territoire propre signifie déjà à moitié
la défaite. La question serait donc de savoir si
une armée de milices dispose d'assez d'entrain,
de sécurité et de cohésion pour garantir ce ré-
sultat, ou s'il faut, pour acquérir ces qualités,
un plus long séjour sous les drapeaux. Ce que je
crois pouvoir affirmer, sous ce rapport, c'est
que, avec une préparation efficace de la jeu-
nesse à la défense et la mise au rancart de tous
les vestiges du fétichisme militariste, une très
considérable réduction du temps de service doit
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 245
être possible sans nuire le moins du monde aux
facultés défensives de la nation. Cela dépend na-
turellement beaucoup de la bonne volonté des
chefs momentanés de l'armée, mais cette bonne
volonté peut déjà dès à présent être stimulée
par un contrôle sérieux exercé par la représen-
tation nationale sur l'organisation militaire.
Tout comme dans la législation sur les fabriques,
une réduction forcée du service militaire pour-
rait rendre possibles pas mal de choses que l'es-
prit de routine et des intérêts particuliers pro-
clament à présent impossibles. La question
primordiale n'est donc plus — pour autant du
moins qu'on attache de l'importance au main-
tien d'une force armée dressée pour l'attaque
comme pour la défense — à côté du change-
ment indispensable de la condition politique de
l'armée, de savoir s'il faut ou non une milice,
mais quelle réduction du service serait pos-
sible, imm.édiatement (et graduellement dans
l'avenir) sans que l'Allemagne soit placée, vis-à-
vis de ses voisins, dans un état d'infériorité.
Mais est-ce que la socialdémocratie, comme
parti ouvrier et parti de la paix, a un intérêt quel
qu'il soit au maintien de la défense nationale?
Pour nombre de raisonson serait tenté de répon-
dre par la négative ; et notamment en se rappe-
lant cette affirmation du manifeste communiste:
« le prolétariat n'a pas de patrie ». Cependant
cette ^phrase, qui s'appliquait parfaitement
aux ouvriers de l'époque — commencement de
1848 — exclus de la vie politique, a, de nos
jours, perdu beaucoup de sa valeur et en per-
dra de plus en plus à mesure que, grâce à l'in-
14*
'241) SOCIALISME THÉORIQUE
fluence croissante de la socialdémocratie, l'ou-
vrier deviendra davantage « citoyen ». L'ouvrier
qui, dans TEtatet la commune, est, comme élec-
teur, l'égal de tous les autres citoyens, et par
cela codétenteur des biens communs de la na-
tion; l'homme dont la communauté éduque les
enfants, sur l'hygiène de qui elle veille, qu'elle
assure contre des accidents , cet homme-là
aura une patrie sans pour cela cesser d'être ci-
toyen de l'univers, tout comme les nations se
rapprochant de plus en plus sans cesser pour
cela de mener une existence individuelle. L'en-
tière dissolution des nations comme telles n'est
pas un rêve séduisant et, heureusement, cet évé-
nement n'est pas proche. Et pas plus qu'il n'est
désirable qu'une autre des grandes nations civi-
lisées perde son indépendance, il ne peut être
indifférent à la Socialdémocratie que l'Allema-
gne, qui a pris une part raisonnable dans
l'œuvre civilisatrice des nations, soit refoulée en
arrière.
On parle beaucoup aujourd'hui de la con-
quête du pouvoir politique par la socialdémo-
cratie, et, étant donnée la force que celle-ci a
acquise en Allemagne, il n'est pas impossible
qu'à la suite d'un événement politique quel-
conque, elle soit appelée, à bref délai, à jouer
un rôle décisif dans ce pays. Et c'est alors pré-
cisément que, en présence des autres nations
moins avancées sous ce rapport, elle sera
obligée d'être nationale, à l'instar des « indé-
pendants » anglais et des « jacobins » de la
Révolution française, si du moins elle tient à
garder le pouvoir. En d'autres termes : elle
ET SUi;JALl)KMl»CHATIE PUATlgUE i^-47
aura à confirmer sa capacité de parti dirigeant
— de classe dirigeante — en se montrant à
même de prendre en mains, avec la même
décision, les intérêts de classe et l'intérêt na-
tional.
J'écris ceci sans être animé du moindre sen-
timent de chauvinisme, mais simplement en
scrutateur objectif des devoirs qui incombe-
raient à la socialdémocratie dans une pareille
situation. L'internationalisme m'est encore
aujourd'hui aussi cher qu'à n'importe quel autre
moment et je ne crois pas non plus l'avoir lésé
dans l'exposé des principes ci-dessus. C'est seu-
lement au cas où la socialdémocratie se bor-
nait à faire de la propagande doctrinaire en
limitant l'expérimentation socialiste pratique,
qu'elle pourrait s'obstiner dans une attitude de
pure critique vis-à-vis des questions politico-
nationales. Or, l'action politique comme telle
constitue déjà une compromission avec le
monde non-socialistë et elle nécessite des me-
sures qui ne sont pas toujours socialistes.
Petit à petit, cependant, le national deviendra
aussi bien socialiste que le municipal. N'avons-
nous pas déjà dès aujourd'hui, dans certains
Etats démocratiques, des socialistes qui aiment
à se dire nationalistes, et qui parlent sans hési-
tation de la nationalisation du sol, du sous-
sol, etc., au lieu de s'en tenir à l'expression :
socialisation, qui est beaucoup plus vague, et
qui constitue plutôt un pis-aller qu'un perfec-
tionnement de l'expression première.
Dans ce qui précède, j'ai indiqué, en prin-
cipe, l'attitude que la socialdémocratie aura à
24-8 SOCIALISME THÉORIQUE
prendre, dans les circonstances actuelles, par
rapport aux questions de la politique extérieure.
Bien que l'ouvrier ne soit pas encore citoyen
dans le sens le plus complet du mot, il n'est
pas non plus dépourvu de droits au point de
pouvoir rester indifférent en ce qui concerne
les intérêts nationaux. Et si la socialdémocratie
n'a pas encore en mains le pouvoir, elle occupe
pourtant déjà, vis-à-vis du pouvoir, une situa-
tion qui lui impose certains devoirs. Sa voix
compte au chapitre. Etant donnée la composi-
tion actuelle de l'armée, le gouvernement y
regardera deux fois, avant de commencer la
guerre qui a la socialdémocratie pour adver-
saire décidée. Même sans avoir recours à la
fameuse grève générale, la socialdémocratie
pourra se prononcer d'une manière sérieuse,
sinon décisive, en faveur de la paix et elle le
fera conformément à l'ancienne devise de l'Iri-
ternationale, aussi souvent et aussi énergique-
ment qu'il le faudra. Elle se prononcera aussi,
chaque fois que des conflits avec d'autres na-
tions se présenteront et que l'entente directe
sera impossible, pour l'arbitrage. Mais il n'y a
rien qui l'oblige à renoncer à la sauvegarde
des intérêts allemands, au présent ou à l'ave-
nir, lorsque ou parce que des chauvins anglais,
français ou russes se formalisent à cause des
dispositions prises dans ce but. Au cas où il ne
s'agit pas, de la part de l'Allemagne, d'une
simple fantaisie ou bien des intérêts particu-
liers de certains groupes spéciaux, sans impor-
tance pour le bien général — et parfois même
nuisibles — mais, au contraire, de sérieux inté-
Kl' S0( I \LJjl'.\ln(.i;AI II-, l'KA I K.U t, 'JlW
rets nationaux, l'internationalisme ne peut
pas être une raison d'abdication servile en
face des prétentions des intéressés étrangers.
Ce n'est pas là une conception nouvelle,
mais la simple condensation du raisonnement
qui forme la base de presque toutes les asser-
tions do Marx, d'Engels et de Lassalle au sujet
de la politique extérieure. Ce n'est pas non plus
une attitude compromettante pour la paix qui
y est recommandée. Les nations, de notre
temps, ne se font plus la guerre si facilement,
et une attitude ferme peut souvent plus faire
pour le maintien de la paix que des concessions
sans fin.
La doctrine de l'équilibre européen est au-
jourd'hui considérée, par beaucoup, comme
démodée, et dans sa forme ancienne elle l'est
évidemment. Mais cela n'empêche pas l'équi-
libre des puissances, dans une forme autre, de
jouer encore un rôle considérable dans les dis-
cussions internationales. Occasionnellement, la
question est toujours encore de savoir de
quelles forces dispose telle combinaison de puis-
sances, partisans ou adversaires de telle me-
sure, pour en imposer ou en empêcher la
réalisation. Je considère comme toute légitime
la préoccupation delà politique extérieure Alle-
magne de s'assurer le droit de dire son mot
dans des cas. semblables, et comme en dehors
du domaine des préoccupations de la social-
démocratie, de s'opposer aux mesures comman-
dées par cette politique.
Pour citer un exemple. L'acquisition du
golfe de Kiaoutschou a été, à l'époque, fort
!;250 SOCIALISME THÉORIQUE
véhémentement critiquée par la. presse socia-
liste allemande. En ce qui concerne la manière
dont cette acquisition eut lieu, cette critique
était non seulement justifiée, mais même né-
cessaire. La presse socialiste fit également bien
de s'opposer, aussi catégoriquement que pos-
sible, à toute politique ayant pour but le par-
tage de la Chine, vu que ce partage ne peut, en
quoi que ce soit, profiter à l'Allemagne. Mais,
puisque quelques journaux sont allés plus loin
encore et ont déclaré que le parti devait con-
damner à tous points de vue et en principe
l'acquisition du golfe de Kiaoutschou, je dois
dire que je ne partage absolument pas cette fa-
çon de voir.
Le peuple allemand n'a pas d'intérêt à ce que
la Chine soit partagée et que l'Allemagne s'em-
pare d'un morceau de l'Empire du milieu.
Mais le peuple allemand a un très grand in-
térêt à ce que la Chine ne devienne pas la proie
des autres nations et à ce que la politique
commerciale de la Chine ne devienne pas le
domaine exclusif d'une autre nation ou d'une
coalition d'autres nations. Bref, l'Allemagne a
le plus grand intérêt à ce que, dans toutes les
questions concernant la Chine, ßlle puisse dire
son mot. Son commerce avec la Chine lui en
donne le droit. Et en tant que l'acquisition
de Kiaoutschou constitue un moyen de lui assu-
rer ce droit et de le consolider — évidence dif-
ficile à nier — il me semble qu'il y a là une
raison pour la socialdémocratie de ne pas s'y
opposer en principe. Si nous laissons de côté
la manière dont elle s'effectua et les beaux
ET SOCIALDEMÜÜRATIE PHATKJUK '2ol
discours qui l'accompagnèrent, cette acquisi-
tion n'est certes pas le tour le plus bête à
l'actif de la politique extérieure allemande.
Il s'agit d'assurer la liberté du commerce
avec et dans l'intérieur de la Chine. Car il est
hors de doute que la Chine soit de plus en plus
attirée dans le cercle d'action de l'économie
capitaliste et que, même sans l'occupation de
Kiaoutschou, la Russie eût continué sa poli-
tique d'étreinte pour s'emparer, à la première
occasion;, des ports de la Mandschourie. Res-
tait à savoir si l'Allemagne se contenterait du
rôle d'observatrice pendant que, un « fait ac-
compli » suivant l'autre, la Chine tombait de
plus en plus sous la dépendance de la Russie —
ou bien si elle s'assurerait une position qui lui
permît de toujours faire valoir son influence
dans les affaires de la Chine au lieu de se con-
tenter de protestations tardives et vaines. L'oc-
cupation de Kiaoutschou n'est donc autre chose
que l'acquisition d'une garantie en vue des in-
térêts futurs de l'Allemagne en Chine, et, à ce
titre, la socialdémocratie elle-même pouvait
l'approuver sans faire quoi que ce fût de con-
traire à ses principes.
Mais, étant donné l'irresponsabilité de la
direction de la politique extérieure allemande,
il ne peut pas être question de soutenir d'une
façon positive cette politique, mais uniquement
de la justification rationnelle de l'attitude né-
gative de la Socialdémocratie. Sans garanties
que les entreprises de ce genre fie finiront pas
un jour par être utilisées — par dessus la tête
de la représentation nationale — dans d'autres
252 SOCIALISME THÉORIQUE
JDuts, comme un moyen par exemple de rem-
porter un petit succès momentané, qui peut-être
compromettrait de plus grands intérêts futurs,
la socialdémocratie ne peut pas prendre sur elle
une part de responsabilité en ce qui concerne
la politique extérieure.
On voit que le présent exposé théorique, rela-
tivement à l'attitude à prendre par le parti
vis-à-vis des questions de la politique extérieure,
concorde assez bien avec l'attitude jusqu'ici
observée par la socialdémocratie, dans la pra-
tique. Pour ce qui est de déterminer jusqu'à
quel point ils s'harmonise, dans ses hypothèses
de principe, avec la façon de voir qui prédo-
mine dans le parti, voilà une tache qui ne
m'incombe pas.
En général, la tradition joue dans ce genre
d'affaires un rôle beaucoup plus considérable
qu'on ne le pense. Il est dans la nature de tous
les partis progressistes de n'attacher que peu
d'importance aux changements déjà réalisés.
Leur effort principal est toujours dirigé sur ce
qui n'a pas changé encore, ce qui est une ten-
dance tout à fait justifiée et utile en ce qui con-
cerne certains buts à réaliser. Mais il arrive
aussi que, pénétrés de la nécessité de cette
tactique, ces partis tombent dans le travers de
s'en tenir plus longtemps qu'il ne faut ou qu'il
n'est utile à des conclusions surannées, résul-
tats d'hypothèses modifiées depuis. Ils ne voient
pas, ou bien n'attachent pas assez d'importance
à ces modifications; ils sont toujours à la re-
cherche d'un plus grand nombre de faits à l'ap-
pui quand même des conclusions héréditaires
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE ^253
au lieu de rechercher, en s'appuyant sur l'en-
semble des réalités décisives, si ces conclusions
ne sont pas entre temps devenues des préjugés.
C'est un « a priorisme n politique de ce genre
qui me paraît souvent jouer un rôle dans la
discussion de la question des colonies.
En principe, c'est une chose absolument in-
différente au socialisme ou au mouvement
ouvrier que des colonies nouvelles prospèrent
ou ne prospèrent pas. L'idée que l'extension
des colonies retardera l'avènement du socia-
lisme est, en somme,, basée sur cette notion
tout à fait démodée, que la réalisation du socia-
lisme dépend de la diminution graduelle du
"nombre des gens aisés et de la misère toujours
grandissante des masses. Quant à la diminution
du nombre des gens aisés, je crois avoir démon-
tré qu'elle est une légende et la (c théorie de la
misère grandissante » est, denos jours, univer-
sellement abandonnée — sinon avec toutes ses
conséquences du moins au point qu'on n'en
parle que métaphoriquement. Mais même si elle
était exacte, les colonies, dont il s'agit en ce mo-
ment, pour l'Allemagne, sont encore loin de
pouvoir influer sur les conditions sociales dans
la métropole, au point de retarder, ne fût-ce que
d'une année, un cataclysme éventuel. Sous ce
rapport, la socialdémocratie allemande n'aurait
absolument rien à redouter de la politique co-
loniale de l'empire. Et puisqu'il en est ainsi,
puisque le développement des colonies déjà
acquises par l'Allemagne — et de celles éven-
tuellement à acquérir encore — prendra telle-
ment de temps que, durant des années encore,
l."3
"^54 SOCIALISME TIIÉURIQUE
il ne pourra pas être question d'une influence
notable sur les conditions sociales de l'Alle-
magne — je dis que, pour ces raisons mêmes,
la socialdémocratie allemande peut envisager
cette question des colonies sans parti pris. Il ne
peut pas même être question d'une influence
sérieuse de la colonisation sur les conditions
politiques de l'Allemagne. Evidemment, le
chauvinisme de marine (Marinechauvinismus)
est étroitement lié au chauvinisme colonial et
s'en nourrit en partie. Mais il existerait aussi
sans lui, puisque TAllemagne avait une ma-
rine longtemps avant qu'elle ne pensât à
acquérir des colonies. En somme, c'est encore
cette connexité qui constitue l'élément le plus
essentiel pour combattre la politique colo-
niale.
Pour le reste il y a lieu, par rapport à l'ac-
quisition de colonies, à très sérieusement exa-
miner leur valeur et les perspectives qu'elles
offrent, et de rigoureusement contrôler l'in-
demnisation et le traitement des indigènes,
ainsi que l'administration tout entière, mais il
n'y a pas de raison pour considérer toute acqui-
sition de ce genre comme rejetable d'avance,
Sa position politique, déterminée par le sys-
tème gouvernemental actuel, interdit à la so-
cialdémocratie de prendre une attitude autre
que celle d'un censeur ; et la question de savoir
si l'Allemagne contemporaine a besoin de colo-
nies comporte, en ce qui concerne les colonies
éventuellement à acquérir encore, une réponse
négative. Mais l'avenir aussi a des droits sur
nous. Si nous tenons compte du fait que l'Aile-
ET SOCIALDEMOCUATIE l'HATIQUE :LüO
magne importe chaque année de grandes quan-
tités de produits coloniaux, nous sommes bien
obligés de nous dire aussi qu'un jour viendra
peut-être où il sera désirable de pouvoir faire
venir une partie de ces produits de nos propres
colonies. Nous avons beau nous faire des illu-
sions sur la rapidité de l'évolution sociale en
Allemagne; mais nous ne devons pas oublier
cependant que, dans nombre d'autres pays, il
faudra un temps considérable encore avant que
le socialisme triomphe. Or, s'il n'est pas con-
damnable d'utiliser les produits des plantations
tropicales, il ne peut pas davantage être con-
damnable d'administrer soi-même ces plan-
tations. Ce n'est pas le si mais le comment qui
est ici décisif. Il n'est pas indispensable que
l'occupation de pays tropicaux par des euro-
péens nuise au bonheur des indigènes — et
jusqu'ici cela n'a pas non plus été toujours le
cas.
La civilisation supérieure a ici, en dernier
ressort, des droits supérieurs. Ce n'est pas la
conquête mais l'exploitation du sol qui crée le
titre juridico-historique à son utilisation.
Ce sont là, à mon avis, les considérations
rationnelles sur lesquelles devrait se régler
l'attitude de la socialdémocratie vis-à-vis des
questions de la politique coloniale. Dans la pra-
tique, d'ailleurs, elles n'auraient pour résultat
aucune modification notable dans les votes du
parti, mais, je le répète : il ne s'agit pas là de
savoir seulement comment on votera dans telle
circonstance, mais aussi par quoi ce vote est
justifié.
256 SOCIALISME THÉORIQUE
Il y a, dans la socialdémocratie, des gens,
pour qui toute intervention en faveur des inté-
rêts nationaux, apparaît comme du chauvi-
nisme ou comme une atteinte portée à l'interna-
tionalisme et à la politique de classe du proléta-
riat. De même qu'à l'époque, Domela Nieuwen-
huis taxa de chauvinisme la déclaration de
Bébel, qui avait affirmé qu'en cas d'une agres-
sion de la part de la Russie, la socialdé-
mocratie marcherait comme un seul homme
pour la défense de l'Allemagne, de même
M. Belfort Bax découvrit nouvellement, dans
une déclaration semblable de H. -M. Hyndman,
du jingoïsme déplorable (1). Il faut reconnaître
qu'il n'est pas toujours facile de tracer la ligne de
démarcation à partir d'où la représentation des
intérêts de la nation propre cesse d'être légitime
et devient du chauvinisme plus ou moins agres-
sif. Mais l'arcane contre l'exagération de- ce
côté ne consiste certainement pas en une exagé-
ration plus grande encore de l'autre. Il faudrait
plutôt le chercher en un échange d'idées inin-
terrompu entre les démocraties des divers pays
civilisés et dans le développement de tous les
facteurs et de toutes les institutions favorables
à la paix.
(!) Hyudmau défend énergiqnement l'idée que l'Anfrlelerre, i)Our
assurer sou approidsionnemeut de denrées alimeutaires, a be-
soin d'une marine de jruerre capable de tenir tète à toutes les
combinaisons possibles d'adversaires éA'entuels. « Notre exis-
tence de naiion d'bomraes libres dépend de notre domination
sur mer. Cela ne peut être dit d'aucune autre nation conlem-
poraiue. Comme socialistes, nous avons beau être ennemis des
armements, il nous faut pourtant bien reconnaître des faits. ^
(« Justice » du 31 décembi'c 1898.)
ET SOCIALDKMOf.RATIE PRATIOUE ZÖ/
Mais revenons-en à la question des plus im-
médiates revendications du programme du
parti. Si quelques-unes de ces revendications
n'ont pas été, jusqu'ici, mises à l'ordre du jour
de l'agitation et de l'action parlementaire du
parti — à moins que ce ne fût sous la forme
de réformes partielles — il y en a d'autres par
rapport auxquelles le but à obtenir a été par-
fois plus avancé que ne l'exigeait le pro-
gramme. Ce programme exige, par exemple,
que le travail industriel soit interdit pour les
enfants au-dessous de quatorze ans. Or, au
congrès pour la protection du travail tenu à
Zurich en 1897, ce fut l'âge de quinze ans que
l'on fixa comme limite minimum, et à beau-
coup de socialistes cela ne suffit pas encore.
Pour ma part, j^ai la conviction qu'étant donné
les circonstances, unenouvelle extension nesau-
rait être une amélioration. Si le temps de tra-
vail n'excède pas les forces physiques des
jeunes gens, et que des loisirs suffisants leur
restent pour le jeu, la récréation et l'éducation,
il ne me semble pas que de commencer le tra-
vail productif à l'âge de quatorze ans révolus
soit un mal si grand qu'il en nécessite l'inter-
diction générale. Tout dépend ici de la nature
et des conditions du travail, comme d'ailleurs
cela est déjà reconnu par la législation actuelle,
lorsque, pour certaines industries, elle défend
entièrement l'emploi de jeunes ouvriers, et
que, pour d'autres, elle en limite rigoureuse-
ment le temps de travail. C'est dans le dévelop-
pement ultérieur de ces réglementations, ainsi
que dans le perfectionnement de l'instruction
258 SOCIALISME THÉORIQUE
publique, que je vois l'évolution rationnelle de
la protection de l'enfance et non pas dans
l'abaissement mécanique de la limite d'âge pour
le travail industriel.
La connexité de cette question avec la ques
tion scolaire est d'ailleurs universellement re-
connue. C'est à partir de l'école et par rapport
à elle que le problème du travail de l'en-
fance est à régler pour que le résultat puisse
être satisfaisant. Là où le travail industriel nuit
à l'hygiène et aux dispositions éducatives intel-
lectuelles et morales de l'école, il doit être in-
terdit. Par contre, toute prohibition générale
qui atteindrait des classes ouvrières, ne tom-
bant plus sous la loi de l'enseignement obliga-
toire, est à rejeter d'emblée. C'est une faute de
faire entrer dans la discussion de ce problème
des considérations économiques comme la limi-
tation de la production ou de la concurrence
ouvrière. Par contre, on fera toujours bien de
se persuader que le travail productif ou, pour
me servir d'une expression moins équivoque :
le travail socialement utile a une grande valeur
éducative et ne doit donc pas être considéré —
ne fût-ce que pour cette seule raison — comme
une chose à combattre pour elle-même.
Une question plus importante que celle de
l'accentuation des revendications déjà inscrites
au programme est actuellement celle du com-
pléter le programme du parti. Ici la prati-
que a mis à l'ordre du jour une quantité de
questions qui en partie étaient considérées, lors
de l'élaboration du programme, comme étant
trop éloignées encore pour que la socialdémo-
ET SUC.IALDKMOCUATIE TTlATIQUE ti")!'
cratie eût à spécialement s'occuper d'elles, et,
en partie n'étaient pas appréciées quant à leur
portée. Telles la question agraire^ la question
de la politique communale , la question de la
coopération et plusieurs questions de droit in-
dustriel.
La croissance considérable de la socialdémo-
cratie pendant les huit années qui se sont
écoulées depuis la rédaction du programme
d'Erfurt, son action sur la politique intérieure
de l'Allemagne, ainsi que l'expérience faite
dans d'autres pays, ont rendu inéluctable l'ap-
profondissement de toutes ces questions, appro-
fondissement qui a eu pour résultat la rectifica-
tion de plus d'une idée erronée.
En ce qui concerne la question agraire, ceux-
là mêmes qui considéraient la petite agricul-
ture comme vouée à la ruine, ont considéra-
blement modifié leurs prévisions relativement
à la durée du processus de cette ruine. Au
cours des débats plus récents sur la politique
agraire à suivre par la socialdémocratie, il y
eut bien encore de considérables divergences
d'opinions à ce sujet, mais, en principe, ces
divergences se bornaient à ceci : est-ce que, le
cas échéant, la socialdémocratie devra sou-
tenir les paysans comme tels, c'est-à-dire
comme entrepreneurs agricoles individuels
dans leur lutte contre le capitalisme, et, si
oui, jusqu'à quel point ?
Il est plus aisé de formuler cette question que
d'y répondre. Le fait que la grande masse des
paysans, s'ils ne sont pas des salariés, appar-
tiennent néanmoins aux classes laborieuses
^r»l) SOCIALISME THÉORIQUE
— c'est-à-dire qu'ils ne justifient pas leur exis-
tence par un simple titre de propriété ou un pri-
vilège de naissance — les rapproche incontesta-
blement de la classe salariée. D'autre part, ils
représentent, en Allemagne, une si considérable
fraction de la population^ qu'aux élections leur
vote décide, dans beaucoup de circonscriptions,
entre les partis capitaliste et socialiste. Si la
socialdémocratie ne veut pas se borner à être
un parti ouvrier, en ce sens qu'elle ne vise en
réalité qu'à compléter politiquement le mou-
vement syndical, il faut qu'elle cherche à inté-
resser une grande partie au moins des paysans
à la victoire de ses candidats. Ce résultat ne
peut être obtenu, auprès de la masse des petits
paysans, qu'en réclamant des mesures qui leur
permettent des améliorations et des soulage-
ments immédiats. Mais la législation, dans
beaucoup de cas, ne peut pas faire de distinc-
tion entre le petit paysan et le paysan moyen,
et d'autre part, elle ne peut pas venir en aide
au paysan en tant que citoyen et ouvrier, sans
— indirectement du moins — l'aider aussi en
tant qu' « entrepreneur. »
Gela ressort en outre du programme de la
politique agraire socialiste que Kautsky a
esquissé, à la fin de son étade sur la question
agraire, sous la rubrique : a La neutralisation
de la classe paysanne. » Kautsky démontre
d'une manière absolument convaincante que,
même après une victoire de la socialdémocratie,
celle-ci n'aurait pas à forcer la disparition immé-
diate de la petite propriété paysanne. Mais il
est, en même temps, un adversaire résolu des
ET SOClALDÉMOOnATlE l^RATIQUE 2G1
mesures ou revendications tendant à constituer
une sorte de « protection du paysan » ayant
pour but d'artificiellement conserver le paysan
comme entrepreneur. Il propose une série de
réformes, qui aboutiraient au dégrèvement des
communes rurales et à l'augmentation de leurs
sources de revenus. Or, à quelle classe ces me-
sures profiteraient-elles en premier lieu? Aux
paysans, d'après l'exposé de Kautsky lui-
même. Ensuite^ comme il l'explique à un autre
endroit de son livre, il ne peut pas être ques-
tion, dans les campagnes et même sous le ré-
gime du suffrage universel, d'une influence
notable du prolétariat sur les affaires commu-
nales. On y est trop isolé, trop arriéré, trop
dépendant des quelques employeurs qui exer-
cent le haut contrôle sur ce prolétariat. « Quant
à une politique communale qui ne serait pas
dans l'intérêt de la propriété foncière, il n'y a
pas même à penser ; » pas davantage « à la
grande industrie associative agricole, dirigée
par la commune elle-même. » Mais tant qu'il
en sera ainsi, des mesures comme « l'annexion
des terrains de chasse des grandes propriétés
terriennes aux communes rurales, la prise à
la charge de l'Etat des frais de l'instruction
publique et de voirie », etc., aideront à l'amé-
lioration delà situation économique des paysans
et équivaudront en pratique à des mesures de
protection au profit des paysans.
C'est néanmoins sous deux conditions essen-
tielles que l'intervention en faveur de ce genre
de protectionnisme me semble ne pas souf-
frir d'objections : premièrement, qu'on lui
15*
202 SOCIALISME THÉORIQUE
oppose une protection efficace des ouvriers
agricoles et, deuxièmement — condition pri-
mordiale, d'ailleurs, de sa réalisation — que la
démocratie règne dans l'Etat et dans la com-
mune (i).
Kautsky est du môme avis. Mais il n'attache
pas assez d'importance à l'intluence des ou-
vriers agricoles dans la commune rurale démo-
cratisée. Il n'est plus que dans les (communes
tout à fait isolées que les ouvriers agricoles sont
aussi lourdauds que le dit Kautsky et le nombre
de ces communes-là diminue sans cesse. Eq
général, l'ouvrier agricole e^t, aujourd'hui déjà,
assez conscient de ses intérêts et sous le régime
du suiîrage universel, il le deviendrait de plus
en plus. Puis il existe^ dans la plupart des com-
munes, toutes sortes de contradictions d'inté-
rêts entre les paysans eux-mêmes et il y a parmi
les artisans et les petits commerçants des élé-
ments qui, en beaucoup de choses, ont plus
d'intérêts de communs avec les ouvriers agri-
coles qu'avec l'aristocratie paysanne.
Les ouvriers agricoles ne se trouveraient donc
pas souvent en face d'une seule« masse réaction-
(1) Je laisse ici de côté des problèmes tecliniqucs d'adminis-
tration. Ce serait évidemment un contre-sens de vouloir im-
poser à l'un de ces deux corps — l'Etat — de fournir les
moyens, et d'accorder aux autres — les communes — la dispo-
sition sans contrôle de ces moyens. Il faudrait ou bien accorder
à l'Etat, fournisseur des moyens, un droit étendu de contrôle
sur les dépenses communales, ou bien obliger les communes à
fournir une partie du moins des sommes pour elles dépen-
sées. Quant à moi, je suis d'avis que dans ces affaires l'Etat
devra être l'autorité financière subsidiaire et non pas la pri-
maire.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE ^03
naire » unie. A la longue, la démocratie, dans
la commune agraire comme ailleurs se dirigera
plutôt dans le sens du socialisme. Je considère
la démocratie, conjointement avec les grandes
transformations des moyens de communication,
comme des leviers plus puissants de l'émanci-
pation des ouvriers agricoles que ne le sont
les modifications techniques de l'industrie agri-
cole.
De fait le programme de Kautsky n'est, en
principal, et dans les points précisément qu'il
considère comme les plus importants, que la
mise en pratique des revendications de la dé-
mocratie bourgeoise concernant la question
agraire, accentuées seulement par des disposi-
tions protectrices très étendues en faveur des
ouvriers agricoles. Je n'ai pas besoin de dire
qu'à mes yeux cette constatation ne signifie
rien moins qu'un blâme. Et je n'y dis rien non
plus que Kautsky n'ait pas lui-même très nette-
ment affirmé. 11 croit même devoir dénier à
son programme le titre de programme agraire
socialdémocrate, étant donné que les revendi-
cations qui y sont formulées en faveur des
ouvriers agricoles — en ce qui concerne l'au-
tonomie des communes agraires — figurent
déjà, pour une partie, parmi les revendications
ouvrières et politiques, immédiates de la social-
démocratie, et aussi parce que, à part 1'« étatisa-
tion » des administrations forestières et fluviales,
il n'énumère que de « petites mesures » déjà
réalisées en partie et par rapport auxquelles la
socialdémocratie ne se distingue des autres
partis que par le manque d'hésitation avec
2Ö4 SOCIALISME THÉORIQUE
lequel elle représente l'intérêt collectif envers
la propriété individuelle. Ce n'est pas, d'ailleurs
de la portée de quelques revendications isolées
qu'il dépend de décider si un programme peut
s'intituler ou non socialdémocrate mais bien du
caractère et delà portée de V ensemble de ses re-
vendications. La socialdémocratie ne peut for-
muler comme revendications immédiates que
celles qui s'adaptent aux circonstances actuelles,
à condition seulement qu'elles portent en elles
le germe du développement ultérieur dans la
direction de l'ordre social nouveau. Mais il
n'existe pas de revendications de ce genre qui
ne soient ou ne seront pas appuyées par un
parti non-socialdémocrate quelconque. Une re-
vendication qui aurait, par nécessité_, pour
adversaires l'unanimité des partis bourgeois
serait, par ce fait même, une utopie. Il en existe
d'autres, par contre, dont la réalisation aiderait
plutôt à consolider l'état de choses actuel qu'elle
ne contribuerait à l'ébranler. Telle par exemple
l'étatisation des hypothèques, revendication
que d'ailleurs Kautsky a abandonnée après
mûre réflexion. Elle n'intéresse pas la social-
démocratie.
Kautsky réclame, entre autres choses, des
mesures législatives ayant pour objet de faci-
liter la constitution des sociétés coopératives.
Là-dessus, comme sur beaucoup jd'autres points
de son programme, je suis entièrement de son
avis. Il me semble tout à fait désirable que les
communes soient autorisées à acquérir des
terrains, soit par l'achat direct, soit au moyen
de l'expropriation, pour affermer ces terrains
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 205
à. des ouvrions ou à des associations ouvrières à
un prix modique.
Cette dernière revendication nous ramène h
la question coopérative. Après ce que j'ai dit à
ce sujet dans un chapitre précédent je puis être
bref ici. 11 ne s'agit plus maintenant de savoir
s'il y aura, ou non, des sociétés coopératives.
Elles existent et elles continueront à exister,
que la Socialdémocratie le veuille ou non. Tout
au plus pourrait-elle, grâce à son influence sur
la classe ouvrière, ralentir l'expansion des so-
ciétés coopératives, mais ce faisant, elle ne ren-
drait service ni à elle-même, ni aux ouvriers.
La dédaigneuse indifférence qui souvent se ma-
nifeste dans le parti envers le mouvement coopé-
ratif, n'est guère plus recommandable, indiffé-
rence qu'on essaye d'expliquer par cette affir-
mation que des sociétés coopératives socialistes
sont choses impossibles dans le milieu de la
société capitaliste. 11 serait beaucoup mieux, à
mon avis, de se prononcer nettement après
avoir recherché quelles sont les associations
que la socialdémocratie peut recommander et
éventuellement patronner dans les limites deses
moyens.
Nous avons vu quel extraordinaire essor les
associations coopératives agricoles ont pris
dans tous les pays modernes. Mais en Alle-
magne ces associations sont presque toujours
des associations de paysans représentants du
mouvement « petit-bourgeois » dans les cam-
pagnes. liest évident que — conjointement avec
la baisse de l'intérêt provoquée par l'accumu-
lation grandissante des capitaux — ces asso-
206 SOCIALISME THÉORIQUE
dations ont beaucoup contribué à soutenir les
entreprises paysannes dans leur lutte contre
la concurrence de la grande agriculture. Aussi
bien ces associations sont-elles généralement
le rendez-vous des éléments antisocialistes
comme des libéraux petits-bourgeois, des clé-
ricaux, des antisémites. Pour la socialdémo-
cratie elles n'offrent pas de grandes possibilités,
bien que dans leurs rangs il y ait peut-être plus
d'un petit paysan qui s'approche davantage de
ce parti que de tous les autres. C'est l'élément
paysan moyen qui prédomine dans ces asso-
ciations. Pour la socialdémocratie la seule
association des ouvriers agricoles et des petits
paysans est à considérer, et la forme de cette
association n'est pas encore trouvée et moins
encore expérimentée. Mais n'oublions pas que
des organisations professionnelles d'ouvriers
agricoles n'ont jusqu'ici été possibles d'une
façon durable, pas même en Angleterre où
nulle défense de coalition ne gêne leur déve-
loppement. C'est donc à la socialdémocratie
qu'incombe le devoir d'indiquer au moins aux
ouvriers agricoles un chemin qui leur per-
mette d'utiliser à leur profit le moyen de l'asso-
ciation. Et ce qu'il faudrait en premier lieu
leur assurer, ce sont des terrains suffisants et des
débouchés faciles pour leurs produits. En ce
qui concerne les terrains, ce seraient, comme
je l'ai dit plus haut, les communes qui pour-
raient les leur affermer. Quant au débit de leurs
produits, il pourrait être assuré par les sociétés
de consommation ouvrière dans les villes.
Quant à la fondation des sociétés coopéra-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE %1
tives agricoles et ouvrières, elle est une chose
que la socialdémocratie, en tant que parti, ne
peut pas entreprendre, pas plus que la création
des sociétés de consommation. Gomme parti
politique, elle ne peut pas s'occuper d'expéri-
mentations économiques. Sa mission est
d'écarter les obstacles légaux qui gênent le dé-
veloppement du mouvement coopératif et de
lutter pour la transformation efficace de ces
rouages administratifs qui pourraient éven-
tuellement aider à ce développement.
Mais si la socialdémocratie, en tant que parti,
n'est pas appelée à fonder des sociétés de con-
sommation, cela ne veut pas dire qu'elle ne
doive pas s'y intéresser. L'assertion tant ré-
pétée, que les sociétés de consommation ne
sont pas des entreprises socialistes, est basée
sur le même formalisme dont on a si longtemps
fait montre envers les syndicats profession-
nels et qui à présent commence à faire place à
l'extrême contraire. Qu'un syndicat ou une
société de consommation ouvriers soient socia-
listes ou non, cela ne dépend pas de leur forme
mais de leur essence et de l'esprit qui les anime.
Ils ne sont pas, certes, la forêt, mais ils sont
des arbres, propres à devenir des parties très
utiles et très décoratives de la forêt. En termes
ordinaires : ils ne sont pas le socialisme, mais,
comme organisations ouvrières^ ils portent en
eux assez de l'élément socialiste pour pouvoir
devenir des leviers puissants et précieux de
l'émancipation socialiste. Ils rempliront sans
aucun doute le mieux leur mission économique
si, dans leurorganisation et leur administration,
208 SOCIALISME THÉORIQUE
ils sont entièrement abandonnés à eux-mêmes.
Mais de même que l'aversion — et parfois l'hos-
tilité — que beaucoup de socialistes ressen-
tirent envers le mouvement syndical, s'est
petit à petit transformée en une bienveillante
neutralité et ensuite en un sentiment d'homo-
généité, de même il en sera des sociétés de con-
sommation. La pratique est, ici comme ailleurs
la plus entraînante des conductrices.
Ce sont les éléments ennemis non seulement
du mouvement révolutionnaire, mais de tout
mouvement d'émancipation ouvrière qui, par
leur campagne contre les sociétés ouvrières de
consommation, ont décidé la socialdémocratie,
en tant que partis, à intervenir en leur faveur.
L'expérience a démontré aussi que la crainte de
voir soustraire des forces intellectuelles et
autres au mouvement ouvrier politique par les
sociétés coopératives était vaine. Si dans quel-
ques cas isolés il en fut ainsi, en général c'est
plutôt le contraire qui eut lieu. Là où les indis-
pensables conditions économiques et légales
existent, la socialdémocratie peut sans crainte
assister à la fondation de sociétés ouvrières de
consommation et elle fait bien de leur accorder
toute sa bienveillance et même de les favoriser
autant que possible.
Sous un seul point de vue, la société ouvrière
de consommation pourrait paraître dangereuse
en principe c'est-à-dire comme le bien qui forme
obstacle au mieux. Par le mieux j'entends ici
l'organisation de la production et de la mise en
circulation des denrées par les communes,
vœu figurant dans presque tous les systèmes
ET SOCI.VrDKMOr.nATIE PRATIQUE iOl)
démocratiques socialistes. Mais, en premier lieu,
la société de consommation n'.i pasbesoin, pour
englober tous les habitants de la commune où
elle fonctionne, d'une modification de principe
quelle qu'elle soit. Elle n'a besoin qae d'élargir
sa constitution, ce qui concorde entièrement avec
ses tendances naturelles — dans certainespetites
localités, les sociétés de consommation sont
souvent bien près d'avoir tous les habitants
pour membres. Et, deuxièmement, la réalisa-
tion de cette idée est encore tellement éloignée
et subordonnée à tant de changements poli-
tiques et économiques, que ce serait pure folie
de renoncer en attendant aux avantages qu'ac-
tuellement les ouvriers peuvent retirer des so-
ciétés de consommation. 11 ne peut être ques-
tion^ aujourd'hui, et pour ce qui concerne
les communes politiques, que de pourvoir
aux besoins généraux nettement déterminés.
Nous voici arrivés à la politique communale
de la socialdémocratie . Elle aussi fut pendant
longtemps traitée en bâtarde par le mouvement
socialiste. Il n'y a pas longtemps encore que
dans un journal socialiste étranger l'idée d'uti-
liser, présentement déjà, les municipalités pour
l'œuvre de réforme socialiste sans pour cela
abandonner l'action parlementaire, fut rejetée
dédaigneusement comme une idée petite-bour-
geoise. L"ironie du sort a voulu que le rédacteur
en chef de ce journal ne réussit à s'introduire
dans le parlement de son pays que sur le dos du
socialisme municipal. C'est ainsi qu'en Angle-
terre la socialdémocratie a trouvé un champ fer-
tile pour son activité dans les communes, avant
270 SOCIALISME TIIÉORIOUE
d'avoir réussi à envoyer un représentant au parle-
ment. En Allemagne le développement s'effectua
d'une autre façon ; ici la socialdémocratie avait
depuis longtemps acquis droit de cité au parle-
ment, avant d'avoir pris pied dans les assemblées
communales. Mais avec son accroissement
continuel augmentèrent aussi ses succès aux
élections municipales, de façon à rendre de
plus en plus indispensable . l'élaboration d'un
programme municipal socialiste, tel que pour
certains Etats et provinces il y en avait déjà
eu.
Aujourd'hui le droit d'expropriation des com-
munes est fort limité, de sorte que quantité de
mesures, d'un caractère politico-économique,
échouent sur la résistance et les exigences
démesurées des propriétaires terriens. Une
extension du droit d'expropriation devrait donc
être une des premières revendications du socia-
lisme municipal. Mais il n'est pas indispensa-
ble d'exiger un droit d'expropriation absolu,
illimité. On devra toujours obliger la commune
à se conformer, pour ces expropriations, aux
prescriptions du droit commun qui garantis-
sent l'individu contre les excès des majorités
momentanés. Les droits de propriété, reconnus
par la loi générale, devront être inattaquables
dans toutes les communes, tant que et dans la
mesure que la loi générale les admet. Retirer
des mains de quelqu'un une propriété admise
sans le dédommager deviendrait une confisca-
tion justifiable seulem.ent en cas de circons-
tances extraordinaires (guerre, maladies conta-
gieuses, etc.).
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 271
La socialdémocratie devra donc demander
pour les communes une extension de leur droit
d'expropriation fort limité encore dans beau-
coup d'Etats, si toutefois elle veut rendre pos-
sible une politique communale socialiste ;
ensuite l'indépendance complète de leur admi-
nistration, notamment de sa police de sûreté...
Puis l'organisation iVentreprises communales
directes, comme par exemple les services publics
et tout ce qui peut favoriser la politique ou-
vrière des communes. Par rapport aux entre-
prises commerciales, il faudra établir en prin-
cipe que toutes les entreprises, intéressant les
besoins généraux des habitants et qui ont un
caractère monopolistique, seront dirigées par
la commune elle-même qui en outre s'efforcera
d'élargir de plus en plus le cercle de ses com-
pétences. En ce qui concerne la politique
ouvrière, on devra exiger des communes que,
comme employeuses directes ou indirectes
d'ouvriers elles payent et fassent payer les
minima de salaires fixés par les syndicats
ouvriers, et garantissent le droit de coalition
des travailleurs. Il ne faut cependant pas per-
dre de vue que sll n'est que juste que les com-
munes, en tant qu'employeuses d'ouvriers,'
donnent le bon exemple aux entrepreneurs
privés en ce qui concerne les conditions de tra-
vail, ce serait pourtant faire preuve d'un sens
politique peu perspicace que d'imposer en
faveur des ouvriers communaux des conditions
à tel point supérieures que vis-à-vis de leurs
collègues professionnels ils se trouveraient dans
la situation d'une catégorie extraordinaire de
272 SOCIALISME THÉORIQUE
privilégiés et que la production communale
deviendrait beaucoup plus coûteuse que celle
des entrepreneurs privés. Un semblable état
de choses ne conduirait qu'à la corruption et
à l'affaiblissement de l'esprit public.
Le développement économique des temps
modernes a indiqué aux municipalités d'autres
devoirs encore : la fondation et le contrôle des
caisses de secours en cas de maladie suivie,
bientôt peut-être, par la reprise en gestion pro-
pre de l'assurance contre l'invalidité. Ensuite
l'institution de bourses de travail et de conseils
de prud'hommes. En ce qui concerne les bourses
de travail, la socialdémocratie formule comme
revendication minimum leur caractère égali-
taire et, en ce qui concerne les conseils de pru-
d'hommes, leur institution obligatoire et l'exten-
sion de leur compétence. Vis-à-vis de l'assurance
communale contre le chômage, l'attitude dii
parti est quelque peu sceptique sinon hostile,
étant donné la prédominance de l'idée que ce
genre d'assurances incombe de droit aux syndi-
cats professionnels. Or, cette conception ne peut
s'appliquer qu'aux professions très organisées
qui, malheureusement, ne sont encore qu'une
petite minorité. La grande masse des tra-
vailleurs est encore inorganisée et il faudrait
voir sil'assurancecommunale contrele chômage
ne pourrait pas être organisée, d'un commun
accord avec les syndicats, de façon à devenir,
au lieu d'un empiétement sur les fonctions
légitimes des syndicats, le moyen de faciliter
ces fonctions. Quoi qu'il en soit, les conseillers
municipaux socialdémocrates devront toujours
ET SOClALDÉMOCnATIE l'UATloUE 27o
énergiquement réclamer l'entente préalable
avec les syndicats.
Tout indique que le socialisme municipal est
unlevier indispensable pour la formulation etla
réalisation intégrale de ce que nous avons
appelé, dans un chapitre précédent, le droit du
travail démocratifjue.
Mais il restera à l'état défectueux tant que te
suffrage pour les municipalités sera suffrage de
classe — ce qui est le cas dans plus des trois
quarts de l'Allemagne. Gomme dans la question
des diètes et des autres organes de l'autonomie
administrative (les arrondissements et les pro-
vinces) nous nous voyons donc devant la ques-
tion suivante : comment la Socialdémocratie
peut-elle arriver à en finir avec les suffrages de
classe qui prédominent chez elle ? comment
peut-elle conquérir la démocratisation de ces
suffrages ?
.... Pour des raisons diverses, il ne me paraît
pas d'une bonne politique de faire dépendre la
tactique de la socialdémocratie seulement des
conditions et des possibilités des élections au
Reichstag. Nous avons vu qu'avec elles cela ne
va pas si vite en avant que l'on pouvait le sup-
poser après les succès de 1890 et 1893. Dans les
périodes triennales de 1887 à 1890 et de 1890 à
1893 le vote socialiste s'augmenta de 87 et de
25 pour cent, mais dans les cinq ans de 1893 à
1898, il ne s'est accru que de 18 °/o. C'est aussi
une croissancîe très considérable, mais ce n'est
pas une croissance qui puisse nous permettre
d'attendre des choses extraordinaires pour un
avenir très prochain.
^74 SOCIALISME THÉORIQUE
Il faut que la socialdémocpatie ait le courage
de s'émanciper de la phraséologie du passé et
de vouloir paraître ce qu'actuellement elle est
- en réalité : im parti de réformes démocratiques et
?- socialistes. Il ne s'agit pas d'abjurer le soi-disant
droit à la révolution, ce droit purement spécu-
latif, qu'aucune constitution ne saurait mettre
en paragraphe ni aucun code prohiber et qui
existera tant que la loi naturelle nous forcera
à mourir si nous renonçons au droit de respi-
rer. Ce droit inécrit et imprescriptible n'est
pas plus atteint, si on se transporte sur le terrain
de la réforme, que le droit de défense légitime
n'est supprimé par le fait que nous nous
sommes donné des lois réglant nos différends
personnels ou de propriétés.
Et est-ce que vraiment la socialdémocratie
est aujourd'hui autre chose qu'un parti visant à
la transformation socialiste de la société par le
moyen de réformes démocratiques et écono-
miques ?....
Dans ses discours sur les attentats, Bebel a,
avec la dernière énergie, repoussé l'insinuation
que la socialdémocratie comportait une poli-
tique de violence et tous les journaux du parti
ont enregistré ces discours en les approuvant.
Nulle part on n'a protesté contre. Kautsky, dans
son étude sur la question agraire, développe
des principes de politique agraire de la social-
démocratie qui ne sont autre chose que des
réformes démocratiques. Le programme com-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 475
munal de Brandebourg est un programme de
réformes démocratiques. Dans le Reichstag alle-
mand, le parti réclame l'extension des compé-
tences et l'institution obligatoire des conseils
de prud'hommes, ces organes promoteurs de la
paix économique.
Je le répète: plus la socialdémocratie se déci-
dera à vouloir paraître ce qu'elle est, plus aussi
ses chances augmenteront de réaliser des
réformes politiques.
Certes, la peur est un facteur puissant dans
la politique, mais on se trompe en croyant
qu'il suffit de provoquer la peur pour obtenir
tout ce qu'on veut. Ce n'est pas quand le mou-
vement chartiste était dans sa phase la plus
révolutionnaire que les ouvriers anglais obtin-
rent le droit de suffrage, mais lorsque l'écho
des tirades révolutionnaires s'était éteint et
qu'ils s'allièrent à la bourgeoisie radicale dans
la lutte pour les réformes. Et si quelqu'un m'ob-
jecte qu'une chose semblable serait impossible
en Allemagne par exemple, je lui recommande
de lire ce que, il y a quinze à vingt ans, la presse
libérale écrivait au sujet des luttes syndicales
et de la législation ouvrière, et comment les re-
présentants de ces partis parlaient et votaient
au Reichstag au cours des débats sur ces ques-
tions. Il reconnaîtra peut-être ensuite que la
réaction politique n'est certainement pas le phé-
nomène le plus significatif dans l'Allemagne
contemporaine.
CHAPITRE V
BUT FINAL ET MOUVEMENT
Kaal contre cant.
A plusieurs endroits de la présente étude j'ai
parlé de l'influence considérable qu'exerce la
tradition, dans la socialdémocratie comme
ailleurs, sur l'appréciation des faits et des idées.
Je dis expressément « dans la socialdémocratie
commue ailleurs » parce que cette puissance de la
tradition est un phénomène fort répandu dont
aucun parti, aucune tendance littéraire ou artis-
tique ne sont exempts et qui même joue un rôle
considérable dans la plupart des sciences. Et
il sera toujours difflcile de l'extirper complète-
ment. Il se passera toujours un temps considé-
rable avant que les hommes reconnaissent Tin-
compatibilité de la tradition avec ce qui existe
d'une façon suffisamment radicale pour pouvoir
jeter aux orties la dite tradition. Et jusqu'à ce
qu'il en soit ainsi, la tradition est généralement
le moyen le plus efficace pour faire tenir en-
semble ceux-là que nul autre intérêt sérieux,
aucune pression extérieure ne lient. De là la pré-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE ^277
férence intuitive de tous les hommes d'action,
aussi révolutionnaires que soient leurs buts, pour
la tradition. Never swop liorses tvhlist crossùiQ a
stream (ne changez jamais de chevaux en tra-
versant un fleuve). Cette devise de Lincoln a son
origine dans la même pensée qui inspira à
Lassalle son fameux anathème contre « l'esprit
boudeur du libéralisme » cette « maladie de la
pensée individuelle », et du «tout savoir mieux».
Tandis que la tradition est conservatrice, la cri-
tique est toujours destructive en premier lieu.
Au moment d'une action sérieuse, la critique la
plus justifiée même peut donc être mauvaise
et, par conséquent, à rejeter.
Reconnaître ceci ne veut naturellement pas
dire qu'il faille déclarer sacrée la tradition et
damner la critiqne. Les partis ne se trouvent
pas toujours dans un courant où toute l'atten-
tion n'est dirigée que sur un point. Et pour un
parti qui veut tenir compte des réalités de l'évo-
lution, la critique est indispensable, tandis que
la tradition peut devenir une charge écra-
sante.
Or, dans la plupart des cas^, les hommes
n'aiment pas à intégralement se rendre compte
de la portée des médications qui se sont pro-
duites dans les données de leurs traditions. Gé-
néralement ils préfèrent ne tenir compte de ces
modifications qu'en ce qui concerne la constata-
tion des faits indéniables, et à les mettre autant
que possible au diapason des tirades familières.^
Le moyen pour arriver à ce résultat s'aj)pelle
avocasserie et ce qui en résulte pour la phra-
séologie, cant.
16
Î17S SOCIALISME THÉORIQUE
Cant — le mot est anglais et date du xvi^ siè-
cle, où il caractérisait le radotage piétiste des
puritains. Dans son sens plus général il signi-
fie la réthorique fausse et insipidement rabâ-
chée, ou bien sciemment répétée en dépit de sa
fausseté et utilisée dans un but quelconque —
soit qu'il s'agisse de religion ou de politique, de
théories ternes ou de réalités éblouissantes.
Dans ce, sens plus large^ le cant est vieux
comme le monde — pas de pires cantistes^, par
exemple que les Grecs de la période post-clas-
sique — et il se manifeste sous mille formes
dans notre vie moderne. Chaque nation, chaque
classe et chaque groupe uni par une doctrine
ou par un intérêt, ont leur cant respectif. Pour
une bonne part, le .cant est devenu à tel point
une chose de convention et de forme, que per-
sonne ne se trompe plus sur son vide absolu et
que la guerre qu'on lui fait est devenue un
simple passe-temps. Il n'en est pas de même du
ccmt qui s'affiche comme science et de la tirade
politique devenue cant.
Mon assertion que « ce qu'on appelle d.'ha-
bitude le but final du socialisme ne m'est rien,
le mouvement tout » a été considérée par
beaucoup comme la négation de tout but déter-
miné du mouvement socialiste. Entre autres
M. George Plekhanow me le reproche avec
amertume
Le but final ! Eh bien, il continuera à être le
but fmal. « La classe ouvrière... n'a pas à réali-
ser des utopies toutes prêtes, par décret popu-
laire. Elle sait que, pour réaliser sa propre
émancipation et, avec elle, cette forme supé-
ET SOCIALDIÎMOCIUTFE PRATIQUE ""i?!!
rieure de l'existence à laquelle la société ac-
tuelle, de par sa propre évolution économique,
s'approche irrésistiblement, elle, la classe ou-
vrière, aura à passer par de longues luttes, par
toute une série de phases historiques à la suite
desquelles les hommesetlescirconstances seront
complètement changés. Elle n'a pas à réaliser
des idéaux, elle n'a qu'à donner l'essor aux élé-
ments de cette société nouvelle qui ont germé
déjà dans le sein de la société bourgeoise qui s'é-
croule. » Ainsi s'exprime Marx dans « La guerre
civile en France ». C'est à ce passage de Marx
— quant au fond de sa pensée — que je pensais
en écrivant ma phrase sur le but final. Marx,
en somme, ne dit pas autre chose que ceci:Je
m 0 u vem^nt,J^u*u£i:iÊâsion__des_j^
et^tout but final fixé d'avance ^u à Tencontje
de celnoiIvFmehTë'srlrFéel. J'ai déclaré jadis
d'^ITqïïêJTbainionrîévôIôlîïrers la forme de cette
phrase du but final pour autant qu'elle autorise
cette interprétation que tout but général du
mouvement ouvrier formulé en principe doive
être déclaré sans valeur. Mais tout ce qui, sous
forme de théories préconçues sur l'issue du
mouvement, tend au-delà de ce but général
et qui détermine la direction principale et le
caractère du mouvement, aboutira toujours
fatalement à l'utopisme et formera à un moment
donné obstacle à là marche ascendante de la
théorie et la pratique du mouvement.
11 suffit de connaître un peu l'histoire de la
socialdémocratie pour savoir que le parti a
grandi en agissant toujours à l'encontre des
théories de ce genre et en enfreignant les déci-
280 SOCIALISME THÉORIQUE
sions prises conformément à ces théories. Ce
qu'Engels dit dans son avant-propos à l'édition
nouvelle de « La guerre civile », concernant
les blanquistesetles proudhoniens, à savoir que
les deux partis furent obligés, dans la pratique,
à agir à l'encontre de leur propre dogn^e, s'est
répété maintes fois encore sous d'autres formes.
Une théorie ou une déclaration de principes,
qui n'est pas assez large pour permettre, à cha-
que degré nouveau de l'évolution, l'examen
des intérêts les plus immédiats de la classe
ouvrière, sera toujours enfreinte, comme jus-
qu'ici tous les rejets de petites réformes par-
tielles et d'entente avec les partis bourgeois
avancés, ont toujours été oubliés. Ce qui n'em-
pêchera pas la plainte de se formuler, à tous les
congrès du parti, que pendant la lutte électo-
rale on ait négligé de mettre assez en avant le
but final du socialisme
C'est parce que je ne présente pas la situa-
tion des ouvriers comme désespérée, que je re-
connais la possibilité de l'améliorer et beaucoup
d'autres faits encore constatés par des écono-
mistes bourgeois, que M. Plekhanow me rejette
dans les rangs des « adversaires du socialisme
scientifique ».
« Socialisme scientifique » — en effet. Si ja-
mais le mot « science » est devenu du cant pur,
c'est ici. 'La phrase de la désespérance de la
situation de l'ouvrier a été écrite il y a plus
de cinquante ans.'Dn la rencontre dans toute la
littérature radicale-socialiste de 1830 à 1850, et
beaucoup de constatations semblaient la justi-
fier. Ainsi, il est compréhensible que Marx,
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE ^81
dans a La Misère de la Philosophie », affirme
que la somme des frais d'entretien minimum
de l'ouvrier constitue son salaire naturel ;
que dans le Manifeste Communiste les auteurs
déclarent catégoriquement que « l'ouvrier mo-
derne, par contre, au lieu de s'élever avec le
progrès de l'industrie, tombe toujours plus au-
dessous des conditions de sa classe. L'ouvrier
devient un indigent et le paupérisme_se déve-
lopp_e.plus rapidement encore que la population
et la richesse » ; qu'on lise dans les « Luttes de
classe » que la moindre amélioration dans la
situation de l'ouvrier « sera toujours une utopie
dans la république bourgeoise. ))|_Si la situation
des ouvriers est encore désespérée aujourd'hui,
toutes ces assertions sont naturellement encore
exacteSjLe reproche de M. Plekhanow implique
cette exactitude. La désespérance de la situa-
tion de l'ouvrier serait donc un axiome iné-
branlable du « socialisme scientifique ». Tandis
que reconnaître les faits qui contredisent ces
assertions, |c'est, d'après M. Plekhanow, marcher
dans les traces des économistes bourgeois qui ont
constaté ces faits. C'est à eux que reviendraient
d'après lui, de droit les remerciements que
Kautsky m'a adressés. « Adressons-les donc,
puisque nous y sommes, à tous les partisans et
adorateurs des harmonies économiques et avant
tout — naturellement — à l'immortel Bastiat. »
Le grand humoriste anglais Dickens a, dans
un de ses romans, fort bien caractérisé cette
méthode de discussion, a Votre fille a épousé
un mendiant», dit à son mari une dame plutôt
besogneuse mais fanfaronne, et sur la réplique
16*
^8-2 SOCIALISME THÉORIQUE
du bonhomme que pourtant leur gendre n'en
est pas précisément à tendre la main : « Vrai-
ment V Je ne savais pas qu'il avait de si grandes
propriétés ».
Il existe partout des gens naïfs que des sorties
de ce genre impressionnent. Reconnaître des
choses que des économistes bourgeois ont oppo-
sées aux hypothèses socialistes — quelle aberra-
tion ! Mais moi je suis assez endurci pour taxer
d'enfantillages les sarcasmes de mistress Wilfer.
Une erreur ne devient pas sacrée par le fait
qu'à un moment donné Marx et Engels l'ont
partagée, et une vérité ne perd rien de sa va-
leur parce qu'un économiste anti-socialiste ou
pas tout à fait socialiste l'a constatée le premier.
Dans le domaine dô la science, la tendance ne
crée pas de privilèges et ne notifie pas d'arrêtés
d'expulsion...
M. Plekhanow appelle cela « amalgame »
éclectique du socialisme scientifique avec les
doctrines des économistes bourgeois. » Gomme
si neuf dixièmes des éléments du socialisme
scientifique n'étaient pas empruntés aux écrits
des « économistes bourgeois », et comme s'il
pouvait jamais être question d'une science de
parti.
Pour le malheur du socialisme scientifique
de M. Plekhanow, les phrases précitées de Marx,
concernant l'état désespéré de la situation de
l'ouvrier, ont été détruites dans un livre inti-
tulé « Le Capital. Critique de l'économie poli-
tique ». Dans ce livre il est fait mention, entre
autres choses, de la « renaissance physique et
morale » des ouvriers textiles du Lancashire,
ET SOCIALDÉ.MOCr.ATIE l'IiAliulK '2^o
renaissance « manifeste pour les plus abêtis
même », et qui était la conséquence de !a loi
sur les fabriques de 1847. On n'avait donc pas
même eu besoin do la république bourgeoise
pour provoquer une amélioration sérieuse dans
la situation d'une importante catégorie de tra-
vailleurs. Dans le même livre on peut lire que
la société actuelle n'est « pas un cristal figé,
mais un organisme transformable et toujours
en voie de transformation », et que dans le trai-
tement des questions économiques par les re-
présentants officiels de cette société, « le progrès
(était) manifeste ». L'auteur de ce livre dit en-
core que, s'il a consacré, dans son livre, une
place aussi considérable aux résultats obtenus
par la législation sur les fabriques anglaise,
c'était pour inciter les Etats continentaux à
imiter cet exemple et à agir de façon à ce que
le processus de la transformation sociale prît
des formes toujours plus humaines. Tout cela
ne signifie pas, j'imagine, la désespérance de la
situation des ouvriers, mais la possibilité d'amé-
liorer cette situation. Et comme, depuis 1866,
époque où tout cela fut écrit, la législation en
question n'a pas été affaiblie mais, au contraire,
améliorée, généralisée et complétée par des lois
et des institutions de tendances similaires, il
ne peut être question — et moins encore au-
jourd'hui qu'alors — de l'état désespéré de la
situation des ouvriers. Si de constater des faits
semblables veut dire suivre les traces de « l'im-
mortel Bastiat », un des premiers suiveurs de
cet économiste libéral serait — Karl Marx.
M. Plekhanow cite avec une grande satis-
284 SOCIALISME THÉORIQUE
faction cette assertion de Liebknecht : « Un es-
prit comme Marx devait être en Angleterre
pour y écrire son « Capital », mais Bernstein
se laisse imposer par le développement colos-
sal de la bourgeoisie anglaise». Mais il trouve
cette appréciation encore trop favorable en ce
qui me concerne. On p'a pas besoin d'être
un Marx pour, tout en vivant en Angleterre,
rester fidèle au socialisme scientifique d'Engels
et de Marx. Mon apostasie s'expliquerait plu-
tôt par « mon manque de connaissance « de ce
socialisme.
11 ne me viendra naturellement pas à l'idée
de me chamailler, à ce sujet, avec un écrivain
dont la science exige de proclamer jusqu'au mo-
ment du bouleversement général, et dans toutes
les circonstances, la situation des ouvriers
comme désespérée. Il n'en est pas de même en
ce qui concerne Liebknecht. Si j'ai bien com-
pris, il a bien voulu m'accorder des circons-
tances atténuantes. Tout en lui sachant gré de
ses bonnes intentions, je décline les circons-
tances atténuantes. Je suis bien éloigné, natu-
rellement, de me comparer à ce penseur qu'était
Marx. Mais il ne s'agit pas ici de ma plus ou
moins grande infériorité vis-à-vis de Marx.
Quelqu'un peut avoir raison contre Marx, tout
en n'ayant ni son savoir ni son intelligence. Le
tout est de savoir si les faits par moi constatés
sont exacts ou non, et s'ils justifient ou non les
conséquences que j'en ai tirées. De ce qui pré-
cède il résulte que même un esprit comme Marx
peut ne pas être exempt de voir ses conceptions
primitives considérablement modifiées en An-
ET SOCIALDÉMOCRATIE TRATIQUE 285
gleterre, et que lui aussi a abandonné en An-
gleterre certaines idées qu'il y avait apportées.
Cependant, on pourra m'objecter que Marx,
tout en reconnaissant certaines améliorations,
ne s'en est pourtant pas beaucoup laissé influen-
cer en ce qui concerne ses conceptions fon-
damentales. A preuve, dira-t-on, son chapitre
sur la tendance historique de l'accumulation
capitaliste, qui se trouve à la fin du premier
volumedu «Capital. » A quoi je répondrais que,
pour autant que le fait est exact, il plaide con-
tre le dit chapitre et non pas contre moi.
On peut comprendre de très différentes ma-
nières ce chapitre tant cité. Je crois avoir été le
premier qui Taie, et cela plus d'une fois, inter-
prété comme étant la caractéristique sommaire
de la tendance du développement inhérente, il
est vrai, à l'accumulation capitaliste, mais qui
dans la pratique ne se manifeste pas nettement,
par conséquent n'a pas forcément à amener la
conflagration des antagonismes décrits dans ce
chapitre. Engels ne s'est jamais prononcé contre
cette interprétation, et il ne l'a jamais déclarée
erronée, pas plus verbalement que par écrit. Il
n'a rien dit non plus lorsque, en 1891, j'écrivis :
« Il est de toute évidence que là où la législa-
tion, c'est-à-dire l'action systématique et cons-
ciente de la société, intervient efficacement,
l'action des tendances de l'évolution écono-
mique peut être contrecarrée et éventuelle-
ment supprimée même, Marx et Engels ne l'ont
jamais nié ; bien au contraire ils l'ont toujours
affirmé. » Si on comprend le chapitre en ques-
tion dans ce sens, il faut toujours mentalement
^86 SOCIALISME THÉORIQUE
ajouter le mot « tendance » à toutes ses phrases
isolées, pour ainsi s'exempter de lanécessité de
les mettre d'accord avec la réalité par des
tours de force d'une rhétorique de faussaire.
Mais alors le chapitre lui-môme perd de plus en
plus de sa signification à mesure que l'évolution
réelle avance. Car sa signification théorique
n'est pas dans la constatation de la tendance
générale vers la centralisation et l'accumulation
capitaliste (démontrées longtemps avant Marx
par des économistes bourgeoiset des socialistes),
mais dans l'exposé spécialement marxien des
circonstances, et des formes dans lesquelles elle
se réalise à un degré plus élevé et des résultats
auxquels elle devrait aboutir. Sous ce rapport
cependant, l'évolution effective engendre tou-
jours des institutions, des forces et des réalités
nouvelles en présence desquelles le dit exposé
apparaît comme insuffisant et perd propor-
tionnellement de sa valeur annonciatrice de
l'évolution future. C'est ma façon de voir.
Mais on peut comprendre ce chapitre d'une
autre manière encore. On peut l'interpréter
comme signifiant que toutes les améliorations
passées et à venir ne sont et ne seront que des
palliatifs temporaires contre les {tendances
oppressives du capitalisme ; qu'elles ne consti-
tuent que des modifications insignifiantes, im-
puissantes à la longue contre la menaçante
conflagration des antagonismes constatée par
Marx et qui, finalement, se produirait tout de
même en amenant la révolution cataclysmique.
Cette interprétation pourrait invoquer en sa
faveur la forme catégorique des phrases finales
ET SOGLVLDÉMOCIIATIE l'JlATlgUE 2ö7
du chapitre, et elle est d'une certaine façon
confirmée par ce fait que le lecteur y est de
nouveau renvoyé au maixifeste communiste
peu après l'apparition de Hegel avec sa néga-
tion de la négation, sa reconstitution, sur une
base nouvelle, de la propriété individuelle niée
par le mode de production capitaliste.
Il est inadmissible, à mon avis, de proclamer
tout bonnement exacte l'une de ces interpré-
tations et absolument fausse l'autre. Pour moi,
le dit chapitre confirme plutôt le dualisme qui
caractérise toute l'œuvre monumentale de Marx
etquise manifeste, bien que moins catégorique-
ment, à d'autres endroits encore. Un dualisme
qui consiste en ceci que l'œuvre prétend vou-
loir être une enquête scientifique et en même
temps prouver une thèse toute prête déjà long-
temps avant la conception de cette œuvre ;
qu'elle a pour base une hypothèse, oùlaconclu-
sion à laquelle elle voulait arriver, était fixée
d'avance. Le retour au manifeste communiste
nous révèle la très réelle survivance d'un reste
d'utopie dansle système marxien. Marx avait, en
principe, accepté la solution des utopistes mais
il avait constaté l'insuffisance de leurs moyens
et de leurs preuves. Il entreprit donc la correc-
tion et s'y attela avec le zèle, l'ardeur critique
et la véracité d'un génie scientifique. Il ne dissi-
mula aucun fait important, pas plus qu'il
n'essaya de diminuer de force la portée de ces
faits, tant que l'objet de son examen n'avait
pas de rapports directs avec le but final de
l'hypothèse à démontrer. Jusque-là son œuvre
demeure exempte de toute tendance préjudi-
"288 SOCIALISME THÉORIQUE
ciable à sa valeur scientifique. Car la sympa-
thie générale pour les tentatives d'émancipation
de la classe ouvrière ne constitue pas en soi
un obstacle à la recherche scientifique. Mais
lorsque Marx s'approche des points où le dit
but final est sérieusement mis en question,
il devient vague et incertain et il arrive à des
contradictions comme celles que, dans la pré-
sente étude, j'ai signalées dans le chapitre sur
le mouvement des revenus dans la société mo-
derne. Et alors on voit que ce grand esprit
scientifique était, tout de même le prisonnier
d'une doctrine. Il a bâti, dans le cadre d'une
construction préconçue, un édifice puissant,
dans l'érection duquel il s'est tenu stricte-
ment aux lois de l'architecture scientifique
tant qu'elles ne juraient pas avec les con-
ditions que lui prescrivait la forme du cadre
original, mais qu'il négligea ou tourna aux
endroits où ce cadre était trop étroit pour per-
mettre leur observation. Au lieu de démolir le
cadre lui-même aux endroits gênants, il modifia
son propre édifice au détriment de ses propor-
tions et le subordonna ainsi aux exigences du
cadre.
Etait-ce la conscience de l'irrationalisme de
cette condition qui toujours l'incita à corriger
des détails et délaisser l'achèvement de l'œuvre,
Quoi qu'il en soit, je suis d'avis que, là où se
révèle ce dualisme, le cadre devra tomber pour
faire venir à bien l'édifice. C'est dans l'édifice
et non pas dans le cadre que réside ce qui mé-
rite de survivre à Marx,
Rien ne me semble davantage justifier cette
ET SOGIALDÉMOCKATIL l'HATlQUE :28'.-)
façon de voir que l'inquiétude avec laquelle pré-
cisément ces marxistes qui ne se sont pas encore
séparés du schème dialectique de l'œuvre — le
cadre — cherchent à se cramponner à certaines
assertions du « Capital » depuis plus ou moins
longtemps dépassées par la réalité. C'est du
moins par cela seul que je cherche à m'expli-
quer comment un homme habituellement aussi
sérieux que Kautsky a pu me contredire quand
j'affirmai — au congrès de Stuttgard — que le
nombre des possédants augmentait depuis long-
temps au lieu de diminuer : « Si cela était vrai,
l'époque de notre victoire serait non seulement
très éloignée encore, mais nous n'arriverions
jamais au but. Si c'est le nombre des capita-
listes qui augmente et non pas celui des dépos-
sédés, nous nous éloignons toujours davantage
du but à mesure que se réalise le progrès, et
c'est alors le capitalisme qui s'établit et non
pas le socialisme ».
N'était sa connexité avec le schème démons-
tratif de Marx, cette phrase, dans la bouche de
Kautsky, me serait incompréhensible. C'est
dans un sens analogue que M"^ Luxembourg,
dans ses articles — qui, en ce qui concerne
leur esprit méthodique, comptent parmi les
meilleurs écrits contre moi — m'a reproché
qu'avec ma façon de comprendre les choses, le
socialisme cessait d'être une nécessité objective
historique, et avait désormais une base idéa-
liste. Bien que sa démonstration contienne
quelques tours de force de logique horripilants et
aboutisse à une identification absolument arbi-
traire de l'idéalisme avec l'utopisme, elle touche
17
590 SOCIALISME THÉORIQUE
pourtant le fond de la question en ce que, en
effet, je ne subordonne pas la victoire du socia-
lisme à son « immanente nécessité écono-
mique » et que je ne crois ni possible, ni néces-
saire de lui donner une justification purement
matérialiste.
Que le nombre des possédants s'accroisse au
lieu de diminuer, ce n'est pas là une invention
d'économistes-harmonistes bourgeois, mais une
vérité aujourd'hui inébranlable, notamment ré-
vélée, au grand déplaisir des intéressés, par les
employés du fisc. Mais qu'est-ce que ce fait a à
faire avec la victoire du socialisme? Pourquoi
la réalisation du socialisme dépendrait-elle de
la confirmation ou de la négation de ce fait ?
Mais uniquement parce que le schème dialec-
tique paraît le vo^iloir ainsi, parce qu'une
planche -de l'édifice menace de tomber dès
qu'on reconnaît que le surproduit social n'est
pas approprié par un nombre décroissant mais,
au contraire, par un nombre croissant de pos-
sédants. Or, la seule doctrine spéculative est
touchée par cette question qui est d'un intérêt
tout à fait secondaire en ce qui concerne les
efforts matériels des travailleurs. Ni leur lutte
pour la démocratie politique, ni leur lutte pour
la démocratie économique n'en sont atteintes.
Les résultats de cette lutte ne dépendent
pas de la concentration du capital entre les
mains d'un nombre décroissant de capitalistes,
ni d'aucun autre détail de l'édifice dialectique,
- mai.i de la croissance de la richesse sociale,
I c'est-à-dire des forces productives sociales,
IJointes au progrès social général, et plus parti-
KT .SOCfALDKMOrn.XTIF^ PP,.\TI0r(;
;>'.»l
culièrement de la maturité intellectuelle et mo-
rale de la classe ouvrière elle-même (1).
(1) Dans la discussion soulevée pav mou livre, K. Kautsky s'est
donné beaucoup de peine pour prouver qu'entre autres la statis-
tique de la Saxe ^l'État le plus industriel de l'Allemagne i prouve
que les classes qui s'acci'oissont le plus vite dans la société
moderne sont les prolétaires de salaires moyens et les million-
naires. En comparaison de ceux-ci, les autres classes diminuent.
Voyons un peu la statistique sur laquelle Kautsky base cette
« confirmatiou de la thèse de Jlarx ».
Elle nous montre le mouvement suivant :
Rerenus annuels
(iDÄrks)
•
Individus
leeetifés
on 1879
Individus
recensés
en 1891
Augmentation
pour cent
Jusqu'à 800
de 800 à 1 600
de 1 600 à 3 300
de 3 300 à 9 600
de 9 600 à 54 000 ... .
plus de 54 000
828,686
165,362
61,819
24,072
4,683
238
973,257
357,974
106.136
41,890
10.518
886
17,3
116,4
71,6
74,0
154.4
272,0
Si l'on ne regarde que les pour cent, Kautsky paraît, au
premier coup d'œil, avoir absolument raison. Mais un second
examen nous fait remarquer que la classe qui s'accroît le moins
c'est la classe des prolétaires de salaires plus bas : Et comme
cette classe est plusieurs fois plus nombreuse que celle des pro-
létaires de salaires moyens, l'augmentation de celle-ci perd
toute signification pour notre question. Prises ensemble, les deux
classes des prolétaires se sont accrues dans l'espace d'une
quinzaine d'années, de 33, 8 o^/^, c'est-à-dire beaucoup moins que
les classes de revenus petits-bourgeois, bourgeois-moyens,
grands-bourgeois et tnillionnaires. Les classes moyennes de
letir côté se sont nndtipliêes au double de la multiiJlication
moyenne qui était de 37,8 o/^.
Voilà ce que la statistique dit au sujet de la « thèse ».
Mais si nous laissons de côté les pour cent de l'accroisse-
ment des classes isolées, et si nous analysons la relation pro-
portionnelle des classes les unes avec les autres, tious trouve-
29:2 SOCIALISME THÉORIQUE
Si la victoire du socialisme dépendait de la
décroissance continuelle du nombre de capita-
listes, alors la socialdémocratie, pour agir lo-
giquement, devrait, sinon favoriser de toutes
ses forces l'entassement de capitaux entre un
nombre de mains toujours plus restreint, du
moins s'abstenir de tout ce qui pourrait retar-
der cette décroissance. En réalité elle fait très
souvent tout le contraire. Ainsi, quand il s'agit
de ses votes dans les questions d'impôt. Au
point de vue de la théorie du cataclysme, une
part considérable de son action pratique est un
véritable travail de Pénélope. Mais ce n'est pas
elle qui a tort sous ce rapport. La faute est dans
la doctrine en ce qu'elle fait croire que le pro-
grès dépend de l'état de plus en plus mauvais
des conditions sociales.
Dansl'avant-propos de son étude sur la ques-
tion agraire, Kautsky s'oppose à ceux qui
parlent de la nécessité d'abandonner le
marxisme. 11 voit bien, dit-il, surgir des doutes
et des critiques, mais cela seul ne veut pas dire
encore que le point de vue marxiste soit dé-
passé par un point de vue supérieur.
Cela est exact en ce que des doutes et des cri-
tiques ne sont pas encore une réfutation posi-
tive. Mais ils peuvent en être les indices.
D'ailleurs, est-ce qu'il s'agit bien réellement
rons que les deux classes prolétaires tout en avaat diminué
relativement formaient en 1894 encore les 89.32 "/oi c"est-<à-dire
presque le dix-neuviéme du tout ! Et voilà ce que la statistique
dit au sujet des aspirations socialistes de ces classes.
Ed. B.
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATriH'K 'IQo
autant d'abandonner le marxisme que de re-
pousser certains restes d'utopisme que le
marxisme traîne après lui et dans lesquels
nous avons à chercher l'origine des contradic-
tions théoriques et pratiques que ses critiques
lui reprochent?...
Des contradictions de cette espèce existent
entre autres, en ce qui concerne la définition,
des rapports dans l'histoire entre Téconomie et
la force, et elles trouvent leur contre-partie dans
l'appréciation des problèmes pratiques et des
possibilités du mouvement ouvrier que j'ai ex-
posés ailleurs déjà. Il est nécessaire, cependant,
quej'y revienne ici. Mais nous n'avons pas à exa-
miner la question de savoir jusqu'à quel point,
originairement et dans le cours ultérieur de
l'histoire, la force a influencé l'économie et in-
versement, mais la question, uniquement, delà
faculté créatrice de la force dans la société con-
temporaincAj'andis que jadis certains marxistes
attribuaient un rôle purement négatif, sous ce
rapport, à la force, il se manifeste à présent
une tendance à l'exag-ération dans une direction
contraire. '/On est tout disposé à attribuer à la
force une omnipotence créatrice et l'accentua-
tion de l'action politique apparaît absolument
comme la quintessence du « socialisme scienti-
fique » — du « communisme scientifique »,
comme une mode nouvelle a rebaptisé ce
terme sans grand avantag-e pour son sens lo-
gique.
11 serait sot de revenir aux préjugés de géné-
rations antérieures concernant les facultés du
pouvoir politique, car cela voudrait dire aller
294 SOCIALISME THÉORIQUE
en arrière d'eux. Les préjugés des utopistes par
exemple avaient leur bonne raison, et l'on peut
même à peine les appeler des préjugés puis-
qu'ils étaient basés sur la très réelle infériorité
intellectuelle des classes ouvrières de l'époque,
infériorité en présence de laquelle il n'y avait
d'autre alternative que, d'un côté, l'avènement
d'une plébocratie passagère et, de l'autre, le
retour à l'oligarchie de classe. Dans ces cir-
constances,[le renvoi à la politique devait appa-
raître comme une diversion à des questions
plus pressantes. Aujourd'hui ces appréhensions
se sont pour une bonne part évanouies et nul
homme sérieux ne songera à critiquer l'ac-
tion politique par les arguments d'un autre
âge.
Le marxisme, nous l'avons vu, retourna tout
d'abord la chose et prôna, en invoquant à l'ap-
pui de cette théorie les facultés potentielles du
prolétariat industriel, l'action politique comme
devant être l'objet principal du mouvement.
Mais quelles contradictions ! Le marxisme
reconnaissait, et par là il se distingua des
partis démagogiques, que la classe ouvrière
n'avait pas encore atteint le degré de ma-
turité indispensable à son émancipation et
que les conditions économiques de cette matu-
rité n'existaient pas encore. Et malgré cela il
recommandait toujours de nouveau une tac-
tique, comme si ces deux conditions essen-
tielles étaient à peu- près remplies. Dans ses
publications, nous rencontrons des passages où
la maturité insulfisante des ouvriers est expo-
sée avec une sévérité qui diffère fort peu du doc-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PRATIQUE 295
trinarisme des premiers socialistes, et, un peu
plus loin^ nous trouvons des passages d'après
lesquels il semblerait que toute civilisation,
toute intelligence, toute vertu se soient réfugiées
au sein de la seule classe ouvrière et qui font
qu'on ne peut s'expliquer pourquoi les plus
extrêmes des socialistes révolutionnaires et des
anarchistes d'action n'auraient pas raison. En
conséquence, l'action politique est toujours de
nouveau formulée d'après l'idée de l'imminente
catastroplierévolutionnaire,vis-à-vis de laquelle
l'action légale n'apparaît longtemps que comme
un pis-aller, un soulagement momentané. Mais
ce qui fait entièrement défaut, c'est toute sé-
rieuse discussion de cette question : que peut-
on attendre de l'action légale, que peut-on
attendre de l'action révolutionnaire?
Qu'en ce qui concerne ces deux méthodes il
y ait de grandes divergences cela saute aux
yeux. Mais généralement on ne les cherche
qu'en ceci, que la loi ou le moyen de réformes
légales est censé représenter l'action plus lente,
l'action révolutionnaire, par contre, la plus
rapide et la plus radical. Or, cela n'est pas
toujours exact. C'est de la nature des mesures
prises, de leur importance pour les différentes
classes de la population et les habitudes popu-
laires que dépend la plus ou moins grande effi-
cacité respective des deux méthodes, la légale
et la révolutionnaire.
Dans un sens général, on peut dire que les
moyens révolutionnaires agissent plus vite
pour ce qui est d'écarter les obstacles qu'une
minorité privilégiée oppose au progrès social.
iv
200 SOCIALISME TIIÉOIIIQUE
En d'autres termes : leur force agit dans une
direction négative.
La législation agit plus lentement sous ce
rapport. Ses moyens sont généralement des
moyens de compromis. Elle ne vise pas à la sup-
pression mais au rachat convenable, suivant les
exigences de l'heure présente, des droits acquis.
Mais elle est plus forte que la révolution là où
les préjugés et l'esprit borné de la grande
masse forment obstacle à la marche du progrès
social ; elle est préférable partout où il s'agit de
créer des institutions économiques durables,
c'est-à-dire pour l'œuvre politico-sociale posi-
tive.
' Dans la législation, à des époques calmes,
c'est l'intelligence qui /domine le sentiment.
Dans la révolution, le sentiment prédomine sur
l'intelligence. Mais si le sentiment est souvent
un dirigeant défectueux, Tintelligence est un
moteur plutôt lourd. Là où la révolution pèche
par précipitation, la législation de tous les jours
le fait par sa lenteur. La législation agit comme
force méthodique, la révolution comme force
(élémentaire.
Dès qu'une nation est arrivée à une situation
politique où des droits de la minorité pos-
sédante ont cessé de former un obstacle sérieux
à la marche en avant du progrès social, l'appel
à la révolution violente devient une phrase
vide de sens (1). On peut renverser un gouver-
(1) « Par l)onheur, le révolutioiiiurnsme a cessé dans ce pays
d'être autre chose qu'une phrase affectée ». — Rapport mensuel
du Parti ouvrier indépendant d'Angleterre, de janvier 1899.
KT SÜClALbK.MOCUATlK l'KATIOUE ll'Ji
nement, une minorité privilégiée, mais non
pas un peuple.
La loi elle-même, appuyée surla force armée,
est souvent impuissante contre les mœurs et
les préjugés enracinés dans le peuple. La lamen-
table situation économique de l'Italie contem-
poraine n'est nullement imputable en dernier
lieu au mauvais vouloirdela maison de Savoie,
lin présence de la corruption des fonctionnaires,
qui est devenue une tradition, et de la légèreté
des masses populaires, les meilleures lois et
dispositions sont souvent illusoires. De même
en Espagne, en Grèce et, plus encore, en
Orient. Même en France, où la République a fait
énormément pour le progrès de la nation, elle
n'a pas réussi à extirper de la vie nationale
certaines gangrènes. Elle lésa même aggravées.
Ce qui, sous la royauté bourgeoise, paraissait
être une corruption inouïe est devenu aujour-
d'hui un jeu d'enfant. Une nation, un peuple
ne sont des unités qu'au figuré, et la souverai-
neté du peuple, même légaleoDcnt proclamée,
n'en fait pas pour cela un facteur déterminant
réel. Elle peut mettre le gouvernement sous
la dépendance de ceux-là justement vis-à-vis de
qui il devrait être fort (1) : les fonctionnaires, les
politiciens professionnels, les propriétaires de
journaux. Gela est aussi vrai pour des gouverne-
ments révolutionnaires et pour des gouverne-
ments constitutionnels.
La dictature du prolétariat, cela veut dire,
(1) Il A^a sans dire qu'il s'agit ici seulement de force morale,
c'est-à dire de l'indépendance de l'esprit.
298 SOCIALISME THÉORIQUE
partout où la classe ouvrière ne dispose pas
déj9 de très fortes organisations économiques
et où il n'a pas acquis encore, par son appren-
tissage dansdesassenablées autonomes, un degré
très élevé d'indépendance morale — la dictature
d'orateurs de clubs et de littérateurs. Je ne
souhaite pas à ceux-là, qui voient dans l'écrase-
ment et la persécution des organisations ou-
vrières etdansl'exclusion des ouvriers des corps
législatifs et administratifs, le comble de l'art
gouvernemental, d'expérimenter un jour cette
différence dans la pratique. Et je ne le souhai-
terais pas davantage pour le mouvement
ouvrier lui-même.
Malgré les progrès considérables que la classe
ouvrière a faits au point de vue intellectuel poli-
tique et économique depuis les jours où Marx
et Engels écrivaient, je ne la considère pas
même aujourd'hui encore comme assez avancée
pour prendre en mains le pouvoir politique.
Je crois d'autant plus de mon devoir de dire
cela ouvertement que sous ce rapport pré-
cisément un «cant » s'introduit dans la littéra-
ture socialiste qui menace d'étouffer tout juge-
ment sain, et je sais que nulle part je ne serai
aussi sûr d'une appréciation objective de mes re-
marques que de la part de ceux des ouvriers qui
forment Tavant-garde dans la lutte pour l'éman-
cipation de leur classe. Jusqu'ici je n'ai jamais
rencontré, chez aucun ouvrier avec qui je par-
lais des prublèmes socialistes, une opinion
uliVértnite de la mienne sous ce rapport. Seuls,
des littérateurs qui n'ont jamais vécu dans le
vrai mouvement ouvrier, pourront avoir là-
ET SOCIALDÉMOCRATTE PRATIQUE i299
dessus une appréciation difTérente. De là la
fureur comique — pour ne pas me servir
d'une expression plus forte — de M. Plekhanow
contre tous les socialistes qui ne voient pas dès
maintenant édin?,\di classe ouvrière ce que sa
destinée historique lui réserve de devenir, et
qui voient encore des problèmes où lui voit des
solutions toutes prêtes. Car le prolétariat c'est
lui! Celui qui ne pense pas comme lui, au
sujet du mouvement, est un savant etun philis-
tin, (j'est la vieille chanson dont l'âge n'a
pas accru les charmes.
Ce n'est pas vaincre l'utopisme que de trans-
porter, spéculativement, dans le présent, ce qui
doit se réaliser dans l'avenir. Nous avons à
prendre les ouvriers tels qu'ils sont. Et ils ne
sont ni aussi généralement tombés dans le pau-
périsme comme le prévoyait le Manifeste com-
muniste, ni aussi exempts de préjugés et de
défauts que nous le voudraient faire croire
leurs adulateurs. Ils ont les vertus et les vices
que comportent les conditions sociales dans
lesquelles ils vivent. Et ni ses conditions, ni
leurs effets ne sauraient être supprimés du jour
au lendemain.
La plus violente des révolutions ne saurait
que fort lentement modifier le niveau général
de la grande majorité d'une nation. Il est tout
à fait bien de répondre à la fameuse objection
des adversaires du socialisme, qu'une réparti-
tion égalitaire des revenus changerait fort peu
au revenu de la grande masse — que cette ré-
partition égalitaire n'est qu'une partie infime
de ce que le socialisme aura à réaliser. Mais il
300 SOCIALISME THÉORIQUE
ne faut pas pour cela oublier que cette autre
chose, l'augmentation de la production, n'est
pas une affaire si facile à improviser. « Ce ne
sera que lorsque les forces productives sociales
auront atteint un certain degré de développe-
ment, très élevé même pour les temps actuels,
qu'il deviendra possible d'augmenter à tel point
la production que l'abolition des différences de
classe pourra être un progrès réel et qu'elle
pourra être durable sans entraîner un arrêt,
voire même un recul dans le mode de production
social. » Quel est donc le philistin, le savant
qui a écrit cela, monsieur Plekhanow? Per-
sonne autre que Frédéric Engels.
Avons-nous dès maintenant atteint le degré
de développement des forces productives, in-
dispensable pour l'abolition des classes? En
présence des chiffres fantastiques dressés jadis
et basés sur une généralisation du développe-
ment de certaines industries particulièrement
favorisées, des écrivains socialistes contempo-
rains se sont donné pour tâche d'arriver, par des
calculs minutieux, à des évaluations appropriées
des possibilités de la production dans une so-
ciété socialiste. Et les résultats par eux obtenus
diffèrent considérablement des dits chiffres.
Quant à la réduction du temps de travai4 à cinq,
quatre et même trois en deux heures, prônée
jadis, il ne pourra pas en être question pen-
dant longtemps encore sans un abaissement
simultané du niveau des exigences vitales ma-
térielles. Même avec une organisation collecti-
viste du travail, il faudrait que l'on commençât
à travailler très jeune pour cesser à un âge fort
ET SOC.IALDÉMOCRATIE l'IUTl(.)UE oO I
avancé, afin de pouvoir restreindre le temps de
travail à moins de huit heures par jour, si du
moins la somme totale des produits et des ser-
vices sociaux doit rester la même (1).
En quelques mots, il est impossible de mettre
la classe ouvrière tout entière, dans le courant
de quelques années, dans une situation sérieu-
sement différente de celle où elle vit mainte-
nant. Cette vérité devrait en premier lieu être
comprise par ceux-là précisément qui, en ce
qui concerne les proportions numériques entre
les classes pauvres et les possédants, aiment
à s'adonner à des exagérations fantastiques.
IVd^is celui qui pense d'une façon irrationnelle
sur un point, le fait aussi d'habitude sur tels
autres. Et c'est pourquoi je ne m'étonne nulle-
ment que le même Plekhano^v, tant indigné de
ne pas me voir présenter comme désespérée la
situation des ouvriers, n'a rien à opposer à mes
allégations, concernant l'impossibilité d'aban-
donner avant longtemps encore le principe de
la responsabilité personnelle des individus ca-
pables de travail, rien que l'écrasante qualifica-
tion de « philistin ». On n'est pas pour rien le
philosophe de l'irresponsabilité.
Ceux qui connaissent de près le véritable
mouvement ouvrier verront cependant que
(1) Ici je reconnais m'ètre laissé peut-être un peu trop
entraîner par la discussion. Prises textuellement, les proposi-
tions susdites, sont sans doute exagérées. Ce que je visais en
réalité, ce sont les problêmes d'organisation et d'administratioa
et les grandes différences dans la productibilité des diverses
branches de production. J'ai constaté cela déjà visà-A'is de la
critique allemande. E. B.
âU^ SOCIALISME THÉORIQUE
l'absence de ce genre de qualités, qui semblent
« philistines » aux prolétaires de circonstance
issus de la bourgeoisie, n'y est pas très goûtée,
qu'on n'y cajole pas du tout le prolétarisme
moral, mais que, bien au contraire, on s'y
donne beaucoup de mal pour faire d'un prolé-
taire un « philistin ». Avec le prolétaire vaga-
bond, sans foyer et sans famille, nul sérieux et
durable mouvement syndical ne serait possible.
Ce n'est pas un préjugé bourgeois, mais une
conviction acquise par un travail d'organisa-
tion de plusieurs dizaines d'années qui a fait de
tant de leaders ouvriers anglais — socialistes et
non-socialistes — des partisans fervents du
mouvement en faveur de la tempérance. Les
socialistes-ouvriers connaissent les défauts de
leur classe, et. loin de les glorifier, les cons-
ciencieux d'entre eux cherchent à les combattre .
de toutes leurs forces.
Je veux encore revenir à l'allégation de
Liebknecht que je me serais laissé imposer par
l'énorme développement de la bourgeoisie an-
glaise. Gela n'est vrai qu'en tant que je me suis
convaincu de l'inexactitude des affirmations
concernant la disparition des classes moyennes,
affirmations qui pendant longtemps ont eu
cours dans notre littérature et étaient basées
sur les données d'une statistique défectueuse.
Mais cela seul n'a pas suffi pour modifier ma
façon de penser, quant à la rapidité et au ca-
ractère de l'évolution vers le socialisme. D'une
influence beaucoup plus grande fut, sous ce rap-
port, ce qu'une connaissance plus approfondie
du mouvement ouvrier classique des temps mo-
FT S()r:F.\I,DÉMOCR\TIR I'KATIQÜK '^»0^^
derne m'a enseigné. Et^ sans vouloir généraliser
sans discernement, je suis convaincu, eij'ai en-
tendu de différents côtés confirmer qu'en prin-
cipe il n'en est pas autrement, dans les pays
continentaux, qu'en Angleterre. 11 ne s'agit pas
ici de phénomènes nationaux, mais interna-
tionaux.
Nous ne pouvons pas exiger d'une classe dont
la grande majorité est mal logée, peu instruite
et insuffisamment salariée, ce degré élevé d'in-
telligence et de moralité qui devra résulter de
l'institution et du fonctionnement durable d'une
communauté socialiste. Nous ne voulons donc
pas le lui attribuer. Réjouissons-nous de la
grande somme d'intelligence, d'abnégation et
d'activité que le mouvement ouvrier moderne
a en partie révélée, en partie engendrée, mais
ne reportons pas, sans discernement, sur la
masse, sur les millions, ce qui sans contredit se
peut dire de l'élite — mettons de quelques cen-
taines de mille. Je ne veux pas répéter tout ce
qui m'a été dit sous ce rapport verbalement et
par écrit, par les ouvriers, et je n'ai pas non
plus à me défendre, vis-à-vis de gens intelli-
gents, de la suspicion de pharisaisme et d'étroi-
tesse d'esprit. Mais j'avoue volontiers qu'ici
je mesure avec deux mesures. C'est justement
parce que j'espère tout de la classe ouvrière
que j'apprécie tout ce qui tend à la corruption
de son jugement moral avec infiniment plus de
sévérité que ce qui se fait, dans cet ordre d'idées,
dans les classes supérieures, et que je constate
avec le plus grand regret comment dans certains
organes de la presse ouvrière une sorte de dé-
304- SOCIALISME TIIKOUloUE
cadence littéraire s'étale qui ne saurait avoir
qu'une action déconcertante et, finalement, cor-
ruptrice. La classe ouvrière a besoin d'une mo-
rale saine et non pas d'un état d'esprit blasé et
décadent. 11 est de peu d'importance, en somme,
qu'elle ait ou non un but final déterminé, pourvu
qu'elle poursuive énergiquement la réalisation
des buts les plus proches. Le point capital est
que ces buts soient pénétrés d'un principe dé-
terminé qui est l'expression d'un état supérieur
de la vie sociale tout entière et d'une concep-
tion sociale qui signifie, dans l'évolution uni-
verselle^ un progrès en même temps qu'une
morale et une justice supérieures.
Dans ce sens-là, je ne peux pas souscrire à la
sentence : « La classe ouvrière n'a pas d'idéaux
à réaliser. » J'y vois plutôt le produit d'une
erreur, à moins qu'elle ne soit une simple bou-
tade. Et c'est dans ce sens encore que j'ai in-
voqué, à l'époque, contre le « cant» qui cherche
à s'introduire dans le mouvement ouvrier sous
le couvert de la dialectique hégélienne, Fesprit
du grand philosophe de Königsberg, la critique
de la raison pure. Les attaques de fureur, où
j'ai par là mis M. Plekhanow, ont fortifié ma
conviction que la socialdémocratie a besoin
d'un Kant qui en finirait une bonne fois avec
les théories défraîchies; qui démontrerait que
son matérialisme apparent est au plus haut
degré de l'idéologie — une idéologie d'autant
plus facilement égarante — et que le mépris de
l'idéal, l'exaltation des facteurs matériels au
point d'en faire des puissances omnipotentes
de l'évolution sont des erreurs constatées, cha-
ET SOCIALDÉMOCRATIE PP.ATK.tUE .')0r)
que fois que l'occasion s"en est présentée, par
ceux-là mêmes qui les proclament. Un homme
semblable, qui exposerait avec une netteté con-
vaincante ce qui, de l'œuvre de nos grands
précurseurs, mérite et est destiné à être con-
servé, et ce qui en peut et doit être écarté,
nous mettrait aussi à même d'apprécier avec
plus d'impartialité ces travaux qui, bien que ne
partant pas des mêmes points de vue qui nous
semblent actuellement indiscutables, visent
pourtant au même but en vue duquel lutte la
socialdémocratie. Nul penseur impartial ne
niera que sous ce rapport la critique socialiste
ait souvent faibli. J'ai, pour ma part, fait
comme les autres et je ne jette donc la pierre à
personne. Mais c'est justement parce que je
m'en suis moi-même rendu coupable que je
crois avoir le droit de proclamer l'urgence d'y
remédier....
Ce qu'il faut au mouvement socialiste contem-
porain, c'est, à côté des esprits combatifs, d'au-
tres ordonnant et condensant, assez élevés
pour séparer l'ivraie de la bonne graine, et qui
pensent assez largement pour reconnaître aussi
la petite plante germée dans un aytre champ
que le leur propre,
Des hommes en un mot qui, s'ils ne sont pas
des rois peut-être, sont du moins des républi-
cains ardents dans l'empire de la pensée socia-
liste.
FIN
TABLE DES iMATlERES
1. — Réponse à mes critiques socialistes. Préface pour
l'édition Française i
II. — Avant-propos de l'édition Allemande xxix
I. — Les bases fondamentales du socialisme marxiste. . 1
II. — Le marxisme et la dialectique hégélienne .... 35
III. — L'évolution économique de la société moderne . . 64
IV. — La mission et les facidtés d'accomplissement de la
socialdémocratie 145
V. — But final et mouA-ement 276
ns DE IJl TABLB
Imprimerie DESTE>'AY, Bcssœre frères. — Saint-Amand (Cher).
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